Le vice-président ne cesse de prêcher son catholicisme retrouvé. Un credo qui cadre mal avec les enseignements de Donald Trump.
JD Vance a passé toute sa vie d’adulte à s’expliquer à l’Amérique, et pourtant il n’arrive toujours pas à s’expliquer à lui-même. Communion est son deuxième livre de mémoires et, en théorie, il raconte sa conversion au catholicisme. Mais la révélation décisive ne survient ni au Vatican ni dans une cathédrale française. Non, elle a lieu dans un endroit plus sinistre : Hollywood, USA.
« Dieu m’avait donné une perspective unique, et j’ai appris quelques petites choses. La première, c’est que la compétition sociale que j’observais à la faculté de droit de Yale se rejoue jusqu’au sommet. Le super-agent hollywoodien Ari Emanuel m’avait invité à sa soirée pré-Oscars. Ce fut la meilleure séance d’observation de mes semblables de toute ma vie. À un moment de la soirée, quelqu’un a désigné un groupe qui entrait dans la pièce en lâchant : « La p***y patrol » — le nom que notre convive donnait à la bande de Leonardo DiCaprio — « vient d’arriver. » Ils ont fait sensation, beaucoup bu, et sont repartis avant même que j’aie pu apercevoir Leo. »
Je ne sais pas si Vance sera un jour président, mais il est déjà le champion de la fausse modestie. Yale, le type d’Entourage, Leo et la « pussy patrol » (élégamment étoilée). Le tout en 104 mots ! Et il y a d’autres révélations à la page suivante. Toujours à la soirée, Vance repère un milliardaire — pas Peter Thiel, son milliardaire personnel — en train de plaisanter avec Matt Damon et Denzel Washington. Vance se tourne vers un nouvel ami qu’il décrit comme une « célébrité mineure ». Cet ami de paille fait une observation.
« Regarde-les, mec. C’est le lycée qui recommence. Le gamin emprunté qui rit trop fort aux blagues du garçon populaire. Les filles qui gravitent autour d’eux. Le ringard qui leur accorde trop d’attention ; le type cool qui les ignore à moitié. »
Vance assène une conclusion en trois mots.
« Il avait raison. »
Oh, misère.
La glissade sur le toboggan de l’ambition
Après une enfance terrifiante, la vie adulte de Vance a été une succession de passages en coupe-file sur le toboggan aquatique de l’ambition, offerts par l’establishment américain. Les Marines. La faculté de droit de Yale. La Silicon Valley et Hollywood. Un milliardaire inquiétant. (Peter Thiel a injecté 15 millions de dollars dans la campagne sénatoriale de Vance.) Il vit désormais au One Observatory Circle, la résidence officielle de 830 mètres carrés du vice-président des États-Unis, où l’US Navy veille sur lui et sa famille.
Et pourtant, Vance tient à vous faire savoir que toutes ces institutions sont pourries. Ça ne colle pas, comme diraient les poètes. Tous les politiciens sont des baratineurs, mais encore faut-il savoir vendre son baratin. Vance veut vous faire croire qu’il est de l’élite tout en étant anti-élite.
Vaste programme.
Vance est le plus jeune vice-président depuis Richard Nixon et, de fait, on peut tracer quelques parallèles. (En 1972, Nixon confiait à Henry Kissinger que « les professeurs sont l’ennemi ». Vance a repris la formule dans son discours à la convention républicaine de 2024.)
Nixon est devenu vice-président à 37 ans ; Vance à 40. Ni l’un ni l’autre n’a jamais cessé de croire que les élites les méprisaient. Nixon a fini par admettre le coût de ce ressentiment dans un discours à ses équipes, juste avant de démissionner en 1974.
« Ceux qui vous haïssent ne l’emportent que si vous les haïssez en retour. Et alors vous vous détruisez vous-même. »
JD Vance devrait faire broder ça sur un coussin. La vraie tragédie de Nixon, ce n’était pas le Watergate. Ce n’était que la scène finale. Sa chute s’est construite sur deux décennies, un accident de voiture au ralenti où un homme talentueux se laisse peu à peu dévorer par le ressentiment jusqu’à ce que chaque justification morale finisse par sembler légitime. Nixon gouvernait en cultivant le sentiment d’être persécuté, et cela l’a perdu.
