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Frère Jacques, Meunier tu dors : quand dormir devient une faute professionnelle

Depuis, un moine et un meunier se relaient dans mon crâne comme les deux membres d’une équipe de nuit que personne n’a recrutée. Tous deux somnolent. Tous deux sont dénoncés. Tous deux subissent une campagne musicale destinée à leur rappeler que le repos constitue une défaillance morale.

À force, on aurait presque envie de devenir insomniaque, de leur sonner les cloches toute la journée et d’étudier le potentiel des ailes du moulin comme machine à découper.

Frère Jacques, dormez-vous ?

« Frère Jacques, dormez-vous ? » La question est purement rhétorique. Si Jacques répond, il ne dormait pas. S’il dort, il ne peut pas répondre. C’est l’équivalent monastique d’un appel téléphonique destiné à vérifier si quelqu’un refuse de décrocher : l’interrogatoire établit sa culpabilité quelle que soit sa réaction.

Le titre de « frère » ne laisse guère de place au doute : Jacques est un religieux. Et la chanson ne lui demande pas d’effectuer une livraison ou de réparer la toiture. Elle exige : « Sonnez les matines. » Le CNRTL définit celles-ci comme la première partie de l’office divin, dite au point du jour, voire au milieu de la nuit.

Jacques dort donc à l’heure d’un office auquel sa communauté doit se rendre. Reconnaissons-le : le dossier est accablant. Il est moine, les matines relèvent de l’usage monastique et quelqu’un doit bien sonner la cloche. Jacques n’est pas innocent. Mais ses collègues non plus.

Le réveil comme spectacle choral

La méthode mérite attention. Jacques a manifestement manqué son réveil. On pourrait le secouer, puis sonner les cloches pendant qu’il remet ses sandales et prépare une explication recevable devant l’abbé.

Mais non. On chante. Mieux : on chante en canon.

C’est d’ailleurs le propre de certaines comptines, qui se chantent volontiers en canon. Plusieurs voix entreront successivement dans la danse pour demander à Jacques s’il dort. À peine l’une prononce-t-elle son nom qu’une autre reprend l’interrogation accusatrice. Jacques ne reçoit pas un réveil, mais des notifications en rafale émises par des religieux sans téléphone. Ce n’est plus un réveil, c’est une commission d’enquête polyphonique. 

Dans l’exécution en canon, la communauté dispose ainsi de plusieurs voix éveillées et mélodiquement coordonnées. Mais aucune ne paraît disposée à rejoindre le clocher. C’est une brigade de pompiers qui reproduirait la sirène à la bouche devant la caserne en attendant que l’incendie se sente concerné.

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L’onomatopée finale achève le travail. Les frères imitent la cloche que, dans le récit du moins, personne ne semble pressé d’actionner : assez d’énergie pour reproduire son bruit, pas pour tirer sur une corde. La passivité devient performance artistique.

Du clocher au moulin

Le cas de Meunier paraît différent. Nous quittons le monastère pour le secteur productif. D’un côté, une machine sonore refuse de démarrer. De l’autre, une machine mécanique menace de s’emballer. Dans les deux cas, la communauté localise immédiatement le problème dans un homme couché. La technologie change ; le coupable conserve son oreiller.

« Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop vite: Meunier tu dors, ton moulin, ton moulin va trop fort. » Ici encore, le diagnostic précède l’enquête : le moulin va trop vite parce que le meunier dort.

Surtout, quelqu’un voit que le moulin va trop vite. Ce témoin est présent, comprend le danger, trouve le temps de composer un refrain et ne fait rien. C’est un passager qui constaterait que le train n’a plus de freins, puis rédigerait un message publicitaire pour la compagnie avant d’en informer le conducteur.

Le moulin va trop vite, chantons plus fort

Un moulin n’est pas un mobile décoratif. Ses ailes entraînent les meules : la Plateforme ouverte du patrimoine du ministère de la Culture décrit une roue dentée mettant en mouvement un arbre, puis les meules par d’autres engrenages. C’est un robot ménager à l’échelle du cadastre, auquel personne n’a jugé utile d’ajouter le bouton « arrêt » dans la chanson.

Autrement dit, lorsque les ailes accélèrent, toute une chaîne mécanique participe à la fête. Sur certains sites étudiés par l’Inventaire général, les ailes tournaient si près du sol qu’une porte du moulin devenait inaccessible selon la direction du vent.

