Depuis au moins trois ans, l’actualité est marquée par des annonces de baisses, voire de suppression de subventions, lors des débats sur le prochain budget. Les antennes locales du Planning familial alertent et tentent de mobiliser les politiques et l’opinion publique, dans le but de maintenir leur implantation sur le territoire national. Car le Planning, comme on l’appelle communément, représente une des associations de référence pour la contraception, l’information sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST) ou les violences conjugales les plus implantées en France, avec 85 structures.
Chaque année, presque 500.000 personnes sont accueillies dans leurs centres et permanences, détaille Sarah Durocher, co-présidente du Planning familial au niveau national. Puis d’ajouter: «Ce sont aussi 150.000 jeunes via l’éducation à la sexualité, nous sommes le plus gros réseau Evars [éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, ndlr] et nous recevons presque 40.000 appels via le numéro vert d’information IVG (0800 08 11 11).» Pourtant, tous les ans, de nombreuses antennes locales voient leurs subventions remises en cause, ce qui fragilise d’année en année leur stabilité et leurs actions.
Le Planning de Gironde obtient gain de cause, mais pour combien de temps?
Juin 2026 ne fait pas exception. «C’était brutal et violent», relate Annie Carraretto. Co-présidente du Planning familial de Gironde (33), mandatée pour six ans, c’est elle qui a sollicité un rendez-vous avec le directeur de l’agence régionale de santé (ARS) de Nouvelle-Aquitaine, Benoît Elleboode, dès le mois de mars, pour en savoir plus sur la subvention pour 2026. «Il s’agit d’une subvention historique qu’on a construite dans le temps, détaille Annie Carraretto, elle correspond à l’application de la stratégie nationale en santé sexuelle, définie nationalement par le ministère de la santé, les ARS, les associations et les personnes qui mettent en place ces programmes.»
Pourtant, cette subvention de 160.000 euros annuels a déjà été menacée en 2024. Représentant un tiers du budget pour la fédération de Gironde, elle devait être supprimée pour l’an prochain, a annoncé l’ARS de Nouvelle-Aquitaine lors d’une réunion début juin. Branle-bas de combat, les militants du Planning Gironde alertent la presse et tentent de faire remonter l’information jusqu’à Paris. C’est chose faite lors d’une session de Questions au gouvernement, le 23 juin dernier. Mathilde Feld, députée La France insoumise – Nouveau Front populaire de Gironde, dénonce la suppression de cette subvention qui pourrait obliger les deux centres du Planning de son département à fermer.
«Les droits des femmes ne sont jamais une variable d’ajustement budgétaire.»
Réponse de la ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé: «Pas 1 euro de baisse: c’est l’engagement que nous avons pris et c’est celui qui sera tenu, planning familial par planning familial», répète-t-elle plusieurs fois. Cet engagement pousse l’ARS à rétropédaler et à réattribuer le budget au Planning familial de Gironde, pour un an tout du moins. Contactée, la ministre Aurore Bergé a garanti le soutien de son ministère: «Chaque antenne du Planning familial pourra compter sur l’engagement de l’État. Les droits des femmes ne sont jamais une variable d’ajustement budgétaire. Ils se protègent et se renforcent.» Un engagement qu’elle a maintenu dans le cadre de son portefeuille ministériel, avec un budget presque doublé au niveau national sur ces dix dernières années.
Subventions départementales, régionales, locales: qui finance le Planning?
Une victoire, certes, mais en demi-teinte face aux subventions qui fondent de toutes parts. Ce que confirme Sarah Durocher, co-présidente nationale: «Ce qui se passe actuellement, c’est qu’on observe des baisses des financements des collectivités territoriales et des baisses au niveau des ARS.» Si le Planning ne déplore aucune coupe au niveau national, les antennes sur le territoire sont toutes touchées, à des niveaux divers.
Rien que pour ces trois dernières années, au moins sept départements ont été concernés par des coupes, suppressions ou fermetures. Le 30 juin 2025, le conseil départemental de la Drôme (26) annonçait la fermeture de sept centres de santé sexuelle (CSS) sur les 18 que comptait le département et la baisse de 20% des subventions au Planning familial, représentant un manque de 65.000 euros dans son budget annuel, détaillait alors Libération.
À ces fermetures retentissantes –elles avaient amené à une lettre ouverte– s’ajoutent des coupes budgétaires plus globales auxquelles l’association se retrouve mêlée. En Pays de la Loire, la présidente de région Christelle Morançais avait annoncé la suppression de la totalité de la subvention allouée au Planning pour l’année 2026 au niveau régional, soit 66.700 euros pour quatre départements, révélait Le Monde. Le Loiret (45), en 2025, et le Calvados (14), en 2023, ont également été touchés.
Les subventions baissent-elles plus dans les territoires de droite ou d’extrême droite?
Faut-il voir dans ces baisses un agenda politique? Lors de notre entretien, Sarah Durocher dénonce «des choix politiques». Pour elle, rien d’étonnant: «Il y a de plus en plus d’élu·es du Rassemblement national ou d’une droite conservatrice», note-t-elle, avant d’ajouter que le Planning subit de nombreuses attaques de ces courants, notamment sur «les questions d’avortement, des personnes trans, LGBTQIA+, et l’éducation à la sexualité. On sait très bien que tout ce programme-là énerve.»