« Communion » ou la collision entre la foi et le culte de la personnalité
En lisant Communion, j’ai attendu en vain que Vance reconnaisse cette tentation en lui. En une décennie, Vance est passé du gamin que tout le monde encourage à un démagogue greffé sur Trump, mentant sur les immigrés haïtiens et répétant qu’il n’a rien à faire de l’Ukraine ou des Américains sans enfant. Son histoire commence comme le récit touchant d’un jeune homme qui s’est hissé vers la sécurité en empruntant les échelles traditionnelles de l’ascension américaine. Aujourd’hui, Vance asperge cette échelle de napalm et explique aux pauvres restés en bas qu’il vaut mieux brûler.
Vance veut vous faire croire que Communion raconte l’histoire d’un homme qui trouve Dieu. C’est faux. Le livre raconte ce qui se passe quand la conviction religieuse entre en collision avec un culte de la personnalité. Vance affirme que Dieu doit passer avant tout. Sa carrière politique suggère qu’il ne croit pas à sa propre foi.
Ancien athée, Vance présente sa nouvelle religion comme réfléchie et arrimée au rituel, un christianisme d’homme cultivé, façonné par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Le catholicisme exige patience, humilité et foi en des vérités indémontrables. Augustin, le saint patron que Vance s’est choisi, a développé l’idée de l’ordo amoris — le juste ordonnancement des amours. Politique, ambition, nation : toutes sont dignes, mais aucune ne doit jamais supplanter Dieu.
Ça, ce n’est pas Donald Trump.
Le catholicisme enseigne l’humilité et la bonté. Le trumpisme prise la loyauté au chef suprême. Il récompense le ressentiment plutôt que la miséricorde, et préfère la victoire totale à la vertu. Le catholicisme demande aux croyants de devenir meilleurs. Le trumpisme vous demande de gifler vos ennemis.
C’est un casse-tête pour Vance. Laissez-moi vous ramener au cours d’Ancien Testament que j’ai suivi chez les jésuites de l’université Loyola de Chicago. Dans l’Exode, les Israélites arrivent au mont Sinaï après avoir fui l’esclavage en Égypte. Moïse gravit la montagne pour recevoir les Dix Commandements. Les Israélites perdent patience en attendant son retour. Ils deviennent nerveux et agressifs. Lassés d’attendre un Dieu qu’ils ne voient pas, ils fondent leur or et érigent un veau d’or — une idole familière, symbole de puissance et de certitude.
Moïse revient et, croyez-moi, il est furieux. Il détruit le veau dans un accès de rage et fait tuer 3 000 de ses fidèles égarés. Les Israélites n’avaient pas abandonné la religion : ils avaient troqué un Dieu qui exigeait patience, humilité et obéissance contre une solution de facilité. C’est la tentation universelle — non pas cesser de croire, mais reporter sa foi sur quelque chose de bruyant, d’immédiat et de rageur.
J’ai pensé au veau d’or en lisant Communion et, oui, l’amour de Donald Trump pour tout ce qui brille doré m’a évité de trop me creuser la tête.
Sur le papier, Vance épouse l’exigence d’Augustin selon laquelle aucune poursuite terrestre — ambition ou pouvoir — ne peut primer sur Dieu. Dans la vraie vie, Vance officie en Jean le Cinglé, évangélisant pour Trump, un homme qui exige l’idolâtrie. Son commandement est unique : loyauté ou mort. (Demandez donc à John Cornyn et Bill Cassidy.) Pour ses fidèles MAGA, Trump n’est pas un politicien. Il est l’alpha et l’oméga.
Dans le Sermon sur la montagne, Jésus proclame : « Nul ne peut servir deux maîtres. Ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. »
Jésus n’a jamais rencontré JD Vance.
De « Hillbilly Elegy » aux Haïtiens de Springfield
L’histoire de Vance est désormais bien connue : père absent, mère toxicomane, une enfance auprès de sa grand-mère appalachienne à Middletown, dans l’Ohio. Hillbilly Elegy est devenu une référence pour les conservateurs parce qu’il racontait une histoire républicaine classique — un gamin blanc et pauvre sauvé par la volonté et par une « Mamaw » (grand-mère) à la langue bien pendue, prêchant la responsabilité individuelle.
