« Bally ! Bally ! » Au moment de saluer la foule depuis le balcon de l’hôtel de ville, Bally Bagayoko peut mesurer son niveau de popularité à la clameur des sympathisants LFI réunis à Saint-Denis, dimanche 7 juin, pour le premier meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon. La ville de Seine-Saint-Denis est devenue pour La France insoumise un symbole du concept de « Nouvelle France » et son maire apparaît désormais comme l’un des fers de lance de la lutte antiraciste. Il organise d’ailleurs un nouveau rassemblement contre les discriminations, dimanche 21 juin à Paris. « Il s’agit de faire le trait d’union entre la banlieue et Paris, avec une marche qui montre notre lutte indéfectible contre le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme », confie l’édile à franceinfo.
Le maire de la deuxième ville d’Ile-de-France (depuis la fusion entre Saint-Denis et Pierrefitte), inconnu du grand public avant sa victoire aux élections le 15 mars, a fait son apparition dans les classements de popularité dès le baromètre Ifop d’avril, à la 22e place avec 36% d’opinions favorables. Une nouvelle notoriété qui confine parfois à la « Ballymania », selon ses partisans. « Je l’ai vu récemment, ça nous a pris 30 minutes pour faire 300 mètres dans la rue », raconte l’ancien maire communiste de la ville, Patrick Braouezec.
Victime dès son élection d’attaques racistes sur CNews, le maire a riposté, en portant plainte et en réclamant la fermeture de la chaîne. Désormais, il ne laisse rien passer, mais ses opposants lui reprochent de gaspiller un peu trop d’énergie dans ces querelles médiatiques. « J’ai condamné les attaques de CNews, mais j’ai le sentiment qu’il instaure un ping-pong entre la chaîne et lui, et qu’il met un peu la gestion de la ville au second plan », s’inquiète Kader Chibane, élu écologiste dans l’opposition. « Il a pris goût à la politique nationale, au jeu des médias, mais il devrait en faire un peu moins. » Invité d’une dizaine de matinales télé et radio en trois mois, Bally Bagayoko a même eu droit début avril à son portrait dans le journal britannique The Guardian.
Calme et tranquille, il attire la lumière dans un style très éloigné du « bruit et de la fureur » de Jean-Luc Mélenchon. « Il peut être très contrarié par quelque chose, mais je ne l’ai jamais vu perdre son calme ou crier », confirme Michel Ribay, qui contribue au Blog de Saint-Denis. L’omniprésence médiatique lui attire aussi des critiques, quand il évoque par exemple une « insurrection populaire » en cas de victoire du RN à la présidentielle ou quand il appelle à la « responsabilité du peuple algérien » concernant la situation sécuritaire au Mali.
Plusieurs opposants se disent également choqués de ses propos tenus dans l’émission « Zawa Show » sur les narcotrafiquants. « J’ai grandi en quartier, dans la communauté de nos amis, il y a aussi ceux qui prennent des parcours, voilà… Mais ça se respecte aussi (…) On n’a pas à juger les gens », explique le maire LFI, qui se défend par ailleurs d’entretenir le moindre lien avec le narcotrafic. « Mais est-ce qu’il dirait la même chose vis-à-vis d’un pédocriminel, est-ce qu’il aurait la même tolérance ? », s’agace Katy Bontinck, élue d’opposition socialiste. Bally Bagayoko évoque des propos « sortis de leur contexte, déformés ou présentés de manière caricaturale », avec une interprétation qui ne correspond « absolument pas » à sa « pensée ».
« Je suis père de quatre enfants et je suis quelqu’un de responsable. Je n’ai jamais considéré que le trafic de drogue était acceptable ou qu’il devait être légitimé. »
Bally Bagayokoà franceinfo
Pour l’instant, les polémiques ne semblent pas le déstabiliser. Dans la continuité de sa campagne, le nouveau maire s’appuie sur une communication efficace sur les réseaux sociaux. Il n’hésite pas à se dévoiler dans certaines vidéos, en racontant par exemple comment un professeur d’économie lui a lancé au lycée : « Vous serez plus tard un ramasseur de crottes. »
Il met aussi en scène ses déplacements de terrain, répond directement aux questions à travers des séquences nommées « Allo Bally » et sait surfer habilement sur les polémiques du moment, à l’image de ce soutien apporté à « Master poulet ».
Mais que se passe-t-il derrière cette abondante communication ? « On a lancé les chantiers de la proximité, du lien direct avec les habitants, de la montée en compétences des élus ou encore de la tranquillité publique », égrène Bally Bagayoko. Dans les réunions de quartier, les élus assurent vouloir gouverner autrement, avec notamment l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne local. Mais selon Kader Chibane, Bally Bagayoko « concentre tout le pouvoir avec son directeur de cabinet, il a du mal à déléguer ». L’élu écologiste reproche au maire d’avoir gardé la délégation de la sécurité, plutôt que de la confier à un adjoint.
