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Thomas Bangalter : la vie après le robot – L’interview

Depuis la fin de Daft Punk, Thomas Bangalter avance à visage découvert, entre apparitions improvisées, créations hybrides et désir obstiné de ne pas entrer dans les cases.

L’annonce de la séparation du duo électronique a eu l’effet d’un séisme dans l’industrie musicale. Une vidéo énigmatique, quelques images, presque aucun mot : même leur façon de tirer leur révérence a ajouté une dernière couche au mythe. Puis Thomas Bangalter a disparu des radars, comme si l’homme derrière le masque devait, lui aussi, s’effacer un temps avant de pouvoir revenir autrement. 

Depuis quelques mois, ce retour ne ressemble pourtant ni à une stratégie, ni à une résurrection spectaculaire. Il prend la forme de gestes simples, presque furtifs : quelques disques passés sans masque, des apparitions improvisées, une manière de reprendre contact avec le réel sans chercher à capitaliser sur la légende. On l’a vu à Paris, lors de la fermeture du Centre Pompidou et des vingt ans du label Because Music ; à Londres, aux côtés de Fred again.. à l’Alexandra Palace ; et tout récemment à New York, où il présentait au Festival de Tribeca la restauration 4K anniversaire d’Electroma, le film de Daft Punk sur deux robots en quête d’humanité, avant d’apparaître à Brooklyn, sur The Lot Radio, pour un set improvisé. Des morceaux enchaînés dans l’esprit de ce qu’il pouvait faire il y a trente ans, mais avec une différence essentielle : cette fois, dit-il, il pouvait le faire « en n’étant plus un robot », comme une personne humaine, capable d’interagir en toute simplicité. Depuis quelques mois, ce retour ne ressemble pourtant ni à une stratégie, ni à une résurrection spectaculaire. Il prend la forme de gestes simples, presque furtifs : quelques disques passés sans masque, des apparitions improvisées, une manière de reprendre contact avec le réel sans chercher à capitaliser sur la légende.

C’est peut-être là que se joue la vie après le mythe : dans ces gestes non prémédités, ces circulations entre le club, le ballet, l’art contemporain, l’électronique et le symphonique ; dans cette manière de quitter la fiction sans la renier, de passer de l’image contrôlée à la présence, de la légende à l’improvisation.

La conversation commence là : dans cet espace mouvant où l’ancien personnage avance désormais à visage découvert, sans nostalgie assignée, et sans grande envie de choisir une case.

© SIG

Vos passages derrière les platines, improvisées et dans des contextes très différents ces derniers mois, sont-elles une façon de renouer un contact plus direct avec la musique et avec le public ?

Thomas Bangalter : J’ai essayé de me réincarner dans mon enveloppe humaine de la façon la moins sensationnelle possible, avec beaucoup de simplicité. Chez Daft Punk, se cacher relevait d’un statement esthétique, idéologique, politique et artistique complet, que je cautionne totalement. Mais c’était aussi de la fiction. À un moment, j’ai ressenti la nécessité de revendiquer mon humanité de manière très simple, relativement discrète. Le problème, quand on se cache, c’est qu’on finit par créer une forme de mystification, alors qu’au départ l’intention était la discrétion.

Votre apparition surprise au Centre Pompidou, sans masque, a provoqué un buzz planétaire. C’était votre premier DJ set depuis seize ans. Comment avez-vous vécu cette réaction du public ?

Thomas Bangalter : Avec beaucoup de surprise. Je pensais que les gens étaient surtout intéressés par les robots, par Daft Punk, par ce que cela représentait. Je me sens plutôt en retrait de toute cette agitation médiatique. Cela m’était déjà arrivé à Coachella, avec la pyramide de Daft Punk. Notre dernier spectacle avant cela, c’était à l’Élysée Montmartre, en 1997, dans des salles de mille personnes. Dix ans plus tard, nous réapparaissions dans une mise en scène presque science-fiction, et je voyais un public entrer dans cette narration de manière démesurée. Quand j’ai arrêté Daft Punk, j’étais très à l’aise avec l’idée d’être le petit vieux derrière le rideau dans Le Magicien d’Oz, un middle-aged average guy. J’étais prêt à repartir dans la recherche, dans des choses confidentielles et underground.

Je suis un amateur de musique, mais je n’ai pas vraiment l’impression d’être un DJ.

 

Pourquoi avoir choisi ce moment, au Centre Pompidou, pour cette apparition, entre la fermeture du lieu et les vingt ans de Because Music ?

