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RECIT. "Ça aurait pu partir dans le décor" : avant la décision en appel sur l'inéligibilité de Marine Le Pen, cinq longs mois d'attente et de doutes au Rassemblement national

A l’approche de la date fatidique, tout le parti retient son souffle. Mardi 7 juillet, à 13h30, la justice se prononce en appel pour confirmer ou non la peine d’inéligibilité de cinq ans de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens. La patronne du Rassemblement national (RN) sera fixée sur son avenir politique, et son parti pourra enfin lancer sa campagne présidentielle. Si elle écope d’une peine qui l’empêche de se présenter, son dauphin Jordan Bardella se tient prêt.

Jusque dans la dernière ligne droite, le RN s’est échiné à faire coexister les deux scénarios, non sans difficultés. « On ne s’en est pas trop mal sorti, leur binôme n’a pas si mal tenu que ça sur une aussi longue période, lâche un lieutenant, soulagé. Ça aurait pu partir dans le décor ». Ces derniers mois ont néanmoins agi comme un révélateur de dissonances au sein du tandem.

Il est 18 heures passées, le 11 février, lorsque Marine Le Pen quitte la salle d’audience du tribunal correctionnel de Paris, sans cacher son agacement. « Plus tôt c’était, mieux je me portais », regrette-t-elle, alors que la cour d’appel vient d’annoncer que la décision sera rendue dans cinq mois. En sursis politique depuis sa condamnation en première instance à cinq ans d’inéligibilité, avec exécution immédiate, le 31 mars 2025, la présidente du premier groupe à l’Assemblée aurait aimé être fixée plus rapidement sur son sort.

C’est le début d’une longue attente pour la députée du Pas-de-Calais et ses troupes, entre résignation, espoir et angoisse. « Pendant le procès, elle a eu des moments où elle sentait que c’était foutu… Mais elle y croit encore, c’est les montagnes russes », confie un proche. « Eprouvée », elle s’accorde d’abord quelques jours de vacances en Guadeloupe. « Je sais très bien que la décision de cette candidature ne dépend pas de moi. Elle dépend aujourd’hui de trois magistrats qui décideront si oui ou non, les millions de Français qui veulent voter pour moi pourront le faire ou pas », se résigne-t-elle, sur BFMTV, à son retour à Paris.

A trois semaines des municipales, elle jette alors toutes ses forces dans la campagne. Une façon de poursuivre la dédiabolisation qu’elle a amorcée en reprenant les rênes du parti fondé par son père Jean-Marie Le Pen, mort le 7 janvier 2025, et de mettre son compte à rebours judiciaire entre parenthèses. Le temps d’une campagne qu’elle prend soin de mener en duo avec le jeune président du parti. Depuis un an, le RN s’est fixé un objectif délicat : présidentialiser Jordan Bardella sans éclipser celle qui reste la candidate « naturelle ». Un défi de taille pour les troupes du parti, habituées à se ranger unanimement derrière la « patronne ».

Le tandem se répartit les déplacements et les territoires, et prend soin de s’afficher uni dans l’entre-deux-tours, lors d’un meeting à Châlons-en-Champagne (Marne), le 18 mars. Pour l’état-major du RN, c’est une sorte de répétition de ce que pourrait être la campagne présidentielle. « Si Marine [Le Pen] est empêchée, elle fera campagne pour Jordan [Bardella], et si elle est candidate, il sera à ses côtés », assure un cadre.

Le 22 mars, tous deux arborent le même sourire devant les bons résultats du RN aux municipales. Mais la séquence fait aussi apparaître une divergence stratégique. Au lendemain du second tour, Marine Le Pen estime qu’il faut s’adresser « à tous les Français », quand Jordan Bardella avait tendu la main « aux listes de droite sincères » durant la campagne. « Je ne suis ni de droite ni de gauche », martèle l’ancienne avocate, tandis que l’eurodéputé dit « partager l’essentiel » avec « les électeurs de droite ».

Des nuances parfaitement maîtrisées, balaie-t-on au RN. « Ce ne sont pas des clones, ils ont chacun leur sensibilité, leur manière de s’exprimer », justifie le député RN Julien Odoul. « Elle se place au-dessus du clivage droite-gauche, dans une posture présidentielle, tandis que lui devra trouver une majorité s’il est à Matignon, et donc tendre la main à la droite », complète un député.

