Il est des livres qui décrivent la diversité parfois tapageuse de la vie d’un auteur. Celui que vient de publier Ghislaine Gutierrez Villetard, Nicole Brenez et René Viénet appartient à cette catégorie: Avec ma bite et mon couteau – René Viénet cinéaste (paru le 11 juin chez Marest Éditeur). Le titre contribue allègrement à donner une allure effrontée à cet ouvrage parsemé de souvenirs abondamment illustrés. René Viénet est un personnage qui, depuis la fin des années 1960, s’est employé à contrer les conformismes qu’il rencontrait. Et il l’a fait dans les nombreux domaines auxquels il a consacré son énergie.
Au départ, René Viénet est le fils d’un docker du Havre (Seine-Maritime). Il se décrit comme curieux de tout et turbulent au point d’être renvoyé de son collège à deux reprises. Il part ensuite à Paris, où il décide d’apprendre le chinois aux Langues O’, l’actuel Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), tout en adhérant à l’Internationale situationniste. Un mouvement créé en 1957 qui va s’autodissoudre en 1972 et que René Viénet avait quitté un an auparavant.
Professeur à Nankin, puis critique du régime chinois
Cette Internationale situationniste, apparentée à l’ultragauche et qui se situait dans la continuité des thèses anarchistes et libertaires du début du XXe siècle, a probablement laissé des traces dans les différents aspects de la vie de René Viénet. En 1965, au sortir des Langues O’, il part en Chine où il devient enseignant de français à Nankin, l’ancienne capitale impériale située dans l’est du pays. Face à des directives absurdes exigeant de ne faire travailler les étudiants que sur des œuvres du président chinois Mao Zedong (1893-1976) traduites en français, René Viénet préfère rentrer à Paris. Il a alors 21 ans.
«Une chose est certaine: sans lui, je n’aurais probablement rien publié.»
Il se rapproche du monde de l’édition comme traducteur de livres chinois. En même temps, de fréquents voyages à Hong Kong l’amènent à se lier d’amitié avec Pierre Ryckmans (1935-2014), qui, au consulat de Belgique, accumule les informations sur les sanglantes répressions qui accompagnent alors la Révolution culturelle (1966-1976). En 1971, encouragé par René Viénet, Pierre Ryckmans écrit –sous le nom de Simon Leys– le livre Les Habits neufs du président Mao, première dénonciation en Occident du régime maoïste.
Dans les nombreux documents insérés en deuxième partie d’Avec ma bite et mon couteau, une lettre de Simon Leys datée de 2003 exprime sa reconnaissance envers René Viénet. L’auteur belge y écrit notamment: «Une chose est certaine: sans lui, je n’aurais probablement rien publié.» Mais, en 1971, de nombreux intellectuels qui affichaient leur admiration pour les théories maoïstes ont vivement critiqué Les Habits neufs du président Mao. Et, en 1976, dans une émission télévisée qui se déroulait au lendemain de la mort du Grand Timonier, René Viénet a été vigoureusement pris à partie par des membres de cette intelligentsia maoïsante. Ils affirmaient notamment qu’il n’y avait pas de camps de répression en Chine car, lorsqu’ils y étaient allés, ils n’en avaient pas vu…
«Cette impertinence est très utile»
Dans les années précédentes, René Viénet avait souvent séjourné à Hong Kong et s’était fait de nombreux amis dans les milieux très actifs du cinéma chinois de la colonie britannique. Puis il avait eu l’idée de s’attaquer à la Chine maoïste en apposant des sous-titres ou doublages fantaisistes mais politiquement ciblés sous les images de films d’action hongkongais. Il raconte: «Je n’étais pas riche, j’avais même très peu d’argent: […] j’ai donc trouvé comment faire un film sans avoir à mobiliser des moyens techniques qui restaient hors de portée, ceux du tournage.» Il avait, précise-t-il, appris dans un studio parisien de postproduction à faire méticuleusement des sous-titres.
Bande-annonce en version française du film de détournement «La dialectique peut-elle casser des briques?», réalisé par René Viénet et sorti en 1973.
Dès lors, ces films aux sous-titres et doublages détournés, tels que La dialectique peut-elle casser des briques? en 1973 ou Les Filles de Kamaré en 1974 vont être remarqués. Et en 1977, à partir d’images tirées du département de la propagande du Parti communiste chinois, René Viénet monte Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires!. Lorsque le film est projeté dans deux cinémas parisiens, des militants maoïstes jettent des bouteilles d’encre qui se brisent sur l’écran.