« Pour l’anecdote, il est venu à la première commission d’appel d’offres (…) Il est resté avec nous deux heures et demie pour des dossiers concernant des frigos, des tables. »
Kader Chibane, élu d’oppositionà franceinfo
Kader Chibane, qui connaît Bally Bagayoko depuis plus de vingt ans, le trouve ces derniers temps « amaigri », en raison d’un « rythme de vie effréné ». « Je suis en pleine forme et disponible 24 heures sur 24 et sept jours sur sept ! », répond le président de l’intercommunalité Plaine Commune. Il assume de garder le souci de la « tranquillité publique » pour l’ériger en « priorité » de son action et en assurer le « pilotage politique le plus fin ». Pour autant, les résultats se font attendre. « Au conseil municipal, pour l’instant, il n’y a eu aucun projet d’envergure, on fait beaucoup de vœux, on parle de politique nationale… » poursuit Kader Chibane. « Une fois qu’il aura fini de marcher sur l’eau, il va se cogner à la réalité », ajoute Katy Bontinck.
L’opposition pointe les fragilités de la nouvelle équipe municipale, composée d’une alliance entre LFI et les communistes. « Ils font sans cesse du ‘PS bashing’ pour masquer un début de mandat très difficile à la fois dans la gouvernance et dans l’amateurisme », estime l’élue socialiste. Après l’arrêté anti-expulsion suspendu mi-avril par la justice, la préfecture de Seine-Saint-Denis confirme à franceinfo avoir déposé un recours contre plusieurs autres délibérations. Le maire se défend de tout « amateurisme » de son équipe, mais estime « qu’un regard beaucoup plus attentif est aujourd’hui porté sur les actes de la nouvelle municipalité ».
La nouvelle équipe demande aussi du temps avant de tirer un vrai bilan. « On ne ressent pas pour le moment le changement, mais je pense que c’est un peu précoce », commente une agente municipale, qui évoque quand même une amélioration de l’ambiance à la mairie : « Les gens disent qu’ils respirent, par rapport à l’ancienne municipalité, avec laquelle le dialogue était fermé. » Le maire a aussi tenu en trois mois de premières promesses symboliques, comme la réouverture de l’espace jeunesse au sein du quartier Gabriel-Péri, fermé par l’ancienne municipalité qui évoquait la proximité d’un point de deal.
« C’est super comme décision, car les jeunes étaient là à ne rien faire, alors que dans l’antenne jeunesse, ils débattent, on les aide pour les devoirs », réagit Sabrina, une mère de famille du quartier, à proximité du local où une dizaine de jeunes se regroupent pour une sortie au parc Astérix. « Il n’y a rien pour les jeunes ici, donc ça peut leur éviter de voler ou autre », ajoute Rayan, 22 ans.
« C’est un maire qui est à l’écoute des problèmes des gens, il vient, il se déplace. Il n’a pas peur de nous. »
Yannis, jeune habitant du quartier Gabriel-Périà franceinfo
Bally Bagayoko a également fait voter un redécoupage administratif de la ville, mis fin au système de réservation obligatoire de la cantine scolaire et a annulé le projet de « résidentialisation » de l’îlot 8. L’ancienne municipalité avait acté un projet de rénovation qui privatisait la dalle et mettait fin à la possibilité de se promener sur les hauteurs de cet espace urbain imaginé dans les années 1970 par l’architecte Renée Gailhoustet.

Le projet va être revu, mais l’association des Ami.es de l’îlot 8 s’inquiète toujours pour la conservation du patrimoine. « L’obsession de la municipalité, on les comprend, c’est de garder le financement de l’Anru [Agence nationale pour la rénovation urbaine] pour assurer la réhabilitation des appartements », explique Hélène Mirouze Degoy, la présidente du collectif, qui dénonce la pression mise par l’Anru au niveau des délais. « La mairie est devant un choix : satisfaire la logique financière de la société civile immobilière créée par les commerçants ou respecter la valeur patrimoniale de l’îlot 8, estime-t-elle. Mais ils se sont engagés pendant la campagne électorale à respecter le patrimoine. » De son côté, le maire évoque « une négociation complexe avec de nombreux acteurs impliqués », mais assure qu’à chaque étape, les résidents sont consultés.
