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La mythologie chinoise 6/10 : Mulan et le trouble dans le mythe

« Au début de notre ère, un jeune officier, Hua Mulan, combattit avec bravoure les envahisseurs Tartares. Douze ans durant, ils ont fait route ensemble. Nul ne savait que Mulan était fille. » En mandarin, son nom est devenu synonyme d’héroïne. Son histoire est connue dans quasiment toutes les familles chinoises. Hua Mulan est une jeune fille qui, par piété filiale, décide de prendre la place de son père alors que celui-ci est enrôlé pour la guerre. Pour ce faire, elle se travestit en homme. C’est au vingtième siècle qu’elle devient une figure mondialement connue grâce au géant américain Disney. Il s’est en effet inspiré de son histoire pour en faire un dessin animé en 1998 et un film deux ans plus tard. Un long métrage qui a suscité nombre de polémiques en pleine pandémie à l’extérieur de la Chine pour avoir tourné dans la région du Xinjiang, où la minorité Ouïghour est la cible de la politique de répression de Pékin, et à l’intérieur de la Chine, où l’on reproche à la réalisatrice Niki Caro d’avoir transformé Mulan en icône féministe. Alors, qui est Mulan ? D’où vient cette sorte de Jeanne d’Arc chinoise ?

Une ballade sans auteur, aux mille lectures

Un poème bref, sans auteur, rattaché aux chants des dynasties du Nord et compilé sous les Song. Chloé Musso en situe la matrice entre le Vᵉ et le VIᵉ siècle. Le nom de l’héroïne, lui, n’apparaîtra que plus tard, sous la plume d’un romancier des Ming. Ses adversaires ? Le texte les laisse dans l’ombre – quelques batailles, quelque part au nord, dans cette zone frontière où les tribus des steppes croisent les royaumes sinisés. Mulan, selon Chun-Liang Yeh, « pas nécessairement une Chinoise Han », surgit d’un monde plus fluide qu’on ne l’imagine. Françoise Lauwaert la préfère « légendaire » plutôt que mythique, et rappelle deux vers de la ballade que les versions ultérieures ont fait disparaître : « Le lièvre mâle frappe du pied et la hase regarde la lune, mais lorsqu’il court, bien malin serait celui qui pourrait les distinguer. »

Suit une longue histoire d’appropriations. Le confucianisme orthodoxe ne retient d’elle que la piété filiale. À la fin de l’empire, on lui adjoint la chasteté ; au début du XXᵉ siècle, le patriotisme. Le dramaturge Ming Xu Wei lui consacre une pièce où tout achoppe sur un détail cruel : les pieds bandés. Comment se travestir en guerrier quand on ne peut plus marcher ? Il faudra une potion miraculeuse pour rendre à Mulan ses bottes.

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Hua Mulan, Illustration tirée d’un album chinois peint à la main sur soie, datant de la fin du XIXe siècle ©Getty – Culture Club/Getty Images

Nationalistes, communistes, et le dilemme de l’héroïne

Au XXᵉ siècle, la ballade devient une arme. Pendant la guerre sino-japonaise, on convoque Mulan pour appeler les femmes aux champs et aux ateliers. En 1951, un film chinois popularise une chanson qui traversera les décennies – Qui a dit que les femmes ne valaient pas les hommes – et le régime communiste s’empare à son tour de l’héroïne. Françoise Lauwaert décrit son incorporation dans Le Détachement féminin rouge, film puis ballet piloté par Jiang Qing, où l’idée de sacrifice devient centrale, jusqu’à devenir, dans la version de la femme de Mao, « le sacrifice de la sexualité ». Émancipation ou instrumentalisation ? Lauwaert refuse de trancher. Elle rappelle les acquis : la fin du bandage des pieds, les droits fonciers un temps accordés aux femmes, mais constate aujourd’hui « un retour à un conformisme assez affligeant ».

À rebours des lectures édifiantes, Siyao Lin introduit une notion forgée par les études de genre : le « dilemme de Mulan ». Julia Kristeva l’avait pressenti dès 1974 dans Des Chinoises : les femmes chinoises, écrivait-elle, ne peuvent accéder à la réussite qu’en cessant d’exister comme femmes. L’héroïne revient invariablement à sa condition première, ôte l’uniforme, remet la jupe. Piège : se soumettre, ou adopter les codes masculins et, en croyant transgresser, valider le système. Chun-Liang Yeh, lui, plaide pour un retour au texte. Mulan n’y est ni piété filiale ni manifeste, mais « une personne libre qui a pris la décision de partir à la guerre à la place de son père ».

