En 1905, H. G. Wells publie Une Utopie moderne, roman qu’il désignera comme la clef de voûte de son œuvre. Plus qu’un simple exercice littéraire, son ouvrage porte une véritable proposition politique : orienter les imaginaires vers la construction d’un État mondial. Il écrit à ce propos : “Quittant le domaine des rêves, les utopies en viendront à se dessiner en projets d’exécution – et l’humanité entière façonnera l’État mondial définitif, l’État mondial juste et beau, vaste et fécond, qui ne sera plus une utopie, puisqu’il sera notre monde.”
Cette thèse d’un gouvernement unique mondial devient bientôt son idée fixe. Convaincu que les nationalismes conduisent l’Europe au désastre, il n’aura de cesse d’imaginer les conditions d’une paix durable. Socialiste mais de plus en plus déçu par le réformisme graduel, Wells déplace progressivement son horizon politique : il veut réorganiser le monde, pas seulement le réformer. Et pour lui cet ordre nouveau passera par la mise sur pied d’un État mondial. Pourquoi H. G. Wells en vient-il à penser que la paix exige la disparition des souverainetés nationales ? Et que révèle cet idéal sur les promesses – mais aussi les dangers – du rêve technocratique ?
« Face au cataclysme réel, le monde n’a pas besoin de nouveaux cataclysmes fantastiques » : vers une réflexion politique
Laura El Makki retrace l’évolution de l’œuvre de Wells : « Aujourd’hui on associe Wells à ses romans scientifiques de la fin du 19ᵉ siècle, pourtant dans un second temps, il s’oriente vers une part de son œuvre littéraire qui va être beaucoup plus réflexive, quasi-philosophique et en tout cas très politique. » Elle poursuit, évoquant le point de bascule que constitue 1914 : « la Première Guerre mondiale, qu’il n’a pas du tout vu arriver, va profondément le bouleverser. »
Ugo Bellagamba évoque le personnage de Leblanc dans le roman La destruction libératrice, ambassadeur français à Washington, habité par une obsession : faire advenir un gouvernement universel sur les ruines de l’ordre mondial atomisé par la bombe. Selon lui, ce personnage fait figure d’alter ego de Wells : « ce personnage incarne la conviction qu’en faisant preuve de raison, on peut l’emporter. Il y a cette idée de transcender les identités nationales. (…) Pour Wells, cet idéalisme de la paix qui se construit par la raison, il le trouve dans sa culture. (…) Il y a cette volonté de construire la possibilité de ce qu’on peut appeler une ‘utopie réalisable' ».
Malgré tout, les contours du monde que H. G. Wells dresse restent de l’ordre de la fiction, à la frontière de l’essai politique, comme le précise Ugo Bellagamba : « Wells pense que tôt ou tard l’humanité est condamnée à se mettre d’accord pour construire une paix durable. Il y a cette valse-hésitation entre la fiction à laquelle il est attaché et puis l’essai vers lequel il se dirige. (…) On peut parler d’une présentation fictionnelle de quelque chose qu’il considère comme inéluctable. »
Entre utopie éclairée et dérive autoritaire
Il faut toutefois noter un point central dans la pensée d’H. G. Wells – et qui apparaît notamment dans Une Utopie Moderne et La Destruction Libératrice – c’est la manière dont est gouverné cet État mondial. Dans chacun de ces textes, il défend l’idée d’un gouvernement des experts, d’un gouvernement des savants. C’est encore plus marquant dans Une Utopie Moderne où l’État mondial advient non pas à cause d’une bombe mais du fait de la raison. Cette république mondiale, régie par une élite éclairée, apporte certes la concorde et le progrès mais évacue en filigrane la démocratie. Évoquant l’influence que Wells a souhaité avoir sur la société, Ugo Bellagamba ajoute : « C’est un esprit engagé, résolument tourné vers le futur, comme celui de Condorcet, mais qui entend peser et aller au-delà de la fiction ».
À la fin de sa vie, alors que Wells a rêvé et dessiné les contours de la paix mondiale depuis le début du 20ᵉ siècle, il est glacé par le choc d’Hiroshima en 1945 – lui qui avait prédit une vingtaine d’années auparavant que la bombe atomique réorganiserait le monde autour de valeurs nouvelles. Il meurt en 1946 et note dans son autobiographie l’une de ses dernières volontés, celle de voir gravée sur sa tombe cette phrase grinçante et désabusée : « Je vous l’avais bien dit, bande de cons. » Laura El Makki conclut sur les dernières années de la vie de l’écrivain : « Il a vécu sous le Blitz. » Et puis, le 6 août 1945, il y a l’explosion nucléaire à Hiroshima. (…) Il se rend compte que sa pensée n’a pas réussi à convaincre le monde, il n’a pas été écouté. Et c’est un aveu d’échec. (…) Et c’est étonnant parce que Wells a toujours été habité par un certain optimisme. »

Références sonores
Description du personnage de Leblanc, ambassadeur à Washington, dans La destruction libératrice, HG Wells, 1913Interview de HG Wells s’exprimant sur la paix mondiale, 1940Orson Wells à propos de HG Wells dans une interview commune, KTSA Broadcast, 1940
Pour aller plus loin
Bibliographie
HG Wells, biographie par Laura El Makki, Folio, 2013De l’amour : nouvelles et romans, publication de textes d’HG Wells dans la collection Quarto de Gallimard, sous la direction de Laura El Makki, 2021Ugo Bellagamba, Dictionnaire utopique de la science-fiction, éditions le Bélial, 2023
Bibliographie complémentaire
Une Utopie moderne, 1905, réédité chez Hachette en 2018.De l’amour : nouvelles et romans, Quarto Gallimard, 2021.La destruction libératrice, 1913, traduit et édité au Cherche midi, 2022.
Source:
www.radiofrance.fr