En regardant de plus près les étiquettes politiques des conseils départementaux, des présidences de région et même des communes qui coupent les subventions, on observe effectivement une nuance allant vers la droite de l’échiquier: Les Républicains (LR) dans la Drôme, majorité LR-Union des démocrates et indépendants dans le Loiret, Horizons (parti fondé par Édouard Philippe) pour le Pays de la Loire, et Rassemblement national (RN) à Carpentras (84). Plus locale, mais non sans intérêt, la décision de la mairie de Carpentras de supprimer la subvention au Planning familial du Vaucluse a fait grand bruit. Cette suppression, actée en conseil municipal, a ensuite été défendue dans un communiqué par le maire élu en mars dernier, Hervé de Lépinau. Celui-ci justifie la fin de la subvention (de 3.000 euros) par le fait que l’association se trouve à Avignon plutôt que Carpentras, mais aussi que celle-ci «prend régulièrement et ouvertement position contre le Rassemblement national et ses candidats[…]sortant ainsi de la neutralité politique qu’il devrait pourtant scrupuleusement observer». Le communiqué fait ensuite allusion aux élections législatives de 2024, intervenues près d’un an avant sa propre prise de fonction.
«On reproche au Planning des prises de position, depuis des années.»
Ce qui interroge Sarah Durocher, co-présidente du Planning familial: «Qu’est-ce qui définit la neutralité?». Elle poursuit: «Le Planning a toujours pris position contre des projets politiques, contre le projet politique défendu par le RN, leur vision de la société.[…] On reproche au Planning des prises de position, depuis des années. Pas que le Planning mais le tissu associatif de manière générale.» En effet, de nombreuses associations, notamment féministes ou de défense des personnes LGBT+, s’étaient positionnées en faveur d’un barrage contre le RN, lors des élections de 2022 puis de 2024.
Mais qu’en est-il lorsque les coupes budgétaires proviennent d’administrations? Peut-on prêter une couleur politique à la CAF ou l’ARS? C’est la question que l’on se pose à l’aune du récit de Noémie Sabourin, co-présidente du Planning familial Calvados. «Après plusieurs appels, nous avons reçu un courrier en novembre 2023 nous indiquant un refus, indiquant que l’action proposée au financement ne correspondait pas aux orientations portées par le conseil d’administration de la CAF», puis de préciser que les actions proposées étaient les mêmes que celles validées l’an dernier et que jamais un changement de cap n’avait été abordé avec l’association.
En 2023, l’association a perdu 5.000 euros de subvention de fonctionnement (une subvention différente de 4.000 euros, pour un autre projet, était alors versée). En 2024, l’association ne touchait plus aucune subvention de la CAF. La même année, l’association a reçu un courrier émanant de la caisse intitulé «Respect du principe de neutralité-Rappel et conséquences», rappelant l’association à ses obligations de laïcité. Pour la co-présidente Noémie Sabourin, ce courrier daté d’août 2024 pourrait faire référence à la position du Planning (national donc), appelant à faire barrage à l’extrême droite dans le cadre des législatives anticipées. Elle ajoute que, depuis, la direction du conseil d’administration de la CAF a changé et que l’association a pu «renouer le lien» avec l’administration.
Les conséquences concrètes pour les populations
Malgré cela, la structure du Planning Calvados a été fragilisée dans ses budgets et déplore un déficit de plusieurs milliers d’euros pour l’année 2023. En Normandie comme ailleurs, le Planning s’organise pour pallier les baisses de subventions. «On est de plus en plus amené·es à aller chercher des fonds privés» explique ainsi Sarah Durocher. Malgré cette diversification commencée il y a presque deux ans, les bénévoles (comme salariés) s’essoufflent. «On est débordées et on n’a pas les moyens de faire face», déplore Annie Carraretto. Face au climat ambiant, les antennes locales, comme nationales, s’inquiètent.
«Les indicateurs sont très mauvais: reprise des IST, question de la violence chez les jeunes qui est très inquiétante. Avec la procureure de la République, on note une recrudescence des violences chez les 15-25 ans, avec des problématiques de couple importantes chez les très jeunes», s’alarme Annie Carraretto qui s’est battue pour conserver sa subvention.
Quelles conséquences concrètes dans les départements touchés par des baisses de subventions? Pour Sarah Durocher, elles sont très visibles: «Des permanences qui s’arrêtent, des ouvertures plus courtes pour certaines antennes, devoir choisir quelles actions on fait ou pas.» Ce qui a une incidence sur plusieurs publics: les femmes, les jeunes, mais aussi «les personnes plus éloignées du droit», que sont les personnes trans, précaires, immigrées qui n’auront pas les ressources pour trouver des alternatives. Sarah Durocher comme Annie Carraretto soulignent que le Planning, par son ancienneté et ses attaches territoriales, parvient à se battre pour maintenir ses subventions. Mais pour des structures de plus petite taille, c’est peine perdue et beaucoup mettent simplement la clé sous la porte. Un constat peu reluisant, qui s’ajoute à la fébrilité du milieu associatif à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Source:
www.slate.fr





