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Face aux fragilités de la librairie, sept manières de faire vivre les territoires

Moins un diagnostic national du métier qu’une manière de saisir, à hauteur de ville et de quartier, des commerces confrontés aux contraintes économiques bien connues, mais aussi désireuses de faire de la vente un acte de médiation. Dans leur diversité — une table thématique, une subvention, un concert, une péniche ou un anniversaire de reprise —, elles n’entendent pas fournir un « modèle » : plutôt des manières propres d’habiter le territoire par les livres.

IA : la vitrine comme manifeste

À Nérac, Olivier Degreef, libraire d’Au Plafond, place l’intelligence artificielle au centre de ses enjeux de  médiation. Dans La Dépêche du Midi, il explique avoir installé, à l’entrée de sa boutique, une sélection estivale consacrée à l’« imagination humaine ». Le professionnel résume sans détour son rapport à l’IA : « Ça m’horrifie, ça me terrifie. »

Il redoute qu’elle reproduise des styles et fragilise des métiers liés au livre, notamment dans la conception des couvertures. Son propos relève d’une position de libraire, clairement pas d’une étude de marché : il donne néanmoins une portée singulière à la prescription, en reliant les choix de fonds à la défense d’un travail de création qu’il juge irremplaçable.

Mais l’inquiétude plus immédiatement comptable n’est jamais loin. Olivier Degreef affirme que le chiffre d’affaires de son commerce a chuté de près de 50 % depuis le début du conflit en Iran et la hausse des prix des carburants qu’il y associe. 

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Sur fond de dépenses contraintes, de frais de livraison en hausse et de concurrence du commerce en ligne, tels que les décrit le libraire, il répond par des ateliers de fabrication de marque-pages programmés les 11 juillet et 8 août. Un prolongement de sa volonté d’accueillir autrement que par le seul passage en caisse.

À Sauve et Nîmes, le fonds prend position

À Sauve, la question politique s’inscrit directement dans les rayons. La Marseillaise présente Alterlivres comme une librairie ouverte quatre jours par semaine, engagée contre le fascisme et accueillant régulièrement des événements. Le quotidien décrit une table consacrée à l’extrême droite, où figurent Fascisme tardif d’Alberto Toscano, Un fasciste français de Christian Rol et La Psychologie de masse du fascisme de Wilhelm Reich (trad. Pierre Kamnitzer). Ici, la littérature engagée trouve son public et l’équilibre économique de la boutique fonctionne. 

La même journée, La Marseillaise relate à Nîmes l’ouverture de l’Agora, au 3, rue Crémieux. Lavinia et Jordan ont inauguré cet espace en mai, après avoir repris un local du centre-ville pour le transformer en librairie. Jordan explique avoir voulu « redonner son sens littéraire à un mot pleinement ancré dans l’histoire nîmoise ». 

À Blaye, une librairie qui a de la mémoire

À Blaye, le renouvellement passe par la continuité. La Haute Gironde revient sur les dix ans de la reprise de Jaufré Rudel par Sophie Odin, anniversaire prévu le 21 juillet. La librairie existe depuis 1958 ; sa gérante y avait travaillé de 1987 à 2000, après des études d’histoire et une formation acquise « sur le tas » auprès des précédents propriétaires. Revenue au métier en 2016 après une parenthèse dans l’informatique, elle rattache sa décision à une histoire familiale et au lieu même de son enfance.

Le portrait ne gomme pas la faiblesse des marges. Seule aux commandes, Sophie Odin résume ainsi l’équation : « Sur un livre vendu 10 €, il va me rester 10 centimes pour vivre », une fois les charges réglées. Elle mise sur la connaissance de sa clientèle, un fonds généraliste nourri d’essais politiques, d’écologie, de rock, de metal et de polar, ainsi que sur les rencontres.

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René Manzor, Niko Tackian et Magyd Cherfi sont cités parmi les auteurs passés par la boutique ; le journal évoque aussi un concert improvisé de Valentin, candidat de The Voice, un jour de pluie. Les commandes d’ouvrages rares expédiées via Place des libraires, la papeterie et les fournitures de beaux-arts complètent l’activité. Pour ses dix ans, la gérante envisage une nocturne, un concert ou un moment convivial, sans que le programme soit encore arrêté.

Quand la survie devient affaire municipale

À Saint-Médard-en-Jalles, l’avenir d’un commerce du livre devient l’objet d’un désaccord municipal. Dans un article de Sud Ouest, la majorité annonce une subvention de 8000 € à la librairie Nouveau Chapitre, fragilisée par des difficultés financières ; les élus d’opposition s’y opposent. Leur délibération s’est appuyée sur la loi Darcos, qui autorise le soutien aux librairies indépendantes.

Pauline Koutima, rapporteuse de la délibération, y présente ce vote comme la défense de l’accès à la culture et à la lecture face aux effets du commerce en ligne. L’élue déléguée au commerce évoque, pour sa part, une baisse de 30 % du chiffre d’affaires sur les premiers mois de 2026 et un déficit important.

Prendre le large pour trouver des lecteurs

La réponse peut aussi consister à déplacer la librairie elle-même. À Amiens, France 3 Régions suit Constance Bonduelle, bouquiniste de 33 ans, arrivée de Cambrai par la Somme avec sa péniche. Depuis mai, sa « Bouquinerie minuscule » fait escale au fil de l’eau : au parc Saint-Pierre d’Amiens, elle doit présenter quelque 200 à 300 volumes, après être déjà passée par Cambrai et Corbie. Son objectif est d’aller vers les personnes qui n’auraient pas franchi seules le seuil d’une librairie. « L’idée, c’est surtout de créer une discussion autour des livres », résume-t-elle.

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« Les gens, ça les amuse de voir des jeunes dans une péniche. Souvent ce sont plutôt des retraités. Et puis, une nana capitaine, ça interpelle », relève Constance Bonduelle. Mais reconnaît tout aussi facilement qu’il est encore difficile d’en vivre et prévoit d’autres activités à l’automne : le projet demeure donc expérimental et saisonnier. Et sa fragilité implique une organisation précise : le bateau, acheté puis restauré aux Pays-Bas, doit être amarré, les caisses déballées et chaque escale annoncée à l’avance, notamment avec l’appui des offices de tourisme.

Un club de lecture est prévu le 2 juillet à la péniche Célestine, au port d’Aval, afin que les participants puissent échanger leurs coups de cœur. Si cette première saison trouve son public, la bouquiniste envisage déjà la Bourgogne, le Rhône et le canal du Midi. L’itinérance ne se substitue pas à la librairie fixe : elle répond à d’autres habitudes de rencontre, pour trouver les lecteurs là où ils se rendent durant les vacances.

À Concarneau, les librairies donnent de la voix

À Concarneau, le livre est devenu l’écrin d’une pratique collective. Dans un article de Ouest-France, la librairie Albertine est le cadre d’un concert des chorales Les Chants de Patate et Les Cordes Locales. Une soixantaine de personnes ont assisté à cette soirée de chants du monde, de chansons populaires, de traditions et de refrains militants.

Une choriste des Cordes Locales décrit « une belle bande de femmes qui fonctionne bien depuis plusieurs années ». Le rendez-vous n’est pas isolé : une fois par mois, les « librairies chantantes », ouvertes à toutes et tous, invitent le public à proposer des morceaux à chanter ensemble.

Le livre, une relation entre les gens, plus qu’un simple objet ?

Crédits photo : La Bouquinerie minuscule

Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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