Thomas Bangalter : En tant que Parisien, je fais partie d’une génération pour laquelle le Centre Pompidou a été déterminant. Enfant, ce lieu a façonné ma manière de me cultiver, de découvrir le monde, puis la musique électronique. Participer à cette célébration avait quelque chose de très personnel. Il y avait aussi Pedro Winter, qui nous accompagne depuis très longtemps et codirige désormais Because Music, le label qui veille sur l’héritage de Daft Punk. Tout faisait sens : Beaubourg, Because, Pedro, cette histoire commune, et ce geste très simple, presque accidentel. La réaction du public m’a touché, bien sûr, mais l’échange avec les employés de Beaubourg m’a peut-être encore plus marqué. Ils avaient vécu un moment très fort, très émouvant. Il y avait là une connexion qui dépassait le cadre du club ou de la musique.

Un autre moment avait quelque chose d’assez surréaliste : mixer un discours de Jacques Chirac avec un titre de Daft Punk. Le discours portait sur la culture et le Centre Pompidou, et cette coexistence me surprenait moi-même. Je me souviens qu’en 1995, quand nous sortions un disque, j’avais l’impression que notre musique était dirigée contre Chirac, ou contre l’idée qu’un parti politique reprenne notre son, ce à quoi je n’adhérais pas du tout. Mais le monde a changé. Le niveau politique général s’est abaissé. On peut écouter les choses autrement, les combiner différemment, sans rester enfermé dans ses principes.

Dans ces sets, comment choisissez-vous les morceaux que vous jouez aujourd’hui ?

Thomas Bangalter : Je suis un amateur de musique, mais je n’ai pas vraiment l’impression d’être un DJ. J’ai traversé des étapes très différentes, avec un éclectisme assez naturel. Aujourd’hui, je me sens plus libre, un peu touche-à-tout, moins enclin à remettre mes désirs d’exploration au lendemain. Dans les faits, je passe d’un univers à l’autre, par associations. Même il y a trente ans, j’ai toujours passé ce que je voulais. Pour certains, il y avait presque une forme d’audace à se dire : “Tu mets ce titre avec celui-là…” Alors qu’il s’agit simplement d’enchaîner un morceau que l’on aime, puis un autre.

Vous dites que vous êtes un amateur de musique. Dans quels univers votre oreille s’est-elle formée ?

Thomas Bangalter : La musique a longtemps occupé une place un peu périphérique dans ma vie, comme la bande-son des moments que je traversais. Mon rapport à elle est assez accidentel. J’ai appris, avec le temps, à le respecter, à mesurer sa force unique par rapport à d’autres modes d’expression. La musique est non verbale, mystérieuse, addictive. Elle tient à la répétition, au plaisir, à une forme de conditionnement très différente de la littérature ou du cinéma, que j’appréciais peut-être davantage. Il y a quelque chose d’assez chamanique dans la musique. Je crois l’avoir compris progressivement. Elle n’était pas au centre de ma vie, mais elle possédait des pouvoirs magiques que j’acceptais de continuer à explorer, sans passer par la théorie. The Velvet Underground m’a marqué à un moment donné, mais il y a eu beaucoup d’étapes : Stevie Wonder, Michael Jackson, les Beatles, Jimi Hendrix… Puis une chose mène à une autre. On écoute The Velvet Underground, puis Suicide, Alan Vega. On tire le fil. J’ai toujours aimé cette coexistence entre le disco, le punk, la new wave, le rock, sans guerre de chapelles. J’aime simultanément les choses extrêmement niche, extrêmement pointues, et les choses très mainstream.

Quand vous jouez dans un set une musique issue d’un ballet, ou des morceaux de Mythologies, qu’est-ce que cette cohabitation produit ?

Thomas Bangalter : Je cherche la surprise, la rupture. Quand je mélange John Carpenter, Sonic Youth, de la Chicago house, de la musique contemporaine, de la musique symphonique ou d’autres formes encore, c’est cet éclectisme qui m’intéresse : cette imprévisibilité, cette forme d’unpredictability. Nous vivons dans un monde de plus en plus anticipé, algorithmé. Les algorithmes sont très forts pour calculer la probabilité de l’événement qui suivra le précédent. L’idée est justement de créer un débrayage : quelque chose qui échappe à cette logique de continuité. Il y a une liberté à surprendre la situation elle-même, mais aussi à se surprendre soi-même. Je ne cherche pas à garder le contrôle sur le déroulé d’un narratif. Il s’agit plutôt d’être à la fois le premier spectateur et l’acteur d’un mouvement interactif, très spontané, très intuitif, assez viscéral, pas théorique, complètement dans le moment.

