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Marc Bloch : enfin un historien au Panthéon !

Quelques mots de l’historien Johann Chapoutot, auteur de la préface de « L’ étrange défaite, » écrit en 1940 et publié à titre posthume en 1946 : « C’est l’affalement dans le particulier (de caste et de classe), le renoncement à l’universel (de la République) que dénonce et condamne un homme pétri d’universalité ».

Chloé Leprince, comment avez vous approché Marc Bloch? Est-ce que vous avez travaillé sur son œuvre ou bien sur ce qui a été écrit sur ses travaux?

Alors ce qui est intéressant avec cette panthéonisation, c’est sans doute parce que c’est un historien de métier et que c’est le premier, le tout premier à entrer au Panthéon, où il y avait déjà des physiciens, des biologistes, mais pas de chercheurs en sciences sociales. Et bien, ce qui est intéressant, c’est que les historiens se sont énormément mobilisés dans les classes. Les enseignants du secondaire ont beaucoup fait de pédagogie de l’histoire. Et côté recherche, depuis une grosse année, un an et demi, il y a aussi eu un intense travail de la part des historiens. Des recherches ont permis d’actualiser considérablement ce qu’on sait de la réception de Marc Bloch, de la manière dont il a circulé, dont son œuvre a circulé, mais aussi ce qui s’est vendu en librairie, qui l’a lu, qui l’ a édité, comment on l’a édité, qu’est ce qu’on n’a pas édité, quelles amitiés intellectuelles il a entretenues ? Il y a eu par exemple, un cycle de trois journées d’études vraiment passionnantes, qu’on retrouve d’ailleurs en vidéo en ligne, qui a donné lieu à un ouvrage collectif dirigé par Yann Potin et Florian Mazel au Seuil, sous le titre  » Marc Bloch, l’Histoire en résistance »Ouverture dans un nouvel onglet. Mais on peut citer aussi d’autres revisites de la trajectoire et de l’œuvre de Bloch. Par exemple, » La revue des Annales que Bloch avait cofondée en 1929, et bien avant de mettre en accès libre cinq articles, par exemple, qui renouvellent le savoir sur Bloch, mais aussi la manière de faire de l’histoire ou de l’enseigner. Et puis on peut citer une biographie intellectuelle de Marc Bloch qui a paru chez Gallimard par l’historien des idées Peter Schöttler. Alors à côté de ça, évidemment, Marc Bloch, c’est une œuvre en elle-même, une œuvre composite, plus variée qu’on ne l’imagine souvent quand on le présente comme un historien médiéviste. Il a travaillé sur le Moyen-Âge, évidemment. Sa thèse était consacrée au servage. Il a travaillé sur les croyances au Moyen-Âge, sur la société féodale. Mais l’œuvre de Marc Bloch, ce sont aussi des textes de témoins, des textes écrits comme des témoignages. » L’étrange défaite  » ouvrage qu’il avait enterré dans un jardin pendant la guerre. Et puis il y a un traité de méthodologie qui deviendra  » Apologie pour l’histoire », sans oublier son testament moral, souvent publié en appendice de  » L’ étrange défaite ». Eh bien, relire tout ça, c’est aussi mieux comprendre Marc Bloch, évidemment, mais c’est surtout prendre au sérieux ce que n’a cessé de demander la famille de Marc Bloch pour cette cérémonie. Conserver l’unicité de Marc Bloch, le savant et le résistant. Car chez Bloch tout se tenait. La cérémonie de ce soir est construite justement pour essayer de ne pas distinguer ces deux aspects de sa vie, dans la lignée d’ailleurs de l’hommage que lui rendait son vieux complice Lucien Febvre à la Libération, qui prenait Bloch tout entier.

Vous avez cette formule Chloé Leprince:  » Plus qu’un historien du présent, Marc Bloch était sans doute encore plus un historien au présent. » Que voulez-vous dire?