A la fin mars, un sondage fait grincer les marinistes. Pour la première fois, les sympathisants du RN jugent que Jordan Bardella ferait un meilleur candidat à la présidentielle que Marine Le Pen, et à l’échelle nationale, il la devance légèrement dans les intentions de vote. « On a de la chance d’avoir deux candidats populaires », balaie Philippe Ballard, député RN de l’Oise. « A force d’entendre dans les médias que Marine Le Pen ne pourra pas se présenter, nos sympathisants finissent par y croire », accuse un autre.

Au sein du parti, l’hypothèse Bardella ouvre la perspective d’élargir le socle électoral : des cadres soupèsent les atouts d’une candidature sans le nom Le Pen, qui serait une première pour le parti fondé en 1972. « C’est une place difficile, il doit à la fois exister, et rester loyal », admet un parlementaire. D’autres s’inquiètent de voir le trentenaire prendre confiance, au fil des bonnes enquêtes d’opinion. « A mon grand étonnement, il a vraiment envie d’être candidat », confie un élu.

« Jordan [Bardella], on sent qu’il veut y aller… Il s’y voit, il veut faire la campagne. »

Un proche de Marine Le Pen

à France Télévisions

Le jeune président du parti continue de prendre la lumière : le 8 avril, il officialise sa relation avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, dans un reportage photo mis en scène pour Paris Match. « Ça le présidentialise », se réjouit un cadre, convaincu que le fait de s’afficher en couple et mettre en scène sa vie privée est un passage obligé pour un aspirant président.

Mais le profil de l’élue, une princesse issue d’une famille fortunée qui fait la promotion de sacs de luxe sur son compte Instagram, suscite quelques inquiétudes en interne. « C’est un point de vigilance. Il conviendra désormais qu’elle ait un positionnement adapté, car les Français aiment les familles royales, mais pas le côté m’as-tu-vu, bling-bling, s’inquiète un député. Si elle continue à faire des vidéos sur des sacs à 15 000 balles, ça posera problème. »

Le RN doit faire face à un autre risque : que l’attente du verdict judiciaire paralyse le parti, alors que les autres candidats lancent déjà leur campagne. Mi-avril, Marine Le Pen et Jordan Bardella réunissent en région parisienne une vingtaine de cadres pour un séminaire présidentiel. Au menu : débrief des précédentes campagnes du RN pour poser les jalons de celle de 2027. L’objectif est aussi de faire travailler les entourages des deux candidats potentiels.

Ambroise de Rancourt, directeur de cabinet de Marine Le Pen, fait aussi un point sur les travaux des groupes thématiques qui planchent sur le programme. Mais pas question de le dévoiler. « C’est le candidat qui fera son programme », assure un stratège. L’état-major du RN a beau marteler que l’ADN sera le même quelle que soit la tête d’affiche, les nuances entre Marine Le Pen et Jordan Bardella sont trop importantes pour qu’ils puissent tous deux se fondre dans un programme identique.

Depuis quelques mois, la fibre libérale cultivée par Jordan Bardella suscite des discussions au sein du parti. Certains s’interrogent sur sa capacité à incarner le combat anti-système du RN, alors qu’il multiplie les gages envers le patronat. Le 12 mai, quelques jours après avoir partagé l’estrade avec Marine Le Pen pour le traditionnel meeting du 1-Mai, à Mâcon (Saône-et-Loire), il s’attaque ainsi à un « totem ».

Interrogé par un journal allemand, il affirme qu’une réflexion est en cours au parti sur l’âge de départ à la retraite. Une transgression qui pousse Marine Le Pen à marteler que sa réforme des retraites, qui prévoit un départ à 62 ans et 42 ans de cotisation, « reste d’actualité ». Mais l’initiative de Jordan Bardella fait craindre que cette proposition ne passe à la trappe, au risque de décevoir l’électorat populaire.

« Si c’est lui le candidat, il faudra être vigilants. Elle veillera au grain. Sur les retraites, elle l’a remis sur les rails. »

un député Rassemblement national proche de Marine Le Pen

à France Télévisions

A l’approche de son deuxième séminaire présidentiel mi-juin, le parti traverse donc une zone de turbulences inédite depuis la mise en place du « ticket » Le Pen-Bardella, en 2023 et des divisions internes se font jour. « Certains chez nous critiquent notre réforme des retraites dans tout Paris, mais ils ne proposent rien, s’emporte un parlementaire. Le problème, c’est qu’on ne se parle pas… » Pour retarder les vexations, les convives de cette deuxième réunion de travail ignorent en amont qui sont les autres participants. « Certains n’étaient pas invités au dernier séminaire, ça a fait un drame, donc on est invité mais on ne sait pas qui d’autre l’est », s’amuse l’un d’eux.