« Ne sois jamais comme ces putains de losers qui pensent que les dés sont pipés contre eux, lui disait-elle. Tu peux faire tout ce que tu veux. »
Le Vance de Hillbilly Elegy rejetait la pensée complotiste. Il déplorait que des proches mettent en doute la citoyenneté de Barack Obama, adhèrent aux théories d’Alex Jones sur le 11-Septembre ou soutiennent que le massacre de Sandy Hook était un complot gouvernemental. Pendant la promotion de son livre, il qualifiait la campagne de Donald Trump en 2016 d’« héroïne culturelle » pour la classe ouvrière blanche, et tweetait :
« Trump fait peur à des gens qui me sont chers. Les immigrés, les musulmans, etc. Pour cette raison, je le trouve détestable. Dieu attend mieux de nous. »
Moins de dix ans plus tard, les choses avaient changé.
Pendant la campagne de 2024, Vance a pris pour cible la communauté haïtienne de la ville voisine de Springfield, dans l’Ohio, à quelque 80 kilomètres de Middletown. Il a affirmé sur les réseaux que des « immigrés clandestins » siphonnaient les services publics et que, selon certains témoignages, des gens enlevaient et mangeaient des animaux domestiques. Trump a amplifié la rumeur — « Ils mangent les chats et les chiens » — et les Haïtiens de Springfield ont reçu menaces et harcèlement. Rien de tout cela n’était vrai. Ces Haïtiens se trouvaient légalement aux États-Unis, sous statut de protection temporaire (TPS). (La Cour suprême a par la suite autorisé l’administration à mettre fin à ces protections.) La parabole du Bon Samaritain parle de compassion envers l’étranger que la société méprise. Vance, lui, a fait des Haïtiens de mauvais Samaritains.
Il n’a pas reculé quand CNN l’a confronté à ses fausses affirmations.
« Nous fabriquons une histoire, a dit Vance. C’est-à-dire que nous poussons les médias américains à s’y intéresser. »
Devenu vice-président, Vance a continué à fabriquer des histoires. Renee Good a été abattue par des agents de l’ICE à Minneapolis le 9 janvier, alors qu’elle contournait un agent à moins de huit kilomètres-heure. Vance l’a qualifiée de « gauchiste dérangée » et a déclaré à la presse qu’il s’agissait d’« une tragédie dont elle était seule responsable ». Aucune de ces affirmations n’était vraie, et Vance s’en moquait.
D’autres pourraient s’en soucier. Jésus dit, en Matthieu 25,40 : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
« Que t’est-il arrivé, JD Vance ? »
Alors, qu’est-il arrivé à JD Vance ? Il répond à cette question avec plus de franchise qu’il ne le croit dans Communion :
« Je suis en permanence terrifié à l’idée que tout s’effondre. Ma vie ressemble souvent à un conte de fées, et je suis certain que l’histoire va bientôt se terminer. »
Ce passage m’a touché. Mon père, pilote dans la Navy, était un catholique fervent : il allait à la messe tous les jours. Puis il a été tué, j’avais 13 ans. Difficile de croire que la vie ne peut pas s’effondrer du jour au lendemain quand on a vu la longue voiture noire au ralenti dans son allée. Ceux qui grandissent ainsi ont soif de stabilité. Ils s’accrochent à n’importe quel point d’ancrage.
L’un des prêtres de Vance a reconnu cette pulsion dans la relation de Vance avec sa femme. Toute sa vie, a noté le prêtre, Vance a oscillé entre le fait de dépendre désespérément de quelqu’un — sa grand-mère, d’abord — et celui de prétendre n’avoir besoin de rien de ses proches.
« Votre grand-mère était votre sauveuse… Mais vous ne pouvez pas traiter Usha comme une sauveuse. Elle n’est pas votre sauveuse. Jésus l’est. »
Ce besoin d’un sauveur explique la transformation politique de Vance. Il a laissé entendre que son revirement — d’anti-Trump à pro-Trump — s’était accéléré après que Hillbilly Elegy eut été attaqué comme culpabilisant les victimes et trahissant les Appalaches (Vance n’a jamais vécu dans les Appalaches). Face à cette critique, il aurait pu y répondre — ou chercher un autre type de salut. Il a choisi Donald Trump.