Oui. Alors un historien au présent, et pas seulement un historien du présent. Parce que c’est vrai que dans la redécouverte de Marc Bloch, à une époque où il était un peu oublié, il faut le dire, dans les années 60-70, Marc Bloch qui était un peu oublié, il y aura Carlo Ginzburg qui vient de mourir mais qui avait été un de ses découvreurs dans les années 70. Et puis il y a eu un rôle important de ce qu’on appelle les IHTP. L’Institut d’Histoire du Temps Présent, c’est Henri Rousseau, par exemple, de L’ I.H.T.P. , qui disait il y a vingt ans déjà combien Bloch, c’était un rapport novateur à l’histoire, mais surtout un regard depuis le présent sur le passé, c’est à dire en fait de nouvelles lunettes, de nouvelles questions. Mais un historien au présent, c’est aussi la place centrale de ces textes qui n’étaient pas des textes universitaires. C’est le cas de « L’étrange défaite » que Bloch n’a pas titré comme ça d’ailleurs, le titre est apocryphe, mais qu’il avait intitulé « Témoignage ». C’est une réflexion sur la drôle de guerre que lui, le réserviste, l’ancien de 1914 patriote fervent avait faite alors qu’il avait 53 ans et six enfants. Rien ne l’ obligeait.

Alors on va maintenant évoquer ce que vous avez effleuré tout à l’heure le Moyen-Âge, les croyances. Un des terrains de prédilection de Marc Bloch. Est-ce qu’il est inapproprié de dire qu’il a tissé comme une histoire des mentalités.

Oui, alors c’est vrai, il est à la racine de ce qu’est devenu après lui l’histoire des mentalités. En fait, on peut penser par exemple à son livre « Les Rois thaumaturges », un livre pionnier de ce qu’est devenu en fait l’anthropologie historique, tout en étant par ailleurs une histoire comparée, d’ailleurs. C’est une analyse de ce qui fait que les gens croyaient à ce qu’ils croyaient. Qu’est ce que c’est le fait de croire à quoi on croit quand on croit? Bon, C’est un livre important en histoire médiévale, mais c’est aussi un livre qui est un vrai plaidoyer pour une histoire qui traverse les frontières disciplinaires, qui puisent en sociologie. C’est une des spécificités de Mark Bloch, mais aussi en anthropologie.

On en vient à ce qui, de son œuvre, est resté dans la confidentialité. Beaucoup de ses travaux n’ont pas affleuré, n’est -ce pas Chloé?

Oui. Alors déjà, il faut savoir qu’il y a autant de livres posthumes que de livres publiés de son vivant chez Bloch. Sauf que les inédits sur le Moyen Âge sont restés très confidentiels. Et d’ailleurs, les livres comme « les Rois thaumaturges », qui ne sont pas confidentiels, comme » La société féodale » qui ne l’est pas non plus, sont finalement très peu achetés. Si on veut être un peu prosaïque en librairie aujourd’hui. D’ailleurs, aujourd’hui, les livres sur le Moyen-Âge par Marc Bloch, eh bien ça représente seulement 5 % des ventes de Marc Bloch en librairie, d’après les décomptes qu’a fait l’historien Yann Potin. En fait, l’œuvre contemporaine a complètement recouvert l’œuvre du médiéviste.

Alors parlons de la panthéonisation et de la cérémonie de ce 23 juin 2026. C’est la sixième sous la présidence d’Emmanuel Macron. Est-ce que l’on sait, Chloé Leprince ce que les Français en retiennent de ces panthéonisations ?