Cette imprévisibilité est-elle une forme de résistance à l’intelligence artificielle ?

Thomas Bangalter : Pour moi, cela relève d’un niveau moins engagé, plus instinctif, davantage lié au désir. Je ne suis pas en train de dire Join the Resistance. (Sourire.) L’intelligence artificielle ramène très vite à cette question de la formulation. Son interface passe par le prompting verbal : il faut formuler une intention, décrire un objectif. Ma recherche ne fonctionne pas ainsi. Elle passe plutôt par l’association, l’intuition, ce fil que l’on tire sans toujours savoir où il mène. Il y a quelque chose de vital dans le fait d’aller vers l’inconnu, une excitation joyeuse, presque exhilarating. En tant qu’organismes sensibles, pour vivre en société, nous avons tendance à poser une structure logique sur nous-mêmes : sur notre manière de prendre des décisions, de nous forger des principes. À un moment donné, faire un peu voler en éclats ces structures permet de revenir à la spontanéité, à la recherche, à la surprise. Et surtout à la simplicité. On cherche souvent à analyser : “Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que ça veut dire ?” Mais certaines choses ne se formulent pas vraiment. Elles se vivent.

Quand vous écrivez aujourd’hui pour le ballet ou la danse contemporaine, qu’est-ce que ces formes déplacent dans votre rapport à la musique, au corps et à l’image ?

Thomas Bangalter : Écrire récemment de la musique de ballet répondait, dans ma démarche consciente, à une envie de casser un cycle. Faire de la musique peut être un processus assez solitaire. Travailler avec d’autres artistes permet d’entrer dans des mécanismes de collaboration, mais aussi dans quelque chose de plus tangible, de plus physique. La chorégraphie, la danse contemporaine, le ballet ont toujours été cela : un art éphémère, qui oblige à être dans le moment présent, sans même le considérer comme une forme de postérité. Tout se joue dans l’instant. Dans un monde où la création se virtualise de plus en plus, travailler avec des installations, des danseurs, des présences physiques, est une manière de revenir au concret. Avec Daft Punk, j’ai été dans un univers où il y avait beaucoup de fiction, sur une limite permanente entre fiction et réalité. Il y avait aussi beaucoup de virtualisation : des milliards de vues sur YouTube ou sur les plateformes, qui ne sont finalement pas tangibles, et qui ont toujours été très difficiles à appréhender.

Pour moi, l’écriture part d’abord de tableaux, de visions. À l’époque du club, j’imaginais un public, bien sûr, mais ce public appartenait déjà à la scène que j’avais en tête. Je ne composais pas en fonction d’une attente extérieure. Même avec Daft Punk, cela restait une projection très personnelle : une scène, une énergie, une fiction presque cinématographique.

La house music ou la techno imposaient tout de même un cadre plus codifié, presque un exercice de style. Comme si l’on écrivait en vers plutôt qu’en prose, ou comme si l’on entrait au théâtre. Il y avait là un certain classicisme, un certain académisme. À certains moments, on a envie de suivre les règles ; à d’autres, de les détruire. J’ai toujours été pris entre une volonté d’exploration avant-garde et, d’un point de vue artistique, une forme de conservation : préserver des savoir-faire, des skills, un patrimoine historique. Je n’ai jamais pensé que ces deux élans étaient incompatibles.

Cet équilibre me plaît : suivre les règles, s’en écarter, parfois les casser. C’est aussi pour cela que j’aime ce range entre, d’un côté, la musique symphonique ou néoclassique, et, de l’autre, la musique drone, l’atonal, le microtonal, le bruitiste. Cette coexistence m’intéresse davantage qu’un genre musical en particulier.

Avec Mythologies, vous signez une œuvre orchestrale pour le ballet. Que représente ce titre pour vous ? Une figure mythologique vous accompagne-t-elle plus qu’une autre ?