La promesse centrale de Trump a toujours été simple : rien de tout cela n’est votre faute. Vous avez été trahi, et je terrasserai vos ennemis. Impossible de savoir si Vance croit vraiment à ce message ou s’il le trouve simplement utile politiquement. Mais Communion rappelle que Mamaw méprisait les télévangélistes qui plumaient les croyants désespérés, et les fidèles qui s’effondraient au moindre contact d’un prédicateur.
Elle serait peut-être déçue de découvrir que son petit-fils est devenu un peu des deux.
« Cat ladies », élites et le modèle Orbán
Vance n’est catholique que depuis sept ans, ce qui ne l’a pas empêché de s’en prendre à deux papes et de dire aux catholiques américains de ne pas chercher au Vatican de conseils politiques. Dans Communion, il rejette aussi l’enseignement de l’Église selon lequel de mauvaises actions peuvent mener en enfer, soutenant au contraire que notre destin éternel est prédéterminé par Dieu. Une exception bien commode pour Vance, qui sourit encore après ses propos sur les immigrés haïtiens et sur l’ICE à Minneapolis. Si l’on croit que la cruauté n’a aucune conséquence, il n’y a plus de raison de pratiquer la charité chrétienne.
En 2021, Vance était venu sur le plateau de Tucker Carlson, sur Fox News, pour déplorer Joe Biden et « une bande de cat ladies sans enfants, malheureuses de leur propre vie et des choix qu’elles ont faits, et qui veulent donc rendre le reste du pays malheureux aussi ».
J’ai réécouté cet entretien récemment, et je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à la fois où j’avais vu Carlson interviewer Vance, pendant la campagne de 2024, à Hershey, en Pennsylvanie. Ils se remémoraient leur première rencontre.
« On était à une énorme conférence de banquiers », se souvenait Vance.
« Rien que d’y penser, je me sens sale », répondait Carlson, dont le père a épousé une héritière de la fortune des surgelés Swanson.
La plupart des Américains préféreraient sans doute une cat lady à un capital-risqueur.
Vance admet aujourd’hui que cette phrase était « l’une des plus stupides que j’aie jamais dites ». (Par coïncidence, sa cote auprès des Américaines est catastrophique : environ 35 % d’opinions favorables pour 55 % de défavorables.)
Il assure qu’il voulait dire que la culture américaine décourage les gens d’avoir des enfants en leur enseignant que la réussite professionnelle compte davantage.
Argument curieux dans la bouche de quelqu’un dont l’ambition a produit une fortune estimée à environ 12 millions de dollars.
C’est à Yale que Vance a rencontré Amy Chua, qui l’a mis en relation avec l’agent à l’origine de Hillbilly Elegy, et Peter Thiel, qui a financé une bonne partie de sa carrière dans le capital-risque. Vance écrit lui-même que Chua « mérite le plus grand crédit pour l’existence de ce livre ».
On pourrait dire que l’élite a sauvé JD Vance. Aujourd’hui, il est Pierre au jardin de Gethsémani : il nie l’avoir jamais connue.
C’est sans doute plus facile que d’examiner sa propre responsabilité. Vance fulmine contre les élites de l’éducation qui démembreraient la famille américaine, mais les politiques concrètes de son patron suggèrent que le problème n’est ni les cat ladies ni la culture de la performance. Les États-Unis restent la seule démocratie occidentale sans couverture santé universelle. Trump et Vance ont réduit les dépenses fédérales de Medicaid et s’opposent au congé payé. Dans le même temps, ils vantent des droits de douane qui ont fait flamber davantage encore le coût du logement. (Trump a déclaré la semaine dernière qu’il se moquait de signer ou non le projet de loi bipartisan sur le logement qui traîne sur son bureau.) Je dirais que l’obsession américaine pour la culture de la performance tient moins de l’ego que du besoin de gagner un paquet d’argent pour pouvoir s’offrir des enfants dans l’Amérique de Vance.
En 2021, Vance a prononcé un discours exhortant les conservateurs à rejeter les institutions qui l’ont fait. À la National Conservatism Conference, il a qualifié certains pans de l’éducation américaine de « sataniques » et appelé les conservateurs à « attaquer honnêtement et agressivement les universités de ce pays ». Il a ensuite salué la campagne de Viktor Orbán visant à placer les universités hongroises sous contrôle gouvernemental.
