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Lucky : gagner 390 millions de dollars, et ne surtout pas les réclamer

Le gros lot, option mandat d’arrêt… 

Lucky Armstrong a appris très tôt que la vérité était une matière malléable. Son père, John, escroc itinérant, l’a élevée sur les routes américaines et initiée aux petites combines, aux identités d’emprunt et à cette science particulière qui consiste à comprendre ce que les autres désirent avant de leur vendre exactement ce mirage.

À 26 ans, la jeune femme espère pourtant rompre avec cette existence. Le montage financier frauduleux organisé à Boise avec Cary, son compagnon, doit leur rapporter assez d’argent pour disparaître et recommencer ailleurs. Mais, après une nuit à Las Vegas, Lucky se réveille seule : Cary s’est volatilisé avec leur butin. Le billet de loterie acheté quelques jours plus tôt dans l’Idaho semble d’abord une maigre consolation. Jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il vaut 390 millions de dollars.

Le paradoxe est impeccable : Lucky possède précisément ce qui pourrait la sauver, mais ne peut s’en servir sans être arrêtée. Le FBI suit la trace de leur fraude, son visage commence à circuler et plusieurs figures de son passé reviennent réclamer leur part. Il lui faut donc traverser les États-Unis, trouver comment encaisser le ticket et conserver quelques mètres d’avance sur ceux qui la poursuivent.

Le mensonge comme langue maternelle

Le meilleur tour de Stapley consiste à ne pas faire du jackpot le véritable sujet du livre. L’argent lance la poursuite, mais l’enjeu se situe ailleurs : comment devenir quelqu’un lorsque toutes les identités que l’on a portées étaient fausses ? Lucky sait tromper un employé, pénétrer dans une maison et retourner une situation compromise. Elle se montre nettement moins habile lorsqu’il s’agit de déterminer ce qu’elle désire ou de séparer ses propres choix de ceux que son père lui a appris à faire.

La narration alterne la fuite de 2008 avec des scènes d’enfance. Chaque retour en arrière révèle une nouvelle étape de cet apprentissage : Lucky n’a pas simplement choisi l’escroquerie, elle a grandi dans un univers où mentir constituait une manière de se nourrir, de se déplacer et parfois de protéger ceux qu’elle aimait. Le récit évite ainsi la commode opposition entre victime et coupable. Son héroïne demeure responsable de ses actes, mais la liberté dont elle disposait pour les choisir apparaît sérieusement diminuée.

Cette complexité donne son cœur au roman. Lucky peut manipuler, voler et calculer sans cesser d’être attachante. Elle rêve d’une chambre qui lui appartiendrait, de relations qui survivraient à la prochaine fuite et d’un nom qu’elle n’aurait plus besoin d’abandonner. Quill & Quire souligne justement cette tension entre sa culpabilité, son goût persistant pour l’arnaque et sa conscience morale, tout en saluant le soin apporté aux procédés frauduleux décrits dans le livre.

Des ficelles visibles, mais ça tient (bien) la route

Stapley conduit sa cavale avec une efficacité presque insolente. Les chapitres courts, les changements d’identité et les rencontres dangereuses entretiennent un mouvement continu. Le ticket reste caché quelque part dans le récit comme une petite bombe de papier : chacun sait qu’il existe, personne ne peut le réclamer sans faire exploser la situation.

Bien évidemment, cet excès de vitesse a un prix. Certains poursuivants remplissent davantage une fonction qu’ils n’acquièrent une réelle épaisseur. Plusieurs coïncidences arrivent avec une ponctualité qui ferait rêver une compagnie ferroviaire, tandis que les révélations familiales s’accumulent dans le dernier tiers. Le roman aurait parfois gagné à faire davantage confiance à son excellent dilemme initial plutôt qu’à multiplier les retournements.

Il conserve pourtant une qualité assez rare dans le thriller : il ne confond jamais complexité morale et noirceur obligatoire. La question n’est pas de savoir si Lucky est secrètement innocente, mais si une personne formée à tromper peut encore apprendre à vivre autrement. Publishers Weekly relevait déjà la façon dont les souvenirs d’enfance enrichissent la poursuite et accompagnent sa confrontation progressive avec la vérité. Sous les déguisements et les combines, Lucky raconte donc moins une évasion qu’une difficile émancipation.

Une escroquerie dans l’histoire familiale

Ce thème de la confiance possède, pour Marissa Stapley, une origine intime. L’autrice canadienne a raconté dans un texte publié par People que sa mère avait perdu toutes ses économies lorsque Mayarissa avait 10 ans, après les avoir confiées à un couple se présentant comme de légitimes investisseurs. Les escrocs étaient partis avec l’argent, laissant derrière eux honte et désarroi.

Stapley a cependant commencé Lucky bien plus tard, alors que sa mère venait de recevoir un diagnostic de cancer incurable. L’écriture lui a offert un point d’appui durant la maladie – et sa mère découvrant le manuscrit avant de mourir, s’était attachée à cette héroïne pourtant placée, en apparence, du côté de ceux qui trompent.

Cette histoire éclaire le roman sans le transformer en récit à clé. Lucky ne soutient pas que tout escroc mérite l’absolution. Il observe plutôt que la confiance, indispensable à l’amour comme à toute vie collective, contient nécessairement la possibilité d’être trahie. Refuser de croire protégerait peut-être des imposteurs ; cela rendrait aussi les autres liens presque impossibles. Le livre tient dans cette contradiction, entre prudence et espérance, faute et désir de réparation.

