Malgré une économie solide, les États-Unis s’enfoncent dans une spirale d’endettement record qui inquiète de plus en plus les économistes, la hausse rapide du coût de la dette faisant craindre une trajectoire devenue difficilement soutenable.
« Cela finira mal si nous n’agissons pas rapidement. » Le 30 mars 2026, à l’occasion d’une de ses dernières prises de parole en tant que patron de la Fed, Jerome Powell a tenu à alerter les pouvoirs publics. La dette américaine ne doit pas être prise à la légère. Et plus que son montant actuel, historique par son ampleur, c’est l’incapacité de l’État à inverser la trajectoire qui inquiète.
Car les États-Unis continuent d’accumuler les déficits à un rythme inédit malgré une économie qui reste en croissance et un marché du travail solide. Selon les dernières données du Congressional Budget Office (CBO), le déficit fédéral atteint déjà près de 1.400 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de l’exercice fiscal 2026 (qui a débuté en octobre dernier), dépassant déjà le niveau observé sur la même période de 2025, où il s’élevait à un peu plus de 1.300 milliards de dollars.
À ce rythme, des experts estiment que le déficit pourrait dépasser 2.000 milliards de dollars sur l’ensemble de l’exercice, un niveau rarement observé en dehors des grandes crises économiques ou sanitaires.
Réagissant le 9 juillet 2026 dans une note à la publication des derniers chiffres du CBO, Maya MacGuineas, la présidente du Committee for a Responsible Federal Budget (CRFB), un think tank indépendant spécialisé dans l’analyse des finances publiques américaines, a averti que « le déficit de l’exercice 2026 a désormais dépassé celui de 2025 et il est probable qu’il le reste jusqu’à la fin de l’année fiscale. »
« Nous emprunterons probablement 2.000 milliards de dollars ou plus au cours de cet exercice, un chiffre stupéfiant alors même que l’économie continue de croître et que le chômage reste faible », reconnaît-elle. Elle estime également que la situation actuelle n’est « probablement que la partie émergée de l’iceberg » si les responsables politiques ne s’attaquent pas aux dépenses sociales et n’engagent pas une réduction durable des déficits.
155 milliards de dollars par mois
Rappelons quelques chiffres. La dette fédérale américaine atteint désormais 39.400 milliards de dollars, selon les chiffres du Trésor américain, un montant accumulé sous des administrations républicaines comme démocrates. Rapportée à la population, cette dette représente près de 115.000 dollars par Américain. À titre de comparaison, la dette publique française d’environ 3.536 milliards d’euros représente 51.400 euros par habitante et un peu plus de 117% du PIB, contre un ratio supérieur à 120% du PIB aux États-Unis, selon les dernières données de l’Insee.
Mais ce qui préoccupe les économistes, dont Jerome Powell, c’est cette fameuse trajectoire. Car le rythme des nouveaux emprunts reste particulièrement soutenu. Les États-Unis empruntent désormais en moyenne 155 milliards de dollars par mois, soit près de 39 milliards de dollars chaque semaine, indique le CBO.
Évidemment, ces émissions ne sont pas gratuites. Les intérêts nets versés sur la dette atteignent déjà 857 milliards de dollars sur les neuf premiers mois de l’exercice fiscal en cours, soit environ 23,8 milliards de dollars par semaine. C’est 100 milliards de dollars de plus qu’à la même période un an plus tôt, soit une hausse de 13%, sous l’effet combiné d’un stock de dette plus élevé et de taux d’intérêt durablement supérieurs.
Le poids des intérêts est désormais tel qu’il dépasse les dépenses combinées des ministères américains de la Défense, du Commerce, de la Sécurité intérieure, de l’Éducation, de l’Agence de protection de l’environnement ainsi que du programme de crédits remboursables liés au Covid, rappelle Fortune en citant les données du CBO.
Le vieillissement de la population
Comme en France, mais à un niveau encore supérieur, une part toujours plus importante des recettes publiques est consacrée non plus aux politiques publiques, mais au simple financement de la dette existante.
Mais pourquoi les États-Unis qui sont souvent perçus (à juste titre) comme un État peu interventionniste sont-ils si endettés? Tout simplement parce que le pays prélève peu: environ 25% du PIB en impôts et cotisations, contre 43% en France, selon l’OCDE. Les baisses d’impôts successives, notamment sous les présidences de George W. Bush puis Donald Trump ont réduit les recettes sans être compensées par des réductions de dépenses équivalentes. Or le pays est confronté aux mêmes problèmes que le reste du monde occidental: le vieillissement de sa population.
L’essentiel de cette dégradation budgétaire est en effet démographique. Les dépenses du régime public de retraite (Social Security) progressent de 62 milliards de dollars (+5%) sur un an, celles de l’assurance maladie des plus de 65 ans (Medicare) de 58 milliards (+8%) et celles de la couverture santé des ménages les plus modestes (Medicaid) de 49 milliards (+10%), selon le CBO. Cette hausse s’explique par l’augmentation du nombre de bénéficiaires mais aussi par le coût moyen des prestations.
Le vieillissement de la population américaine se confirme d’ailleurs année après année. Le Bureau du recensement des États-Unis (U.S. Census Bureau) indique que l’âge médian est passé de 39,2 ans en 2024 à 39,4 ans en 2025.
Autre évolution notable: la proportion d’hommes parmi les plus de 65 ans progresse fortement. Alors qu’on comptait 70,6 hommes pour 100 femmes dans cette tranche d’âge en 2001, ce ratio atteint désormais 81,6 pour 100.
Face à cette trajectoire, les appels à un redressement budgétaire se multiplient. Maya MacGuineas plaide pour ramener le déficit autour de 3% du PIB, soit environ la moitié de son niveau actuel, en combinant réduction des dépenses et hausse des recettes. Elle rappelle également que les fonds de réserve de la Sécurité sociale et de Medicare pourraient être épuisés d’ici moins de sept ans sans réforme.
Certes, les Américains bénéficient d’un avantage unique: le dollar est la principale monnaie de réserve mondiale. Les investisseurs du monde entier achètent massivement des bons du Trésor américain, considérés comme l’un des actifs les plus sûrs de la planète. Cette demande permet à Washington d’emprunter des montants colossaux à des conditions généralement plus favorables que la plupart des autres pays. Ce « privilège exorbitant » repousse le risque d’une crise de financement, mais ne le fait pas disparaître.
C’est justement ce qui inquiète aujourd’hui de nombreux économistes. Tant que les taux d’intérêt étaient proches de zéro, le coût de cette dette restait supportable. Depuis le resserrement monétaire de la Fed, la charge des intérêts explose.
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