« Je pense que sa méthode doit être notre modèle, a confié Vance à The European Conservative. Non pas pour éliminer les universités, mais pour leur donner le choix entre la survie et une approche beaucoup moins biaisée de l’enseignement. »
L’entretien tenait moins du journalisme que de la causerie promotionnelle amicale avec Rod Dreher, l’écrivain conservateur qui a contribué à faire connaître Hillbilly Elegy au lectorat évangélique, et qui a plus tard assisté au baptême catholique de Vance. Dreher est devenu l’un des plus fervents défenseurs américains d’Orbán, allant jusqu’à s’installer à Budapest pour travailler au Danube Institute. Il admirait Orbán précisément parce qu’il usait du pouvoir d’État pour bâtir des institutions capables de survivre à son propre gouvernement.
« L’une des raisons pour lesquelles le gouvernement Orbán bâtit toutes ces institutions… c’est qu’il sait qu’il ne sera pas Premier ministre éternellement, expliquait Dreher. Et il veut disposer d’une sorte d’État profond capable de survivre à celui qui viendra après. »
Si vous vous demandez comment Vance peut dénoncer l’« État profond » américain tout en applaudissant sa version orbánienne, bienvenue dans la Matrice.
L’incohérence est aussi personnelle. Dans un chapitre de Communion, Vance critique les parents qui sacrifient leur famille à l’ambition. Dans le suivant, il décrit les déplacements incessants qui ont rythmé sa propre carrière. En avril dernier, il a laissé sa femme et ses jeunes enfants pour devenir l’un des idiots utiles d’Orbán. Il s’est rendu à Budapest et a fait campagne pour Orbán cinq jours avant les élections hongroises.
« Le Premier ministre Orbán a été l’un des grands défenseurs de la civilisation occidentale, a déclaré Vance. Je suis ici pour aider le Premier ministre hongrois Viktor Orbán autant que je le peux. »
Ça n’a pas aidé. Orbán a perdu dans un raz-de-marée, Dreher est rentré discrètement aux États-Unis, et Vance a ajouté une entrée à son étrange série de mauvais timings. Quelques semaines plus tôt à peine, il avait rendu visite au pape François après avoir critiqué la position du Vatican sur l’immigration dans Communion. François est mort le lendemain.
JD Vance devrait peut-être rester davantage chez lui.
La « guerre juste », l’Ukraine et Zelensky dans le Bureau ovale
L’une des rares choses que j’ai retenues de mon éducation jésuite, c’est l’enseignement de saint Augustin sur les guerres justes et injustes. Augustin estimait qu’une nation a le devoir de défendre la paix et de punir la méchanceté si la cause est juste. Vance connaît bien les enseignements d’Augustin : il l’a choisi comme saint patron avant son baptême et le cite neuf fois dans Communion — mais, curieusement, on n’y trouve aucune mention de ses idées sur la guerre juste.
Vance a peut-être séché cette semaine de catéchisme. La défense de l’Ukraine face à l’invasion de Poutine est un cas d’école de guerre juste. Vance s’en fichait éperdument. Alors que les soldats russes s’amassaient à la frontière ukrainienne, Vance, candidat au Sénat, confiait à l’éminent théologien Steve Bannon : « Je vais être honnête avec toi, je me fiche pas mal de ce qui arrive à l’Ukraine, dans un sens comme dans l’autre » — avant d’enchaîner en disant qu’il se souciait davantage d’empêcher le fentanyl d’entrer dans l’Ohio.
Ce n’était pas une pensée passagère. Sénateur, Vance s’est opposé avec véhémence à une enveloppe d’aide de 60 milliards de dollars pour l’Ukraine en 2024.
« Je reste opposé à pratiquement toute proposition visant à ce que les États-Unis continuent de financer cette guerre », écrivait Vance dans The New York Times. Il argumentait : « L’Ukraine a besoin de plus de soldats qu’elle ne peut en aligner, même avec des politiques de conscription draconiennes. Et elle a besoin de plus de matériel que les États-Unis ne peuvent en fournir. »
Le texte a été adopté sans peine au Sénat, mais on connaît la suite. Le ticket Trump-Vance a été élu en novembre 2024. En avril suivant, peu après son voyage en Hongrie, Vance et Trump ont reçu le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale. La presse a été admise et Vance s’est mis à flatter l’ego de Trump. Il a imputé l’invasion de l’Ukraine par Poutine à Joe Biden.