Eh bien justement, on ne savait pas. Et maintenant on sait un petit peu mieux. En tout cas, une enquête démarre et on en a les résultats intermédiaires depuis quelques jours. Ce que montre ces résultats intermédiaires d’un collectif de sociologues, c’est qu’il n’y a pas de ras-le-bol massif des panthéonisations , contrairement à ce qu’on pourrait croire. On peut même dire que les Français aiment plutôt ça. Un Français sur trois serait même favorable à une panthéon par an. Et figurez-vous que plus ils sont de gauche et du centre, plus ils aiment ça d’ailleurs. Mais ces politiques de mémoire ont la mémoire courte. Les gens se souviennent principalement de deux panthéonisations par Emmanuel Macron, Robert Badinter et Simone Veil, pas forcément les plus récents donc. Simone Veil en 2018, c’était la première personnalité choisie par Emmanuel Macron. On se souvient en fait de ceux qui ont été nos contemporains. C’est une mémoire immédiate qu’on mémorialise. En revanche, Maurice Genevoix et tous ceux de quatorze ou Missac Manouchian sont largement oubliés. On peut écouter Sarah Burger, sociologue de la mémoire.

« La temporalité est complètement différente de ce qu’on pense d’habitude. On se souvient d’une politique de mémoire parce que c’est une mémoire contemporaine, et donc ça questionne la question de savoir si la panthéonisation, c’est à propos de l’histoire ou pas? « 

On voit que la panthéonisation, ce n’est pas de l’éducation populaire. Alors cela peut peut être changer avec Marc Bloch, parce que les enseignants en histoire-géographie dans le secondaire se sont beaucoup mobilisés. Les demandes, par exemple de visites du Panthéon, ont beaucoup augmenté cette année par rapport aux panthéonisations précédentes. Mais si cette frénésie de panthéonisation ne fait pas les frais de la crise du politique, eh bien la mémoire des panthéonisés reste quand même très située socialement. « Sarah Ginsburger

« Plus on est âgé, plus on va se souvenir des panthéonisations. Ça, c’est aussi lié à l’usage de la télévision. Les spectateurs de télévision sont plus âgés que les autres. Plus on a un niveau de diplôme élevé, plus on va se souvenir des panthéonisations . Donc ça, c’est aussi un rapport à l’actualité, au politique, mais aussi un rapport à l’histoire. Certes, les politiques de la mémoire sont censées développer la citoyenneté, mais ce qu’on oublie souvent, c’est qu’elles sont elles mêmes inégalitaires. Et troisième effet, plus on va être parisien, plus on va se souvenir des panthéonisations . Donc ça, ça invite à s’interroger sur es- ce que c’est un événement local ou national? Et enfin, ça dépend beaucoup de l’intérêt pour la politique. »

Et le plus intéressant, c’est que cette question de la réception des panthéonisations, c’était carrément un impensé. In Extrémis, Sarah Ginsburger a pu insérer deux questions dans le sondage Ipsos/ BVA sur les attitudes électorales pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et le Cevipof. Cette enquête sur la réception des panthéonisations, ou en fait sur la mémoire de la mémoire ne fait que commencer. Dès ce soir, jour de cérémonie du Panthéon, les chercheurs et des étudiants analyseront sur place le public de la cérémonie dans le quartier, près du Panthéon, puis dans les jours qui viennent, à l’intérieur du Panthéon, qui est gratuit jusqu’à dimanche. La sociologue va aussi analyser même la manière dont les historiens se sont mobilisés avec Marc Bloch.

Nous vous proposons maintenant l’échange que vous avez eu Chloé dans le journal de la mi-journée avec l’historien Guillaume Calafat qui dirige la Revue des Annales et par ailleurs maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris un Panthéon-Sorbonne. Première question posée par Thomas Cluzel. L’Histoire des Annales reste évidemment extrêmement charpentée par cette figure tutélaire. Et pourtant Marc Bloch était tombé un peu dans l’oubli dans les années 60. Pour quelle raison? La réponse de l’historien Guillaume Calafat

Alors tombé dans l’oubli? Peut être pas totalement. C’est à dire qu’effectivement il est moins cité, peut être un peu moins lu dans les années 60 et 70, avec ce paradoxe qu’à cette époque des années 60 aux années 80, la revue des Annales connaît en réalité son apogée, son acmé dans le monde. C’est une revue très connue. Elle a des figures comme Fernand Braudel, Emmanuel Leroy Ladurie, Jacques Le Goff, qui permettent de diffuser la recherche française vraiment à différents niveaux et dans différents lectorats. Et précisément à ce moment là, assez bizarrement, Marc Bloch est moins cité, moins lu, mais en fait il est très présent par sa pensée dans ces travaux. On le redécouvre davantage dans les années 80-90, avec notamment le travail qu’Etienne Bloch, son fils, a fait pour faire connaître sa mémoire, mais aussi avec la parution de « L ‘étrange défaite  » en France.

