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Comment les cartes ont appris à l’Europe à penser le monde

Avec Un nouveau monde. Savoirs et pratiques géographiques en Europe au XVIe siècle, publié aux éditions EHESS, Jean-Marc Besse ne raconte pas simplement comment les Européens ont découvert de nouvelles terres. Il observe comment ils ont appris à les penser, à les dessiner, à les classer, à les nommer – et, parfois, à les absorber dans les cadres intellectuels dont ils disposaient déjà.

Quand les cartes fabriquent le monde

Le livre est beau, d’abord, par son format, la place laissée aux cartes, aux figures, aux frontispices, aux portraits, aux pages anciennes. Ils racontent une histoire : la Renaissance, les navigateurs, l’Amérique, l’élargissement brutal de l’horizon européen, les cartes qui se remplissent peu à peu. L’historien dépeint une  histoire lente, complexe, matérielle. Le XVIe siècle conserve autant qu’il transforme. Ptolémée continue d’habiter les esprits, les ateliers, les livres, les façons mêmes de poser le problème du monde.

La géographie du XVIe siècle n’est pas encore une discipline stabilisée, portée par des professionnels clairement identifiés. Ceux qui produisent ces savoirs peuvent être médecins, mathématiciens, imprimeurs, libraires, graveurs, traducteurs, marchands, fabricants d’instruments, voyageurs, navigateurs, érudits. Sebastian Münster, Abraham Ortelius, Gérard Mercator, Antoine Lafréry ou Reiner Gemma Frisius appartiennent à des mondes de métiers, de techniques, de commerces, d’ateliers et de bibliothèques.

La géographie apparaît plutôt comme une fabrication collective, prise dans les réseaux du livre, de l’imprimerie, du commerce savant et de la curiosité européenne.

Les illustrations rendent cette démonstration sensible. Le Hemispherium de Cornelis de Jode, en 1593, témoigne d’une manière de concevoir l’espace terrestre par projection, découpage et mise en ordre. Abraham Ortelius, avec son Aevi veteris, typus geographicus, fait de l’Antiquité elle-même un territoire graphique : le passé devient carte, la mémoire devient surface organisée. Le manuscrit d’Henricus Glareanus, conservé à la John Carter Brown Library, multiplie les représentations de la Terre selon plusieurs projections.

Jean-Marc Besse insiste sur ce point : la carte n’est pas un simple miroir du réel. Elle a une portée cognitive. Elle produit des faits en organisant spatialement l’information. Elle rend certaines choses visibles, en laisse d’autres dans l’ombre, impose des relations, des distances, des hiérarchies. À ce titre, elle appartient autant à l’histoire des savoirs qu’à celle des images.

L’imprimé transforme le savoir géographique

Le livre montre aussi que la géographie se constitue également par le vocabulaire. Au XVIe siècle, les mots ne sont pas encore fixés. Cosmographie, chorographie, géographie régionale, géographie générale : les frontières entre ces domaines se déplacent. Les savants traduisent, commentent, rééditent, discutent.

Ils cherchent à savoir ce qu’il faut entendre par « géographie », ce qui relève de la description générale du monde, de la représentation des régions, de la mesure des distances, de la nature des pays, de leurs propriétés, de leurs habitants, de leurs choses remarquables. De nouvelles représentations de la Terre, qui contribuent à effacer ou à recouvrir d’autres cultures spatiales, d’autres cosmologies, d’autres manières de penser les lieux.

Dans les dernières pages, il ne s’agit plus seulement de demander comment l’Europe a représenté le monde. Il existe des cosmologies produites en Inde, en Chine, au Mexique, en Indonésie… La carte attribuée à Guamán Poma de Ayala quitte, par exemple, la seule histoire des projections, des méridiens et des latitudes pour rejoindre celle des usages, des récits, des pouvoirs, des mémoires locales. 

L’autre grande réussite du livre tient à sa manière de faire sentir le rôle de l’imprimé, qui transforme les conditions mêmes du savoir géographique. Elle permet la circulation, la comparaison, la stabilisation relative des formes, mais aussi leur correction et leur recomposition. L’atlas devient un dispositif intellectuel autant qu’un objet commercial.

Les recueils de cartes, les dictionnaires, les commentaires, les éditions de Ptolémée ou les productions d’Ortelius participent d’une même économie de la connaissance.

La figure d’Ortelius apparaît alors dans toute sa richesse. Il n’est pas seulement un cartographe. Il est marchand, collectionneur, acteur du monde de l’image, de l’édition et du livre. Son parcours montre comment la géographie se fabrique aussi dans des trajectoires sociales et professionnelles hybrides. Entre la boutique, l’atelier, la bibliothèque et le cabinet savant, le monde prend forme par assemblage.

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Naissance d’un regard européen moderne

Il y a dans Un nouveau monde une leçon importante : la géographie européenne du XVIe siècle n’est pas seulement un changement d’idées, c’est une transformation des conditions matérielles de la connaissance.

C’est pourquoi les illustrations sont si précieuses. Le portrait de Charles Quint, les figures d’Ortelius, les pages de Pierre Garcie dans Le Grant Routier, les cartes anciennes. Elles montrent comment une époque pense avec les formes. La carte n’est pas seulement le résultat du savoir, elle en est aussi l’un des moteurs. Elle permet de voir autrement, donc de raisonner autrement.

L’ouvrage dépasse largement le XVIe siècle. Nous vivons encore dans des mondes produits par des cartes, des écrans, des systèmes d’information, des découpages administratifs, des projections, des images satellitaires, des frontières tracées et retracées. Lire un livre comme celui de Jean-Marc Besse, c’est retrouver l’histoire longue de ces opérations.

Un livre d’histoire de la géographie, c’est déjà pas mal, et une enquête sur la naissance d’un regard européen, sur le moment où la Terre, devenue plus vaste, plus ouverte, plus incertaine, exigea de nouvelles formes pour être pensée. 

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Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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