C’est la journée du 7 juillet qui occupe les discussions lors de cette deuxième réunion présidentielle. Le sujet est resté tabou durant des semaines, mais cette fois les cadres mettent quelques scénarios sur la table, discutent de l’opportunité pour Marine Le Pen de faire un « 20 heures » le soir du délibéré de la cour d’appel, quel que soit son sort judiciaire. « Elle a toujours fonctionné à l’instinct et la décision est vertigineuse, donc il n’y a rien de gravé. Ce sera de l’impro », lâche un conseiller. Jordan Bardella évoque aussi quelques idées pour officialiser sa candidature, s’il devait prendre sa place…

Très investi dans sa communication, surtout sur les réseaux sociaux et TikTok, le trentenaire se met pourtant en difficulté deux jours plus tard. Sur le plateau de BFMTV, il est interrogé sur sa présence à Monaco, dans la tribune officielle du Grand Prix de Formule 1, où il a été photographié avec sa compagne, le 7 juin, jour d’une marche blanche en hommage à la petite Lyhanna. L’image suscite les attaques de la gauche et des macronistes.

« Des marches blanches, il y en a tous les jours », s’agace-t-il. Une réaction maladroite qui ravive les inquiétudes sur sa capacité à faire campagne durant des mois. « C’est une erreur de com' », regrette un responsable lepéniste. « Marine [Le Pen] est une meilleure candidate, elle est plus solide, ce sera sa quatrième campagne. Jordan [Bardella] est très préparé, il a fait plein de débats, mais celui de l’entre-deux-tours, tant qu’on ne l’a pas vécu, on ne sait pas. »

Convaincus qu’elle a plus de chance de gagner en 2027, des fidèles de Marine Le Pen tentent de la convaincre depuis des semaines de faire campagne à tout prix si elle échappe à une peine d’inéligibilité, même si elle est condamnée à porter un bracelet électronique. Une option que l’intéressée écarte, mais un petit cercle a du mal à accepter ce possible renoncement. « Je trouve ça con de s’interdire de faire campagne avec un bracelet, on est plusieurs à le lui dire », confie un député. « Ça ferait mauvais genre », pense au contraire un autre parlementaire RN.

Des tentatives qui en disent long sur l’attachement des élus RN à Marine Le Pen. « Je ne sais pas comment on va le vivre, ce sera une forme de deuil », souffle un député. « Qu’est-ce qu’on va devenir sans elle ?, lâche un autre parlementaire, gagné par l’angoisse à l’approche de la date fatidique. « Je vais prendre des jours de repos pour ne pas craquer le 7. Si on a une mauvaise nouvelle, je vais finir en HP [hôpital psychiatrique] ! »

Le RN a d’autant plus de mal à imaginer l’après-7 juillet qu’en cas d’inéligibilité, le rôle politique de Marine Le Pen n’est pas acté. Elle assure qu’elle fera campagne aux côtés de Jordan Bardella, mais pas question pour elle d’échanger de casquette avec son dauphin et de briguer Matignon. « Il a une meilleure capacité à rassembler. Quand vous atteignez autant de vie politique que moi, c’est moins facile », dit-elle en privé. Une façon de mettre en avant son expérience, qui ne répond pas aux questions et laisse la porte ouverte aux couacs. Le porte-parole Philippe Ballard l’imagine en « tutrice » de Jordan Bardella, sur le plateau de franceinfo. La voilà à nouveau obligée de rectifier le tir pour ne pas démonétiser son potentiel successeur :

« Je laisse Jordan absolument, totalement, libre ».

Pour clore ce chapitre sur une jolie carte postale, le parti organise à la hâte une « fête champêtre », samedi 4 juillet, à Liévin (Pas-de-Calais). Sur l’estrade, au soleil couchant, Jordan Bardella et Marine Le Pen multiplient les déclarations d' »amitié » et de « confiance » pour rassurer sur la solidité de leur tandem, devant des adhérents de plus en plus indifférents à l’issue du procès. « Que ce soit Marine ou Jordan, on sera au second tour », dit Kenzo, 25 ans, béret sur la tête.

Attablée avec les cadres du RN dans son fief électoral, Marine Le Pen rit et chante quand retentit la chanson Mourir sur scène de Dalida, avant un discours aux accents de passage de flambeau. « On est comme ça, nous, les Français. On garde le sourire même quand les moments sont difficiles », lance-t-elle après un bain de foule entre camions à glaces et stands de frites. Un dernier moment d’insouciance, à quelques heures du couperet judiciaire.


Source:

www.franceinfo.fr

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