Thomas Bangalter : Au moment où Angelin Preljocaj m’a proposé de travailler avec lui sur un ballet, j’étais plongé dans les écrits de Joseph Campbell, professeur de mythologie comparée. Le Héros aux mille visages (The Hero with a Thousand Faces) est un peu l’un de mes livres de chevet. Campbell s’intéresse aux points communs entre les récits, à ce qui traverse les cultures et peut définir une forme de mythe universel. George Lucas l’a lu et s’en est inspiré pour l’écriture de Star Wars. J’ai moi-même découvert Campbell à travers The Power of Myth, une série d’entretiens diffusée sur PBS et filmée au Skywalker Ranch, en Californie. Cette lecture arrivait au même moment qu’une autre envie : expérimenter avec des formes symphoniques. Angelin imaginait, je crois, quelque chose de beaucoup plus électronique au départ. De mon côté, je travaillais sur plusieurs esquisses musicales. Je les lui ai fait écouter, et elles ont nourri cette idée de tableaux mythologiques. Nous avons commencé ainsi, par un travail d’aller-retour. Je n’ai pas une figure mythologique qui m’accompagne plus qu’une autre. Ce qui me retient davantage, c’est le fil conducteur entre toutes ces histoires, ce qui fait qu’elles continuent à nous toucher. Imaginer qu’un scénario comme Star Wars repose sur une analyse commune de ce qu’est un mythe, et de ce qui peut définir notre humanité, me paraît très intéressant.

Avec Mirage, vous revenez au ballet par une électronique sombre, minimale, presque rituelle. Que cherchiez-vous dans ces textures sonores ?

Pour moi, la musique de ballet fonctionne presque comme une musique de film. J’ai regardé, ressenti les tableaux de Damien Jalet, chorégraphe franco-belge, et de Kohei Nawa, plasticien japonais. J’ai essayé de rester au plus près de ces images muettes, de les sonoriser, d’être fidèle à l’impression qu’elles produisaient. Dans ces moments-là, je suis complètement au service de l’expérience. Mirage est une œuvre assez sombre, atmosphérique, très liée au rituel, avec un étirement étrange du temps. On part presque d’une vision aride et post-apocalyptique du monde, comme un monde arrêté. Puis on entre progressivement dans une métamorphose pailletée, hypnotique, étincelante, traversée par des états changeants et beaucoup d’abstraction. Je cherchais, de manière sensible, à créer de la matière, à la limite entre l’électronique et l’acoustique. Des sons dont on ne comprend pas vraiment comment ils sont générés, ni d’où ils viennent. Comme si l’on pouvait presque visualiser des instruments qui n’existent pas. Je voulais repartir dans la matière électronique en me demandant s’il y avait encore des choses à ressentir, à créer, à moduler différemment, sans avoir l’impression de se dire : “J’ai déjà entendu ça.” Il y a effectivement une esthétique de l’hypnotique, du rituel, qui peut aller vers une vocation chamanique et thérapeutique, presque du sound bath.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Thomas Bangalter : Je travaille avec l’artiste suisse Julian Charrière et avec Rampa sur une installation que nous allons présenter à Art Basel à la fin du mois.

Votre parcours donne souvent l’impression de faire circuler des territoires qui ne sont pas censés cohabiter : l’électronique, le ballet, le classique, l’art contemporain, mais aussi le hip-hop, comme cette collaboration avec le 113, collectif emblématique de Vitry-sur-Seine. Cette idée de circulation vous représente-t-elle ?

Thomas Bangalter : Oui, et cela me touche beaucoup. Si je prends l’exemple de Mythologies : aujourd’hui, sur une plateforme, on peut vous dire : “Vous avez écouté cela, vous aimerez peut-être Justice ou Prokofiev.” Il y a peut-être là une manière de hacker vertueusement l’algorithme, de créer des connexions synaptiques virtuelles qui n’existent pas encore vraiment. Pour des artistes établis, capables de le faire, il y a peut-être une forme de responsabilité. Des artistes émergents peuvent sans doute ouvrir ces passages aussi, mais c’est beaucoup plus difficile. Aujourd’hui, nous sommes dans des mécanismes d’apprenti sorcier, une sorte de Pandora’s box, où même les développeurs des applications de streaming ne contrôlent plus vraiment la manière dont les algorithmes sélectionnent les choses. Il y a pourtant là une possibilité d’ouverture, d’élargissement des catégories. Je suis très admiratif des artistes qui explorent des territoires, qui continuent à aller cycliquement vers d’autres espaces. Ils embarquent les auditeurs dans cette découverte, dans cet agrandissement des limites que les algorithmes, ou parfois le public, semblent imposer. C’est une façon de dire : “On peut enlever ces barrières ensemble et explorer autre chose.” On en revient au set de The Lot Radio. C’est la même idée. Comme si les jazzmen n’écoutaient que du jazz, ou comme s’il devait y avoir une séparation entre ce que l’on fait et ce que l’on écoute. Cette ouverture m’a toujours fasciné et enthousiasmé dans la création. Je suis toujours à l’affût de formes d’art que je ne connais pas.