Le nouveau maire LFI est ainsi confronté à ses promesses de campagne. « Alors les vélos ? », lui demandent régulièrement les jeunes de la ville. Dans son programme, Bally Bagayoko s’engageait à « offrir un vélo à tous les élèves en fin de collège ». « Les choses se précisent » pour la rentrée de septembre, répond sur ses réseaux sociaux l’élu aux impatients.
Les attentes sont souvent à la hauteur de l’optimisme suscité par la campagne, comme le montrent les prises de parole des habitants, jeudi 18 juin, lors d’une réunion dans le quartier de la Plaine Saint-Denis. « J’ai écrit à plein d’élus, mais je n’ai pas de réponse », se plaint un habitant. « Quand on demande un logement, il n’y en a pas », ajoute un peu plus loin Zelda. « On a beaucoup de sollicitations d’habitants, il y a une très forte attente », reconnaît le maire.
« La victoire a permis de faire lever un espoir, mais il y a une véritable impatience sur les questions de logement, d’emploi, de formation, de places en crèche… »
Bally Bagayokoà franceinfo
« Les gens lui tombent déjà dessus en réclamant un retour d’ascenseur, concernant un logement ou autre, et lui reprochent de ne plus répondre au téléphone », assure de son côté une opposante. « Bally Bagayoko dit ce que les gens ont envie d’entendre, ajoute de son côté Katy Bontinck. En 2020, il avait l’étiquette du ‘Monsieur Oui-Oui’, après beaucoup de promesses non tenues comme adjoint à la jeunesse et aux sports. Mais à dire tout et son contraire, il est rattrapé par la réalité. »
La réalité, c’est d’abord une montée de l’insécurité dénoncée par des habitants. Fin mai, une fusillade a fait deux blessés graves dans le quartier Gabriel-Péri. Début juin, une rixe a éclaté devant une école primaire du quartier de la Plaine. Certains fustigent aussi la hausse des nuisances, entre tirs de mortiers et incivilités en tout genre. « Le quartier de la gare, ça devient n’importe quoi, c’est un retour en arrière. J’ai peur de me faire voler un truc à l’arraché en passant », témoigne Laurie, qui a créé une association pour dénoncer le retour des vendeurs à la sauvette en bas de son immeuble.
« On a tenté de rencontrer Bally Bagayoko, mais pour l’instant, il ne veut pas nous voir. »
Laurie, habitante de Saint-Denisà franceinfo
« On ne peut plus dormir la fenêtre ouverte. On a des individus extrêmement bruyants qui viennent s’installer et font des barbecues sauvages », explique une mère de famille du centre-ville, qui a pris sa carte au PS depuis l’élection. « Avant, les policiers municipaux les délogeaient, mais maintenant ils leur demandent juste de baisser le ton. Pour moi, le ‘un coup K.-O.’ [le slogan de campagne du candidat LFI], c’est surtout le chaos. »
Du côté de la police municipale, un certain malaise se dégage en raison des débats de la campagne autour du désarmement. « On n’a jamais dit que notre projet, c’était le désarmement intégral de la police municipale », rappelle Bally Bagayoko, qui a pour l’instant seulement annoncé que le LBD, le lanceur de balles de défense, devait rester dans les voitures des policiers. « On prend moins de risques, moins d’initiatives, car on ne sait pas si on aura le soutien du politique sur des événements tendus », témoigne cependant un fonctionnaire interrogé par franceinfo. « Les agents nous disent qu’ils ont la consigne de ne pas faire de vagues jusqu’à la présidentielle », affirme une élue d’opposition. Dans ce contexte, une vingtaine de policiers ont déjà demandé leur départ, mais la municipalité fait savoir que des renforts sont attendus rapidement.
Bally Bagayoko affirme de son côté qu’il prend les « préoccupations » des habitants « très au sérieux ». Il assure qu’il n’y a « aucune consigne de non-intervention », mais qu’il a demandé aux policiers d’agir « avec discernement, professionnalisme et proportionnalité ». Il en appelle aussi au gouvernement et à la police nationale. Il a d’ailleurs remis en avril une lettre de quatre pages à Emmanuel Macron dans laquelle il dénonce le sous-financement de l’Etat.
Mais le rapport entre les deux hommes s’est tendu. Selon Bally Bagayoko, le président lui aurait lancé, après un tweet dans lequel il l’interpellait : « Monsieur le maire, avec moi ça ne va pas le faire. Soit vous êtes maire et on va travailler ensemble, soit vous êtes un influenceur. » Dans son style irrévérencieux, l’élu LFI assure avoir répondu : « Vous avez affaire au maire de Saint-Denis, (…) donc nous allons travailler ensemble. » Sollicité, l’Elysée n’a pas souhaité réagir.
Source:
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