Apple TV redistribue les cartes

Le roman, paru en anglais en 2021, avait été retenu par le Reese’s Book Club avant de figurer parmi les succès du New York Times. Son adaptation prend la forme d’une mini-série de sept épisodes créée par Jonathan Tropper, coécrite et codirigée avec Cassie Pappas. Anya Taylor-Joy y tient le rôle principal et intervient pour la première fois comme productrice exécutive. Reese Witherspoon et Lauren Neustadter produisent également le programme pour Hello Sunshine.

Les trois premiers épisodes sont disponibles, dans ce qu’il sera convenu de présenter comme une adaptation libre, assez libre. Le billet gagnant, moteur du roman, n’occupe pas le premier plan des épisodes déjà diffusés. La série privilégie les conséquences d’une vaste opération financière, l’argent disparu, le FBI et l’organisation criminelle lancés aux trousses de Lucky.

La quête d’indépendance demeure, mais elle passe ici par une machinerie de thriller beaucoup plus physique, avec explosions, véhicules volés, affrontements et échappées à quelques secondes près. Apple présente elle-même la fiction comme l’histoire d’une jeune femme contrainte de renouer une dernière fois avec la part criminelle qu’elle voulait abandonner.

Anya Taylor-Joy court, chute et repart

Les trois premiers épisodes réussissent d’abord parce qu’ils ne laissent guère à leur héroïne le loisir de réfléchir assise. Dès l’ouverture, Lucky doit comprendre la trahison de Cary, sortir de Las Vegas, échapper aux agents fédéraux et survivre à des adversaires autrement moins sensibles à son charme que les victimes de ses anciennes combines. La série ne filme pas une voleuse toute-puissante, mais une femme constamment forcée d’improviser avec son intelligence, son endurance et les quelques objets qui lui tombent sous la main.

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Anya Taylor-Joy déjà remarquable dans The Queen’s Gambit devient bluffante dans cette agitation. Son regard paraît toujours avoir repéré une issue avant le reste de son corps, mais celui-ci reste vulnérable : Lucky trébuche, s’essouffle, encaisse les coups et gagne rarement sans dommage. Dans le premier épisode, elle doit notamment s’extraire du coffre fermé d’une voiture avant de se retrouver seule dans le désert. L’Associated Press insiste sur cette dimension physique et sur la volonté de l’actrice de participer à la conception du personnage, du casting à l’identité sonore de la série.

Cette incarnation évite surtout de transformer Lucky en catalogue de mimiques rusées. Derrière chaque mensonge subsiste l’impression qu’elle aimerait, pour une fois, pouvoir dire la vérité sans que tout s’effondre. La réussite rejoint ici celle du livre : l’habileté de l’arnaqueuse intéresse moins que la fatigue de devoir constamment l’employer.

Annette Bening fait baisser la température

Annette Bening lui oppose une Priscilla Matheson d’une tranquillité redoutable. Mère de Cary et patronne criminelle, elle ne menace presque jamais inutilement. Elle parle bas, écoute, puis prend des décisions dont d’autres subiront les conséquences. Là où une interprétation plus démonstrative aurait fabriqué une cheffe mafieuse de série, Bening installe une femme à la fois dominée par les hommes de son organisation et devenue elle-même prédatrice.

L’actrice définit Priscilla comme une femme maltraitée qui maltraite à son tour, contradiction que la mise en scène laisse affleurer sans réclamer d’excuses pour elle. Sa douceur apparente rend chaque scène plus inquiétante : on comprend vite que la courtoisie n’est pas l’opposé de la violence, mais son emballage le plus coûteux.

Timothy Olyphant retrouve de son côté ce mélange de charme et de désinvolture qui lui permet de rendre John aussi séduisant qu’irresponsable. Aunjanue Ellis-Taylor apporte à l’agente Billie Rand une lassitude intelligente : elle poursuit Lucky sans devenir une simple fonction policière. Drew Starkey laisse progressivement apparaître, derrière Cary, autre chose que le traître nécessaire au lancement de la cavale.

La bande originale complète cette identité. Fiona Apple interprète le thème principal, tandis que Sleater-Kinney et Siouxsie Sioux accompagnent notamment cette course conçue autour de personnages féminins qui ne demandent ni permission ni absolution.

De l’excellente escroquerie estivale

La série ne dissimule pas ses grosses ficelles. Les poursuivants arrivent parfois exactement au moment où Lucky peut leur échapper, les explosions respectent admirablement le calendrier dramatique et certains agents semblent courir avec le règlement intérieur du FBI attaché aux chevilles. Mais les premiers épisodes assument suffisamment leur plaisir de la poursuite pour que ces commodités deviennent presque partie prenante du spectacle.

La mise en scène de Jonathan van Tulleken possède une énergie directe, attentive aux corps autant qu’au découpage. Elle sait accélérer sans rendre l’action illisible et ralentir assez longtemps pour rappeler ce qui se joue derrière l’argent : une femme essaie de sortir d’une histoire familiale qui la ramène sans cesse au point de départ. Une héroïne imprévisible, superbement incarnée, et une efficacité électrique : on adhère, on adore.

Ces débuts tiennent donc leur promesse : transformer le roman sans le vider de sa question essentielle. Lucky peut changer de vêtements, de voiture et de nom en quelques minutes. Reste à savoir si elle parviendra à changer de vie. Le livre pose cette interrogation avec la souplesse d’un roman de cavale ; Apple TV lui donne des moteurs rugissants, du sang sur le visage et Anya Taylor-Joy lancée à pleine vitesse. Pour l’instant, l’arnaque fonctionne admirablement.

Un extrait de Lucky, par Marissa Stapley (trad. Jérôme Patalano) est proposé en fin d’article.

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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