AccueilCultureL'Instant poésie de...

L'Instant poésie de Bertrand Belin : "Pluie" de Francis Ponge, faire mousser le monde par les mots

Bertrand Belin évoque Francis Ponge à partir de ses propres interrogations sur l’écriture et le lyrisme. Chez Ponge, dit-il, la poésie ne passe pas par l’expression des sentiments mais par une attention extrême portée au réel. Il admire cette volonté de “faire mousser un point du monde”, c’est-à-dire d' »augmenter le volume de vocabulaire » autour d’un objet ou d’un phénomène ordinaire comme la pluie.

Dans cet épisode L’Instant poésie, le chanteur et comédien parle d’une écriture qui procède par reformulations successives, ajouts, variations de rythme et déplacements du regard. Pour lui, les textes de Ponge ressemblent à “des explosions comme des hortensias” ou à “des feux d’artifice solidifiés”. Ce qui le fascine dans “Pluie”, c’est la précision presque infinie avec laquelle le poète observe un phénomène que l’on réduit habituellement à une formule rapide : “il pleut”. Francis Ponge, au contraire, distingue les vitesses, les formes, les sons, les surfaces. Belin y voit une invitation à ralentir et à regarder réellement ce qui nous entoure.

« Alors si le soleil reparaît tout s’efface bientôt, le brillant appareil s’évapore : il a plu »

Né à Montpellier en 1899, Francis Ponge (1899-1988) développe très tôt un rapport exigeant à la langue. Marqué par ce qu’il appellera plus tard un “drame de l’expression”, il cherche une écriture capable de rendre compte du réel avec précision, tout en se méfiant du lyrisme traditionnel. Refusant aussi bien l’écriture automatique que la poésie purement subjective, il construit une œuvre attentive aux objets, aux matières et aux phénomènes les plus ordinaires. Publié chez Gallimard en 1942, Le Parti pris des choses fait connaître Francis Ponge. Le recueil rassemble des poèmes en prose consacrés à des objets simples — l’huître, le cageot, le pain, la pluie — observés avec une minutie presque scientifique.

Francis Ponge, « Pluie »

La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense de météore pur. A peu de distance des murs de droite et de gauche tombent avec plus de bruit des gouttes plus lourdes, individuées. Ici elles semblent de la grosseur d’un grain de blé, là d’un pois, ailleurs presque d’une bille. Sur des tringles, sur les accoudoirs de la fenêtre la pluie court horizontalement tandis que sur la face inférieure des mêmes obstacles elle se suspend en berlingots convexes. Selon la surface entière d’un petit toit de zinc que le regard surplombe elle ruisselle en nappe très mince, moirée à cause de courants très variés par les imperceptibles ondulations et bosses de la couverture. De la gouttière attenante où elle coule avec la contention d’un ruisseau creux sans grande pente, elle choit tout à coup en un filet parfaitement vertical, assez grossièrement tressé, jusqu’au sol où elle se brise et rejaillit en aiguillettes brillantes.

Chacune de ses formes a une allure particulière ; il y répond à un bruit particulier. Le tout vit avec intensité comme un mécanisme compliqué, aussi précis que hasardeux, comme une horlogerie dont le ressort est la pesanteur d’une masse donnée de vapeur en précipitation.

La sonnerie au sol des filets verticaux, le glou-glou des gouttières, les minuscules coups de gong se multiplient et résonnent à la fois en un concert sans monotonie, non sans délicatesse.

Lorsque le ressort s’est détendu, certains rouages quelque temps continuent à fonctionner, de plus en plus ralentis, puis toute la machinerie s’arrête. Alors si le soleil reparaît tout s’efface bientôt, le brillant appareil s’évapore : il a plu.

« Pluie » de Francis Ponge, extrait du recueil Le parti pris des chosesOuverture dans un nouvel onglet (Gallimard, 1942).

Le poème est lu par Léonie Pingeot et Lyes Salem. Un podcast en son immersif 🎧 Pour profiter pleinement de cette prise de son offrant une immersion sonore, comme si vous y étiez, écoutez avec votre casque !

Carte blanche graphique à l’autrice de bande dessinée Laura PérezOuverture dans un nouvel onglet qui accompagne les poèmes de ses créations visuelles, diffusées sur le site et les réseaux sociaux de France CultureOuverture dans un nouvel onglet.

Depuis septembre 2025, la collection de podcasts L’Instant poésieOuverture dans un nouvel onglet est adaptée dans un livre de 300 pages, publié aux Éditions Seghers, dans lequel sont reproduits les commentaires des passeurs, les poèmes qu’ils ont sélectionnés ainsi que les différentes illustrations qui accompagnent chaque épisode.


Source:

www.radiofrance.fr

Annonce publicitairespot_img