Vous avez dit aimer le principe d’être débutant. Que cherchez-vous encore à découvrir aujourd’hui ?

Thomas Bangalter : Ce qui est intéressant, quand on est débutant, c’est que l’on ne sait pas encore. Je fais partie des gens qui pensent que plus la vie avance, moins on comprend et moins on sait. J’ai de moins en moins de certitudes.Je suis à la recherche de la surprise et de l’inconnu. Je suis content de ne pas savoir de quoi la suite sera faite. J’ai la chance de ne pas avoir de bucket list, avec des objectifs à atteindre dans le temps. En revanche, je remets moins au lendemain ce qui m’intéresse. Je suis plutôt dans une forme d’action : le faire. Mais la découverte m’intéresse plus que l’apprentissage. L’idée de débutant, ce n’est pas seulement apprendre, parce qu’apprendre inscrit déjà quelque chose dans le temps. C’est presque un état : être amateur.

Au sens de celui qui aime ?

Oui. Il y a l’émerveillement, et aussi le mot “amateur” lui-même. En français, il vient de la racine latine d’“aimer”.

Aujourd’hui, avez-vous le luxe d’aller vers des formes plus libres, plus confidentielles, plus difficiles à classer ?

Thomas Bangalter : C’est aussi le luxe de la bohème. En tant qu’artiste, pouvoir suivre son désir, ne pas laisser des décisions extérieures fixer sa trajectoire, que l’on soit fauché ou privilégié, reste une liberté précieuse. Dans un monde obsédé par le résultat, par l’output, il y a quelque chose d’important à écouter davantage son intuition, à rester fidèle à ses idées, à faire des choix en accord avec ce que l’on cherche vraiment. On voit de plus en plus de gens, autour de nous, se reconvertir, changer de vie. C’est davantage accepté qu’il y a quarante ans, quand cela pouvait être perçu comme un rejet incompris du système néolibéral, capitaliste. Pour les artistes, paradoxalement, cela peut parfois être plus difficile, parce qu’ils restent pris dans des systèmes. On le voit avec les plateformes de distribution de la musique, ou avec ce qui se passe dans le cinéma.

Je sais la chance que représente cette position. Mais j’ai le sentiment de ne pas avoir perdu le contrôle de ma liberté, ni de ce qui continue à m’intéresser.

Vous avez été l’un des grands accélérateurs de la French Touch à l’international. L’énergie de cette époque, entre labels, clubs, underground et pop, existe-t-elle encore sous d’autres formes aujourd’hui ?

Thomas Bangalter : À l’époque de Daft Punk, avec Guy-Manuel, nous étions peut-être plus repliés sur nous-mêmes, dans un processus collaboratif très confidentiel, très secret. Cette histoire correspondait aussi à un moment de scène émergente. J’ai commencé Daft Punk à 18 ans. Nous étions dans une jeunesse, dans un mouvement, dans une forme d’émulation. J’ai toujours eu du mal à avoir le recul nécessaire pour étudier cela de manière systémique, comme un journaliste peut le faire. Aujourd’hui, j’ai 51 ans. Je continue à suivre des projets personnels. Je collabore aussi avec des chorégraphes, des musiciens, des réalisateurs. Je ne suis évidemment plus dans les mêmes scènes, ni dans le même élan qu’à l’époque. J’ai plutôt l’impression de continuer ce mouvement autrement, avec des artistes venus d’horizons très différents, qui cherchent eux aussi à déplacer les formes. Mirage, par exemple, est né de ce croisement : c’est un ballet avec un plasticien et un chorégraphe, mais aussi une œuvre qui touche à l’installation, à la chorégraphie, à la sculpture vivante, presque à une forme de magie. Sortir des codifications communes est devenu une ligne de recherche. On en revient au set de The Lot Radio : “Quel genre de set est-ce ?” Je me souviens du petit formulaire de la radio, j’adore ces web radios communautaires, qui demandait : “Quel genre de set est-ce ?” Il y avait cinquante genres : ambient, new age, experimental, footwork, techno…

Et qu’avez-vous coché ?

Thomas Bangalter : Je n’en avais aucune idée. J’aurais peut-être pu cocher soundtrack, parce que c’était simplement la bande originale de ma journée, à titre très personnel. Mais j’ai demandé : “Est-ce qu’on est vraiment obligé de remplir une case ?”

Alma ROTA


Source:

www.rollingstone.fr

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