« Ce qui fait de l’Amérique un bon pays, c’est qu’elle recourt à la diplomatie, a dit Vance. C’est ce que fait le président Trump. »
Zelensky a failli s’étrangler. Trump avait promis de manière retentissante de mettre fin à la guerre russo-ukrainienne dès son premier jour, mais l’exercice s’avérait difficile, Vladimir Poutine ne montrant aucun intérêt pour des négociations.
« De quelle diplomatie parlez-vous, JD ? a demandé Zelensky. Qu’entendez-vous par là ? »
Cette réplique a plongé Vance — qui n’a jamais mis les pieds en Ukraine — dans une fureur apoplectique. Il a reproché à Zelensky de ne pas être reconnaissant de l’aide américaine, affirmé qu’il n’était pas intéressé par une visite de propagande en Ukraine et lui a conseillé de « dire merci ». De quoi ranimer Trump, qui s’est mis à aboyer à Zelensky : « Vous n’avez pas les cartes en main. »
Seize mois plus tard, Vance et Trump ont été démentis sur toute la ligne. Poutine ne montre toujours aucun intérêt pour un règlement négocié. Quant aux cartes cachées de Zelensky, elles devaient valoir une paire d’as : l’Ukraine a frappé la Russie d’une série d’attaques de drones dévastatrices qui placent son pays en bien meilleure posture qu’à l’époque où on le tançait dans le Bureau ovale.
Vance a fini par se souvenir de sa doctrine catholique de la « guerre juste » lorsqu’il s’est agi de la guerre de Trump contre l’Iran. Après le début du conflit, le pape Léon a tweeté que Dieu « n’est jamais du côté de ceux qui ont un jour brandi l’épée ».
Vance a répliqué en invitant le pontife « à être prudent lorsqu’il parle de théologie ».
Puis il a ressorti son vieil ami saint Augustin.
« Quand le pape dit que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui brandissent l’épée, il y a plus de mille ans de tradition de théorie de la guerre juste, a lancé Vance lors d’un rassemblement Turning Point USA à l’université de Géorgie. Comment peut-on dire que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui brandissent l’épée ? »
Ces propos ont été tenus peu après un pèlerinage du pape Léon en Algérie, sur le site antique d’Hippone, où Augustin fut évêque pendant 34 ans. Le National Catholic Reporter a ajouté, pince-sans-rire, un peu de contexte.
« Avant de devenir évêque, Léon dirigeait l’ordre religieux augustinien mondial, inspiré de la vie et des enseignements du saint ; il a rédigé sa thèse de doctorat sur la conception de l’autorité chez saint Augustin. »
Le combat n’était pas à armes égales.
Munich, l’Iran et « les changeurs du Temple »
On n’entend plus beaucoup JD Vance parler de l’Ukraine ces temps-ci, mais il garde un faible pour Poutine, dont le régime autoritaire voit régulièrement des citoyens tomber par les fenêtres. Dans Communion, Vance raconte son passage au sommet militaire de Munich en 2024. Il rapporte avec délectation avoir soutenu, face à un dissident russe, que Vladimir Poutine était en réalité assez populaire en Russie, renvoyant le dissident et le reste de l’Europe à leur refus de regarder en face les « vérités qui dérangent ».
Vance est revenu à Munich en 2025, cette fois comme vice-président. Les Européens s’attendaient à un nouveau sermon sur la nécessité de payer leur juste part pour leur propre défense. Au lieu de quoi Vance a déclaré une guerre culturelle.
« La menace qui m’inquiète le plus vis-à-vis de l’Europe, ce n’est pas la Russie, ce n’est pas la Chine, ce n’est aucun autre acteur extérieur. Ce qui m’inquiète, c’est la menace de l’intérieur, le recul de l’Europe face à certaines de ses valeurs les plus fondamentales — des valeurs partagées avec les États-Unis d’Amérique. »
Les exemples de déclin européen avancés par Vance étaient stupéfiants de vacuité et d’hypocrisie. Il déplorait l’annulation récente, en Roumanie, d’une élection après des preuves documentées d’ingérence russe.
