On n’est pas à une injonction près, quand il s’agit de lecture. Lisez pour vous détendre. Lisez pour entraîner votre cerveau. Lisez quinze minutes. Lisez avant de dormir. Lisez pour éloigner les enfants des écrans — après avoir regardé la vidéo qui leur recommande un roman.
Jean-Claude Zylberstein emprunte une autre voie. Dans une tribune publiée par Libération, il regrette que le livre soit trop souvent défendu sous le seul angle du plaisir ou du divertissement. Sur ce terrain, estime-t-il, les écrans semblent avoir gagné la partie. Et disposent, il est vrai, de quelques notifications d’avance.
Avocat spécialisé dans le droit d’auteur et le droit de la presse, conseiller littéraire et créateur de collections comme Domaine étranger chez 10/18, il ne livre pourtant ni programme ministériel ni méthode pédagogique. Il témoigne de ce que lire a changé dans sa propre existence.
Sa démonstration tient dans une phrase de Jean Guéhenno, gravée sur une plaque parisienne : « Le livre est un instrument de liberté. » Longtemps, raconte-t-il, il n’y vit qu’une belle formule. Avec le recul, elle serait devenue le résumé de son parcours.
Liberté, égalité, bibliothèque
Rien, assure Jean-Claude Zylberstein, ne le destinait particulièrement à devenir éditeur, puis avocat. Les ouvrages lui auraient ouvert des univers étrangers à son milieu d’origine, donné accès à des idées, des expériences et des individus qu’il n’aurait jamais rencontrés autrement.
Il ne s’agit donc plus seulement de voyager sans quitter son fauteuil — promesse ancienne du commerce livresque, au bilan carbone fort raisonnable. Lire permet aussi de déplacer la place que l’on occupe, d’élargir son horizon et, parfois, de modifier sa trajectoire.
Voilà toute l’émancipation : non pas une illumination garantie au troisième chapitre, mais l’acquisition progressive de ressources. Des mots pour se définir. Des récits pour imaginer d’autres vies. Des raisonnements pour comprendre ce qui semblait jusque-là réservé aux initiés.
La lecture ne l’aurait pas uniquement instruit. Elle lui aurait appris à demeurer auprès d’une pensée, à suivre une démonstration, à supporter la nuance — cette vieille complication que l’époque traite volontiers comme un défaut de fabrication.
L’écran gagne par forfait
Le contexte donne quelque poids à ce témoignage. Selon la cinquième étude du Centre national du livre consacrée aux jeunes Français, réalisée par Ipsos bva auprès de 1500 personnes âgées de 7 à 19 ans, la lecture de loisir occupe désormais 18 minutes par jour, contre 3 h 1 pour les activités sur écran — hors livres numériques et audio. Chez les 16-19 ans, ces dernières dépassent cinq heures quotidiennes et plus d’un tiers ne lit pas du tout.
Le match présente une légère asymétrie. D’un côté, un marque-page. De l’autre, une économie entière chargée de faire oublier que le temps passe. L’avocat ne condamne pourtant pas les outils numériques. Il les utilise et reconnaît leur capacité prodigieuse à donner accès au savoir. Mais précisément : « L’information n’est pas la lecture. »
La première peut défiler, s’accumuler, se partager avant même d’avoir été comprise. La seconde oblige à rester auprès d’un récit ou d’un raisonnement. Le papier n’a évidemment pas le monopole de la profondeur, pas plus que l’écran celui de la distraction. Reste une différence d’architecture : la page attend ; l’application relance.
Le propos paraît, de prime abord, contrarier deux éditoriaux publiés par ActuaLitté. Dans “15 minutes de lecture vaudront toujours mieux qu’une injonction à lire”, nous rappelions que le désir résiste aux mots d’ordre et que l’on ne fabrique pas un lecteur en lui expliquant assez longtemps qu’il devrait le devenir. Quelques semaines plus tard, “Et si la lecture était une saine addiction ?” défendait le plaisir comme antidote au sermon culturel. Jean-Claude Zylberstein aurait-il à coeur de nous damer le pion ?
Tant s’en faut, car derrière l’apparente contradiction, le signataire de cette tribune ne reproche pas aux livres de procurer du plaisir : il refuse qu’on les réduise à cette fonction. De même, reconnaître leur puissance d’émancipation n’oblige pas à les transformer en travaux d’intérêt général.
Le plaisir et la liberté n’ont aucune raison de se disputer la couverture. Le premier donne envie d’ouvrir le volume ; la seconde désigne ce qui peut arriver ensuite.
Le citoyen est prié de savoir lire
Le plaidoyer devient plus politique lorsque l’ancien éditeur aborde son expérience du droit. Comprendre une règle, distinguer un fait d’une opinion, reconnaître une preuve, examiner un raisonnement : ces aptitudes ne servent pas uniquement à réussir un examen ou à prendre l’avantage pendant un dîner.
Elles permettent de connaître ses droits, de discuter une décision et de ne pas déléguer entièrement son jugement à celui qui parle le plus fort — ou publie en capitales.
Une démocratie a besoin d’informations. Encore lui faut-il des citoyens capables de les hiérarchiser, de les confronter et, pourquoi pas, de s’en méfier. Les ouvrages ne garantissent certes ni la lucidité ni la vertu. Jean-Claude Zylberstein prend soin de le reconnaître : « Je ne prétends pas que les livres rendent meilleurs. » L’Histoire a accueilli de fort mauvaises personnes dans d’excellentes bibliothèques.
Lire peut néanmoins compliquer les certitudes. Il faut suivre une pensée jusque dans ses nuances, fréquenter des personnages que l’on réprouve, comprendre sans nécessairement approuver. Une activité presque subversive, à une époque où chacun est invité à choisir son camp avant d’avoir terminé le deuxième paragraphe.
Il pousse enfin son raisonnement au-delà de la culture. Vocabulaire, attention, mémoire, empathie, solitude, dialogue intérieur : autant de dimensions qui l’incitent à considérer la lecture comme un possible enjeu de santé publique. La tribune n’a pas vocation à produire une méta-analyse ; elle formule une proposition politique. Et invite à regarder le livre autrement que comme un loisir disponible entre le sudoku et la série du soir.
Le recul ne concerne d’ailleurs pas uniquement les plus jeunes. Le baromètre 2025 du Centre national du livre établissait que 63 % des Français avaient lu au moins cinq ouvrages au cours des douze mois précédents, soit six points de moins qu’en 2023. Pour le seul papier, cette proportion tombait à 57 %, son niveau le plus faible depuis le début de la mesure en 2015.
Face à cette érosion, deux réponses paraissent également courtes. Faire de la lecture un devoir produit du rejet. La réduire à un passe-temps aimable en minore la portée.
Il faudra donc conserver les deux bouts du marque-page. Lire peut distraire, réjouir, consoler. Et, sans tambour républicain ni certificat d’élévation spirituelle, donner à chacun quelques moyens supplémentaires de comprendre le monde — voire de refuser la place qu’il lui avait réservée.
Crédits photo : ActuaLitté CC BY SA 4.0
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
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