Nous ne sommes donc pas devant un ventilateur un peu enthousiaste.

Nous sommes devant de grandes structures lancées en rotation près d’un bâtiment rempli d’engrenages, de bois et de farine. L’INRS rappelle que les poussières combustibles, dont la farine, peuvent former avec l’air des nuages explosifs. Cela ne signifie pas qu’un moulin explose dès que ses ailes accélèrent. Mais puisque la comptine pratique l’alerte sans nuance, rendons-lui la politesse.

Cette périlleuse situation appellerait logiquement diverses mesures :

1. réveiller immédiatement le meunier ;

2. tenter de ralentir ou d’arrêter le mécanisme ;

3. éloigner les personnes présentes pour sécuriser la zone ;

4. prévenir les secours disponibles ;

5. chanter deux fois que le moulin va trop vite, puis deux fois qu’il va trop fort.

La tradition pleine de bon sens retient naturellement la cinquième option. Le bâtiment menace de devenir une centrifugeuse à céréales, mais le témoin respecte la métrique. Le moulin peut perdre une aile ; le refrain, jamais un pied. La sécurité, elle, attendra la fin du couplet.

La chanson ne dit ni « Réveille-toi » ni « Arrête ton moulin ». Elle répète son constat jusqu’à ce que la responsabilité paraisse transférée. Nous reconnaissons là une forme ancienne de courrier électronique professionnel : « Bonjour, sauf erreur de notre part, ton moulin va trop vite. Merci de faire le nécessaire. Bien cordialement. »

L’émetteur a signalé le problème. Si l’édifice explose, chacun confirmera qu’une alerte a été chantée. La boîte noire contiendra deux couplets parfaitement audibles et toute la maternelle française témoignera contre le meunier. Quand une infrastructure s’emballe, la faute revient toujours à celui qui a fermé les yeux le dernier.

Le grand complot contre la sieste

Frère Jacques et Meunier, tu dors exposent donc une doctrine contre-productive. Dans la première, une cloche ne sonne pas. Dans la seconde, une machine tourne trop vite. L’une ne produit pas assez de bruit, l’autre beaucoup trop. Quelqu’un dort et cette liberté d’un petit somme doit cesser.

Le sommeil devient la variable d’ajustement universelle. Les cloches sont silencieuses ? Jacques dort. Le moulin s’emballe ? Le meunier dort. Dans cette justice, l’oreiller vaut aveu et la couverture constitue une circonstance aggravante.

Les deux chansons enseignent une règle simple : face à une défaillance collective, désigner celui qui se repose. Cette masse inerte ne peut pas se défendre avant le troisième couplet. C’est probablement la cause, sinon une diversion convenable.

Ding, daing, dong, le moulin va trop fort

Ma progéniture, pour qui la sieste n’est pas toujours associée à un moment paisible, ne perçoit rien de cette violence sociale. Elle savoure avec gourmandise le « ding, daing, dong », mime les ailes et exige que je chante plus vite, puis plus fort, cumulant les fonctions d’abbé, d’inspecteur des moulins et de responsable des essais en soufflerie.

Je m’exécute : la paternité consiste aussi à encourager son propre harcèlement sonore avec une voix enjouée.

Mais je maintiens mes conclusions. Frère Jacques raconte bien la défaillance d’un moine sommé de sonner un office conforme à l’usage. C’est aussi le récit de frères qui transforment un retard liturgique en humiliation musicale, alors que n’importe lequel d’entre eux pourrait déjà tirer sur la corde.

Meunier, tu dors est un rapport d’incident rédigé par des témoins qui ont choisi la rime plutôt que l’arrêt d’urgence. Facile. Ensemble, elles forment le premier manuel de gestion de crise par privation de sommeil. Une cloche attend, un moulin s’emballe et ceux qui chantent ne prennent jamais la place de ceux qui dorment.

Mon enfant finira par se lasser, d’ailleurs elle a déjà découvert cette souris que des apprentis scientifiques et accessoirement grands malades plongent dans l’huile, puis dans l’eau, et nous ouvrirons un nouveau dossier.

En attendant, Jacques peut bien dormir et Meunier aussi. J’ai caché les cloches, en attendant Pâques, et coupé le ventilateur.

Illustration : ActuaLitté, CC BY SA 4.0

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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