« Si l’homme n’était en général plus aussi aveugle que son ancêtre paléolithique face aux énergies qui s’offraient à lui, il était au mieux malvoyant. » Cette phrase, H. G. Wells l’écrit en 1913 dans son roman La Destruction libératrice, alors que la révolution industrielle du 19e siècle a déjà tout transformé, les villes, les campagnes, l’air même qu’il respire. H. G. Wells a vécu dans cette Angleterre et il en a saisi la logique profonde : non pas un monde qui produit, mais un monde qui se consume. Pour lui, l’énergie libérée par le capitalisme industriel n’est pas une promesse d’abondance mais une mécanique d’emballement. Plus une société libère de l’énergie, plus elle s’expose à sa propre destruction.
Cette réflexion, H. G. Wells la formule également à un autre niveau : celui du vivant et des écosystèmes. À l’aube du 20ᵉ siècle, il redoute la disparition des oiseaux et des insectes, et envisage la chute de notre espèce humaine, trop orgueilleuse pour voir sa propre fin. Ce que nous appelons aujourd’hui crise écologique, il en pressent les contours bien avant que le mot n’existe. Et il faudra presque un siècle pour que la science lui donne raison. Alors comment un homme du 19ᵉ siècle a-t-il pu entrevoir avec tant de clairvoyance l’épuisement du monde que certains de nos contemporains refusent encore d’admettre ?
De la révolution industrielle à l’écocide : saisir l’énergie du capitalisme
À la fin du 19ᵉ siècle, H. G. Wells vit dans une Angleterre au cœur de la révolution industrielle. C’est dans ce contexte que H. G. Wells s’intéresse à l’énergie. Son roman d’anticipation La Destruction libératrice est publié en 1913, une fresque qui parcourt deux siècles, de 1910 à 2110, et dans laquelle H. G. Wells rend compte des ravages de l’énergie qui s’épuise et du danger d’une énergie nucléaire qui conduit le monde à sa perte. Ariel Kyrou rappelle : « Il y a ces deux imaginaires clés d’aujourd’hui : l’imaginaire technologique de dépassement des limites et l’imaginaire de fin du monde, de retour aux limites par une sorte de crise terrible qu’on retrouve chez Wells. »
Le sociologue Pierre Lagrange détaille : « Pour Wells, il y a cette idée d’écologie qui est un synonyme de la sociologie. (…) L’expression d’écologie lui sert à décrire une sociologie qui soit devenue scientifique, notamment grâce à l’évolutionnisme et à la compréhension de la nature. » Il poursuit, évoquant les usages de la science : « Wells veut maîtriser la science pour ne pas la livrer à un capitalisme destructeur. Mais il y a quand même l’idée que c’est la science qui permet de composer la société. »
La guerre des mondes : un roman sur l’écocide ?
Pierre Lagrange évoque sa collaboration passée avec le philosophe Bruno Latour et ses lectures plurielles de La Guerre des mondes : « Ma lecture de La Guerre des mondes a évolué au fil du temps, en la relisant aujourd’hui, on voit une espèce de transposition : les Martiens se livrent à un écocide, exactement comme les capitalistes sont en train de le faire actuellement. (…) Il y a un parallèle très fort. Est-ce que Wells serait d’accord avec cette lecture ? Dans ses romans, il essaie de montrer que l’humain est une espèce parmi d’autres qui est appelée à évoluer. (…) Les Martiens font cela, ils débarquent chez nous, ils ont saccagé leur planète et viennent se servir chez nous comme nous allons nous servir dans les autres régions du monde. On a l’impression que les Martiens ont appliqué à la lettre le programme qu’a appliqué le 20ᵉ siècle occidental ».

Références sonores
Lecture sur le smog londonien, La destruction libératrice, HG Wells, 1913Extrait du film La guerre des mondes, réalisé par Byron Haskins en 1953Extrait de “L’extinction de l’espèce humaine”, article de HG Wells de 1894, traduit en français et publié aux Editions Payot dans un recueil en 2018.
Pour aller plus loin
A découvrir : la chaîne Youtube de Pierre Lagrange Pulp SciencesOuverture dans un nouvel onglet, consacré à l’histoire des « sciences marginales »
A lire : Pierre Lagrange, La guerre des mondes et l’écocideOuverture dans un nouvel onglet, blog de Médiapart, mars 2025
Bibliographie
Thomas Arciszewski, Ariel Kyrou et Cynthia Lopez-Bagousse, Politiques de la science-fiction : le futur est-il un terrain de lutte ?, ACTUSF, Août 2026Ariel Kyrou, Jérôme Vincent, Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy : et aller chez son libraire : manifeste pour les littératures de l’imaginaire, ACTUSF, 2024.Pierre Lagrange, La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?, Robert Laffont, 2005.
Bibliographie complémentaire
La guerre des mondes, 1898.La destruction libératrice, 1913, réédité au Cherche-Midi en 2022.L’extinction de l’espèce humaine, recueil de textes d’HG Wells, rassemblés et édités par Payot en 2018.Le nouvel ordre mondial : si ce monde de paix est possible, comment l’atteindre et comment il devra être, HG Wells, 1940, réédité chez Culture & racines en 2021.
Source:
www.radiofrance.fr