Une ballade qui fait le tour du monde

C’est par les États-Unis que la ballade a fait le tour du monde. Le dessin animé Disney de 1998, puis le film de Niki Caro en 2020, tourné en partie au Xinjiang au moment où Pékin y réprime les Ouïghours, et accusé en Chine même d’avoir fait de Mulan une icône féministe, ont installé l’héroïne dans un espace mondialisé, ambigu ,et disputé. En 2009 déjà, le film hongkongais de Jingle Ma avec Zhao Wei et Chen Kun tentait une contre-lecture.

Mais bien avant Disney, une œuvre littéraire américaine avait réinventé Mulan : The Woman Warrior de Maxine Hong Kingston, publié en 1976. Christelle Ha Soon-Lahaye en restitue le geste. L’autrice sino-américaine désigne l’héroïne sous son nom cantonais, Fa Mulan, et l’inscrit dans une tradition orale familiale : c’est la mère qui, le soir, chante à sa fille la ballade, jusqu’à ce que la narratrice devienne elle-même Mulan. Le livre déclenche une controverse restée célèbre. L’écrivain Frank Chin l’accuse d’avoir travesti la légende chinoise pour flatter le lectorat américain. Maxine Hong Kingston répond que « les mythes sont faits pour être réécrits et réappropriés, parce que sinon, ils meurent », et rappelle qu’elle se veut avant tout américaine – non « écrivaine chinoise ».

Son livre a ouvert la voie à une littérature asio-américaine encore peu diffusée en France. Reste, par-delà les récupérations, la lecture que défend Chun-Liang Yeh : celle d’une question de regard. « Si Mulan n’a pas cherché à cacher son genre, c’est les autres qui n’ont pas su regarder. » Une figure qui résiste « une fille qui refuse d’être récupérée », et rappelle, dit-il, « que le monde n’a pas toujours été ce qu’on nous racontait ».

Extraits sonores et archives :

Jingle Ma, Mulan : la Guerrière légendaire ( Hua Mulan ), avec Zhao Wei et Chen Kun, Starlight International Media Group, 2009Lecture de La Ballade de Mulan ( Mulan ci ), poème anonyme des dynasties du Nord, Vᵉ-VIᵉ siècle, compilé sous les SongHua Mulan, film chinois de 1951, avec la chanson Qui a dit que les femmes ne valaient pas les hommesOpéra du Henan, Hua Mulan, interprété par Wang Quanzhen, Xie Yanqiao et Wang Yingzi, Soirée d’opéra pour le Nouvel An chinois, CCTV Opéra, 2021Tony Bancroft et Barry Cook, Mulan, film d’animation, Walt Disney Pictures, 1998Yun Yang & Kenny, Hua Mulan (花木兰), chanson de générique de fin

Pour aller plus loin :

Ballade de Mulan (Mulan ci, 木蘭辭), poème anonyme rattaché aux chants des dynasties du Nord (Vᵉ-VIᵉ siècle), compilé sous les Song.Chun-Liang Yeh (trad.), La Ballade de Mulan, éditions HongFei, 2015 (album illustré pour enfants).Françoise Lauwaert, Quel dommage que tu ne sois pas un garçon. Rencontre avec des femmes remarquables de la Chine impériale, Académie royale de Belgique.Christelle Ha Soon-Lahaye, Lies that Tell the Truth: Maxine Hong Kingston’s The Woman Warrior: Memoirs of a Girlhood Among Ghosts, éditions Leaves, 2019 (mentionnée dans le crédit d’ouverture de l’émission).Maxine Hong Kingston, La Femme guerrière, éd. La Croisée, 2022, [1976].Maxine Hong Kingston, China Men, 1980.Maxine Hong Kingston, Tripmaster Monkey: His Fake Book, 1989 — évoqué à l’antenne comme reprenant la figure du Roi Singe.Julia Kristeva, Des Chinoises, 1974.Xu Wei, pièce de théâtre du XVIᵉ siècle (dynastie Ming) consacrée à Mulan — prologue en deux actes d’une pièce plus longue sur une femme qui se travestit pour passer les examens mandarinaux. Titre non précisé à l’antenne (il s’agit de Ci Mulan tifu congjun, Mulan la fille remplace son père à la guerre, à confirmer)Légende de Liang Shanbo et Zhu Yingtai (Les Amants papillons)Nie Yinniang — personnage issu des chuanqi, contes en langue classique de l’époque Tang, adapté au cinéma par Hou Hsiao-hsien dans The Assassin (2015)Corpus des chuanqi, évoqué par Chun-Liang Yeh


Source:

www.radiofrance.fr

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