Ce qui frappe Bertrand Belin dans l’écriture de la poétesse gazaouie Ghosoun Qtifan, c’est sa capacité à échapper aux récits désincarnés et aux chiffres qui saturent l’information contemporaine. Face à l’épuisement provoqué par les récits médiatiques des conflits, il voit dans ce poème une autre manière de dire, capable de restituer la violence dans toute sa réalité humaine.
L’auteur et musicien insiste sur la puissance concrète du texte : ici, la guerre n’est plus une abstraction mais “une jambe qui disparaît”. Le poème fait entendre la voix d’une mère confrontée à l’amputation de son fils, dans un langage traversé par la douleur, l’amour et le refus du silence. Bertrand Belin y voit “un appel à notre humanité”, mais aussi une tentative de maintenir vivantes “l’espérance”, “la conscience” et la “compassion” face à l’habituation provoquée par les images de guerre. À travers cette poésie, dit-il, “la réalité du monde est restituée dans sa plus éclatante sauvagerie”, tout en conservant une force de résistance et d’amour.
« Comment un enfant peut-il perdre son aile avant d’apprendre à voler ? »
Ghosoun Qtifan est une poétesse gazaouie aujourd’hui en exil. Originaire de Gaza, elle a quitté sa terre et sa famille afin que l’un de ses fils, amputé après des frappes israéliennes, puisse recevoir des soins. Son écriture naît directement de cette expérience de la guerre, de l’arrachement et de la séparation. Publié en 2026 aux éditions Blast dans une édition bilingue français-arabe et traduit par Farah Chami, Ces ailes qu’on ne brise pas rassemble des textes écrits au cours de plus de deux années de guerre. Le recueil se présente à la fois comme un témoignage poétique, une archive et un geste politique. Les poèmes documentent la destruction, l’exil, les amputations, les morts et les déplacements forcés, mais refusent que ces vies disparaissent dans l’anonymat.
Ghosoun Qtifan, extrait de Ces ailes qu’on ne brise pas
Quand ils ont arraché sa jambe, ils ontarraché mon âme avec,Comme si une partie de moi s’élevait avecsa plainte,Comme si mon cœur était amputé commesa jambe l’a été,Comme si la vie nous abandonnait en cetinstant éclair.J’ai pris sa main, cherchant dans ses yeuxune patience qui me sauverait,J’y ai trouvé une douleur plus profonde queles mots,Une douleur que mes larmes ne pouvaientguérir, ni mon âme porter.Comment un enfant peut-il perdre son aileavant d’apprendre à voler ?Comment une petite jambe qui courait dansmes bras,Pouvait-elle se réduire à un souvenir, à unvide ne pouvant être comblé ?Ô Dieu, comment consoler une mère dontune partie de l’âme a été arrachée ?Comment lui dire que son fils ne pourraplus courir vers elle désormais ?J’ai pleuré, mais les larmes n’ont pas rendusa jambe,J’ai crié, mais le monde restait sourd à nossouffrances,J’ai prié, je n’avais plus que l’invocation,Mais mon cœur restait suspendu à sa jambepartie …Là, dans le ciel,Où il n’y avait ni bombes, ni guerre, ni douleur.
Ghosoun Qtifan, extrait du recueil Ces ailes qu’on ne brise pasOuverture dans un nouvel onglet, traduit par Farah Chami par aux éditions Blast (2026). Ce poème est lu en français par la comédienne Léonie Pingeot, en arabe par le comédien Lyes Salem, avec la voix de l’autrice et poétesse Ghosoun Qtifan.

Le poème est lu par Léonie Pingeot et Lyes Salem. Un podcast en son immersif 🎧 Pour profiter pleinement de cette prise de son offrant une immersion sonore, comme si vous y étiez, écoutez avec votre casque !
Carte blanche graphique à l’autrice de bande dessinée Laura PérezOuverture dans un nouvel onglet qui accompagne les poèmes de ses créations visuelles, diffusées sur le site et les réseaux sociaux de France CultureOuverture dans un nouvel onglet.
Depuis septembre 2025, la collection de podcasts L’Instant poésieOuverture dans un nouvel onglet est adaptée dans un livre de 300 pages, publié aux Éditions Seghers, dans lequel sont reproduits les commentaires des passeurs, les poèmes qu’ils ont sélectionnés ainsi que les différentes illustrations qui accompagnent chaque épisode.
Source:
www.radiofrance.fr