« Nous devons faire plus que parler de valeurs démocratiques. Nous devons les vivre », a dit Vance. (Le mois dernier, Vance affirmait à Bill Maher que l’élection de 2020 avait été volée à Trump par des entreprises technologiques « qui censuraient littéralement les informations négatives sur la gauche et faisaient la promotion des informations négatives sur la droite ».)
« Nous ne devrions pas avoir peur de nos peuples, a dit Vance. Même quand ils expriment des opinions en désaccord avec leurs dirigeants. » (L’administration Trump-Vance a passé l’année 2025 à menacer de couper les financements des universités qui ne réprimaient pas les manifestations anti-Israël/pro-palestiniennes pendant la destruction de Gaza par Israël, et à arrêter des étudiants étrangers présents légalement aux États-Unis pour les expulser au motif d’avoir remis en cause la politique étrangère américaine.)
L’élasticité morale de Vance — qui ne figure pas parmi les enseignements du Christ — est apparue plus clairement en juin, quand Trump l’a chargé de mettre fin à la mésaventure de l’administration en Iran. Vance a jeté aux orties sa conviction que l’alliance judéo-chrétienne serait le socle de la civilisation occidentale, sommant Israël de se taire et de comprendre que « Donald J. Trump est le seul chef d’État au monde à être favorable à la nation d’Israël ».
Vance s’est mis à dire du bien des « infidèles » mollahs de Téhéran. « Si vous voulez changer votre relation avec les États-Unis, nous changerons notre relation avec l’Iran, a dit Vance. C’est l’offre, et il va falloir voir s’ils nous rejoignent là-dessus. »
On pourrait charitablement dire que Vance agissait par pardon chrétien à l’égard de l’Iran lorsqu’il s’est envolé pour la Suisse afin de signer un protocole d’accord mettant fin au conflit. Ça a tenu deux semaines. De retour en promotion pour Communion, Vance a admis auprès d’un podcasteur conservateur qu’en réalité, tout était affaire de changeurs du Temple.
« Je crois que ce que le président nous a demandé de faire, c’est d’utiliser ce protocole pour, en quelque sorte, regonfler l’économie pétrolière mondiale, reconstituer certains stocks, puis voir comment se présente le jeu », a dit Vance.
Et puis il a souri.
Dieu dans le cœur, Trump sur le trône
Le JD Vance dépeint dans Communion a des priorités claires. Ses amours sont dûment ordonnées : Dieu, la famille, la patrie. Mais on ne peut pas se contenter de professer sa foi, il faut la vivre. À chaque fois que les loyautés de Vance entrent en collision, il y a un vainqueur incontestable. Ce n’est pas le Dieu d’Augustin. C’est Donald Trump.
Le mois dernier, Vance s’est rendu à la Richard Nixon Foundation. Il n’y venait pas pour enterrer l’ex-président déchu, mais pour louer cet ancêtre aussi obsédé que lui par les élites.
« Si le Watergate arrivait aujourd’hui, ce serait une histoire qui durerait environ douze heures », a dit Vance avec un sourire. Il estime que Nixon a été abattu par des forces de l’« État profond », « pas si différentes de ce que les mêmes groupes de gens, les mêmes institutions ont essayé de faire à Donald Trump lors de sa première administration ».
Vance a passé sous silence les raisons pour lesquelles le Watergate tiendrait à peine un cycle d’information en 2026 ; je vais donc le faire à sa place. Le bilan de l’administration Trump-Vance — raids illégaux de l’ICE, magouilles autour des cryptomonnaies, harcèlement judiciaire tous azimuts — fait passer la corruption du Watergate pour une aimable bluette, des ados jouant au bonneteau dans le métro.
Vance n’en a rien dit. Il a juste souri et livré une autre observation.
« Jeune sénateur, vice-président, auteur de best-sellers, détesté par les médias. Ça ressemble un peu à JD Vance. »
Jésus pleura.
Le voyage spirituel de Vance est désormais achevé. Dieu est peut-être dans son cœur, mais c’est Donald Trump qui siège sur le trône.
Par Stephen Rodrick
Traduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr

