AccueilCulturePrendre le reggaeton...

Prendre le reggaeton au sérieux en France : l'effet Bad Bunny

Pour décrocher un créneau sur la scène de la Plenitude Arena de Nanterre, plus grande salle de France (et même d’Europe), un cahier des charges tacite semble encore prévaloir en 2026 : des paroles soit en français, soit en anglais, portées par des sonorités plutôt pop, rock ou rap. Le reflet du hit-parade du pays en somme. Ce premier week-end de juillet, un « lapin » portoricain a pourtant réussi à en faire son terrier pour deux soirées. Après avoir distancé Billie Eilish, Taylor Swift et tous les mastodontes anglo-saxons dans nos charts de 2025, Bad Bunny et ses rythmes latinos ont écoulé près de 80 000 places en quelques minutes – 120 000 si on y ajoute son stade Vélodrome du 1ᵉʳ juillet. La contagion d’une ferveur planétaire pour son reggaeton sans concession, qui n’avait rien d’acquis dans l’Hexagone.

Benito Antonio Martínez Ocasio (alias Bad Bunny) n’est pas le premier cantante d’Amérique latine à envoûter le grand public français. Mais il est l’un des rares à y avoir réussi exclusivement dans sa langue natale. Pour maximiser leurs chances de traverser les frontières et poussés par leurs maisons de disque états-uniennes, nombre de ses prédécesseurs avaient pris l’habitude de basculer dans l’hégémonique langue de Shakespeare et lisser certaines de leurs sonorités. Ce qui a pu marcher. En 1998, le Portoricain Ricky Martin offre un hymne bilingue à la Coupe du monde qui enflammera les Grammys de 1999. “C’est un tournant pour l’industrie musicale latino, raconte Alix Benistant, chercheuse spécialiste des industries culturelles, à France Inter. C’est souvent ça qu’on appelle le ‘Latin Music Boom’”. Résultat : pour profiter de ce coupe-file vers la pop mainstream, d’autres superstars des années 2000 rentrent dans ce moule pensé pour l’exportation, comme la Colombienne Shakira.

Aussi, quand les rythmiques syncopées et les flows hispanophones du reggaeton traversent l’Atlantique, toutes les oreilles françaises ne sont pas préparées. Quelques singles ultra-entêtants comme Papi Chulo (2003) de Lorna ou Gasolina (2004) de Daddy Yankee décrochent une rotation régulière en radio et en clubs. Mais même en pleine era dorada (âge d’or), les noms des reggaetoneros sont souvent oubliés et le genre traîne une connotation parfois commerciale ou superficielle. La faute au lissage mainstream poussé par des labels de Miami ? La faute à des morceaux comme la “Macarena”, qui, “dans l’inconscient français (…) contribue à associer l’espagnol à des succès saisonniers, festifs, ensoleillés, bref au tube de l’été”, conjecture Camille Diao dans son podcast La Cancion ? Il n’empêche : au cours des années 2010, une nouvelle vague reggaeton déferle sur l’Hexagone comme partout. Despacito, Mi Gente, Te Boté… Mais peu d’artistes et d’albums sont autant pris au sérieux que Bad Bunny et Debí Tirar Más Fotos en 2025.

Du rap de Drake à la plena portoricaine : une hybridité vertueuse

Avant de rafler le Grammy de l’album de l’année – une première pour un projet 100 % en espagnol –, le millennial de Puerto Rico est loin d’être un inconnu. Ses couplets trap latino se sont déjà frayé un chemin jusqu’aux playlists des Français, très familiers de cette branche du rap née à Atlanta. Puis les featurings avec les poids lourds anglo-saxons boostent son aura : Cardi B, Dua Lipa… et surtout Drake avec MIA en 2018. “Ce featuring est immensissime en termes de célébrité, estime la journaliste Sophie Rosemont sur France Inter. (…) Je pense qu’il y a eu un avant et un après, Drake c’est quand même une immense star en France. » Pourtant, presque paradoxalement, c’est en y privilégiant ses racines musicales latines aux formatages états-uniens que l’artiste portoricain rend son dernier album aussi puissant.

Sur les 17 morceaux de son sixième album, Bad Bunny vogue à travers presque autant de genres. “Comme le métis qu’était Bob Marley en Jamaïque, il a fait une fusion de tous les styles musicaux présents sur son île”, résume Michka Assayas, producteur de Very Good Trip. Un sample salsa classique des Portoricains d’El Gran Combo mis à jour avec un rythme dembow (rythmique jamaïcaine typique du reggaeton) sur “NUEVAYOL”, une plena tout ce qu’il y a de plus portoricaine sur “CAFé CON RON”, un air jibaro (genre de folk de son île) mélancolique sur “PIToRRO DE COCO”… Et, bien sûr, des inflexions reggaeton en filigrane. Cette hybridité est rafraîchissante autant qu’intime. C’est ce qui a pu séduire jusqu’en France selon le rappeur français d’origine espagnole Karmen sur France Inter : “Il a fait un retour authentique, avec les sonorités de chez lui. Forcément, ça a touché les gens.”

Un retour à ses racines musicales donc, qui n’est pas uniquement sentimental. Comme les chanteurs de plena commentent l’actualité de l’île avec leurs periódicos cantados (“journaux chantés”), et comme les premiers reggaetoneros racontent les galères des jeunesses populaires portoricaines, la musique de Bad Bunny chante et exalte son territoire. Dans sa forme, en mêlant toutes ces sonorités locales et en refusant toujours de parler anglais. Mais aussi dans son fond, avec des chansons manifestes comme “LO QUE LE PASÓ A HAWAii”, où il refuse qu’il arrive à Puerto Rico ce qui est arrivé à Hawaï : perdre ses ressources, son indépendance et son identité culturelle au profit du voisin états-unien qui maintient l’île dans un statut particulier. “Personne ne me fera sortir d’ici (…). C’est ma maison, là où mon grand-père est né”, chante-t-il sur les dernières mesures de l’album. Un cri du cœur audible bien au-delà des Caraïbes.

31 concerts, le Super Bowl et un drapeau bleu clair

L’engagement contre l’oppression rythmait déjà son reggaeton depuis plusieurs albums. Dans un morceau comme “Yo Perreo Sola” (2020) par exemple, Benito Antonio Martínez Ocasio met en musique un combat féministe et se travestit même dans le clip pour l’incarner : le droit des femmes de danser seules, et, plus largement, la dénonciation de la misogynie. “Il a l’ambition de sortir le reggaeton et la trap de cette culture assez machiste dans laquelle elle s’est beaucoup enfermée”, analyse Zoé Sfez, productrice de La Série Musicale.

Puis la sortie de DeBÍ TiRAR MáS FOToS et sa confrontation avec l’Amérique de Donald Trump font résonner sa voix encore plus fort. Il soutient Kamala Harris à l’élection de 2024, organise 31 concerts sur son île natale mais choisit de ne pas tourner pas aux États-Unis, tacle la police de l’immigration américaine aux Grammys… et, devant les millions de téléspectateurs de son show au Super Bowl 2026, brandit la version bleu clair du drapeau de Puerto Rico, teinte associée aux partisans de l’indépendance.

« Dans le reggaeton, je pense que Bad Bunny a vraiment ouvert un truc où on prend cette musique au sérieux, ce n’est pas qu’une musique de fête, considère Driver, rappeur français, sur France Inter. Et ça, c’est grâce à ses prises de position. » Est-ce là la clé qui manquait au grand public français pour s’ouvrir à ces partitions latines ? Selon Camille Diao, productrice du podcast La Cancion, s’il a indéniablement accéléré la vague, Bad Bunny n’est pas le seul artiste à surfer dessus. “Il est le symptôme le plus évident d’un mouvement de fond : la montée en puissance des musiques hispanophones. En dix ans, sur Spotify, leurs écoutes ont été multipliées par dix”. Mais à l’écoute d’un album aussi sincère, peut-être les Français tendront-ils une oreille plus curieuse à cette branche reggaeton.


Source:

www.radiofrance.fr

Annonce publicitairespot_img