C’est Lucien Febvre et Marc Bloch avaient co-fondé Les Annales. C’est aussi un ami qui prend en charge la mémoire de Marc Bloch, Lucien Fèvre à la Libération. Les annales vont mémorialiser le souvenir de Bloch et même parler de martyr. Deux volumes des Annales paraissent en 1945.

En effet, la revue est fondée par deux amis. C’est très important parce que ce matin encore sur France Culture, pour rehausser Bloch, on abaisse un peu Febvre et je pense que c’est un peu dommage. Ce couple est un couple d’amis, un couple intellectuel très fort et en 1945, Lucien Febvre, orphelin de son ami qui est fusillé par les nazis propose deux numéros entiers consacrés à la mémoire de Marc Bloch, à la fois comme combattant, comme résistant, comme citoyen, comme professeur, mais aussi comme historien ayant ouvert différents chantiers de recherche et deux numéros entiers de cette année, 1945 sont consacrés à Marc Bloch . Ensuite, effectivement, les historiens médiévistes vont s’emparer de certaines questions autour de la féodalité, d’autres qui travaillent sur l’époque moderne, donc plutôt le XVII ᵉ, le XVIIIᵉ siècle ou des spécialistes de l’époque contemporaine vont poursuivre le travail de Bloch sur différents aspects. Et ça, c’est aussi grâce à ce numéro matriciel des de 1945. Mais c’est une amitié intellectuelle fondamentale. Et aujourd’hui, j’aime à penser que Lucien Febvre rentre aussi un peu au Panthéon et pas de façon métaphorique.

Alors, du temps de Marc Bloch et de Lucien Febvre, les Annales entendaient toucher un public large. Les hommes d’action, comme on disait, c’était pas une revue pour initiés.

Alors le projet était était celui là. C’était s’adresser à un large public. On ne peut pas dire que ça ait particulièrement très très bien marché. C’est à dire qu’effectivement, il cherchait à s’adresser aux décideurs politiques, aux banquiers, en disant que l’histoire est un langage naturel accessible. Et de fait, les Annales des années 30 se lisent très très facilement. L’Écriture de Bloch est une écriture ciselée, vraiment accessible à différents lecteurs, à la fois pour des lycéens ou des universitaires. Alors ça a été difficile. Effectivement, les décideurs ne s’en sont pas totalement emparés. Néanmoins, le projet que l’histoire et une façon de comprendre le présent et d’agir dans le présent. La vie de Bloch est un témoignage assez édifiant de cela.

Et donc à la fois pour les annales. Marc Bloch était aussi un lecteur vorace. Il publiait de très nombreux comptes-rendus. Les historiens Etienne Anheim et André Loez ont compté et aboutissent à une moyenne de 115 recensions par an. La moitié de ces livres n’étaient pas écrits en français. Bloch lisait l’allemand, l’anglais, l’italien, l’espagnol. C’était un importateur?

Absolument. Alors, il avait cette conviction aussi que la recherche s’écrit dans le monde. Et pour cela, s’il était patriote et un défenseur de la France, il était aussi un historien ouvert sur le monde, intéressé par l’ensemble des sciences sociales et intéressé aussi par ce qui se produisait par delà les frontières nationales. Et pour lui, la recherche était une recherche internationale, ce que les Annales montraient par ces faisceaux de comptes rendus, ces recensions, ces notes critiques et ce qu’elles tâchent encore péniblement mais toujours de faire.


Source:

www.radiofrance.fr

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