Cependant, ce film va faire l’objet d’un débat, sur France Inter, dans l’émission «Le Masque et la Plume», dont le texte est publié dans les documents du livre. Parmi les critiques de cinéma de l’époque, le journaliste Georges Charensol proclame: «Il s’agit d’un film extraordinaire, nous n’avons jamais vu de documents aussi authentiques.» Tandis que l’écrivain Jean de Baroncelli estime «que le ton du film est vraiment très marrant et cette impertinence est très utile». Peu après, en mai 1977, le film est sélectionné à la Quinzaine des cinéastes (alors Quinzaine des réalisateurs) du Festival de Cannes, tandis que Mao par lui-même, autre film monté par René Viénet et sorti cette année-là, représente la France dans la catégorie des courts-métrages.
Avec Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires!, René Viénet dit avoir accompli «un travail de rupture avec les paresses complaisantes du cinéma documentaire franchouillard».
D’autres péripéties ont surgi autour de Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires!. Le scénario mettait en avant trois amis qui étaient en prison à Canton (Guangzhou) depuis 1975 et qui partageaient le pseudonyme de Li Yizhe. Ils étaient coupables d’avoir apposé une affiche murale de plusieurs feuillets –un dazibao– réclamant la démocratie. En 1979, Xi Zhongxun, qui venait d’être nommé gouverneur de la province de Canton, leur a rendu la liberté. Xi Zhongxun (1913-2002) avait été vice-Premier ministre avant d’être victime d’une purge maoïste et condamné à seize ans en prison en 1962. Il était le père de Xi Jinping, l’actuel dirigeant de la Chine.
René Viénet raconte que pour réaliser Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires!, il lui a fallu presque deux ans. Avec deux amis, dont Francis Deron –qui sera par la suite correspondant à Pékin pour l’Agence France-Presse (AFP) puis pour Le Monde–, il a accompli «un travail de documentation, d’organisation des archives, d’imagination méthodologique, de rupture avec les paresses complaisantes du cinéma documentaire franchouillard, de raccourci décapant mais compréhensible sur un sujet majeur dont le passé était mal connu, le présent effrayant et l’avenir incertain».
Des docks du Havre au vignoble de Cahors en passant par Taïwan
Des inimitiés virulentes se sont accumulées à l’encontre de René Viénet dans le milieu de la sinologie. Elles sont citées à divers moments de ce livre très détaillé. Mais, au fil des années, René Viénet s’est occupé de bien d’autres domaines. Le livre indique qu’il a été docker au port du Havre quand il était adolescent, avant d’être apprenti charcutier. Dans les années 1970, il lui est arrivé d’entrer au CNRS, mais d’en être exclu par deux fois en raison des films qu’il réalisait. Par ailleurs, il a enseigné le chinois à l’École polytechnique, de 1974 à 1978.
«Le détail de mes aventures bancaires et industrielles nécessiterait un autre livre aussi épais que documenté, au moins aussi détaillé et très cruel sur quelques connards que j’ai alors affrontés, mais pas toujours vaincus.»
Puis, au sein de l’éditeur Champ libre, René Viénet a dirigé la «Bibliothèque asiatique», avant de fonder sa propre maison d’édition, qui porte son nom et qui a notamment publié Marie-Olympe de Gouges, une humaniste à la fin du XVIIIe siècle, (écrit par Olivier Blanc, 2003), biographie de cette dramaturge féministe qui publia une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, avant d’être guillotinée en 1793. Dans un tout autre domaine, René Viénet possède, dans la région de Cahors (Lot), un vignoble –le Château de Parnac–, qui entre dans la confection d’un vin rouge débourbé, la cuvée Malbec du Quercy.
René Viénet a également vécu près de vingt-cinq ans à Taïwan, où il a notamment représenté la banque Paribas et l’industrie nucléaire française. Il a travaillé, avec la Compagnie générale des matières nucléaires (Cogéma) et Framatome (Franco-américaine de constructions atomiques), à fournir de l’uranium enrichi aux six réacteurs nucléaires de l’île. À la fin du livre Avec ma bite et mon couteau, un texte signé de lui indique: «Le détail de mes aventures bancaires et industrielles nécessiterait un autre livre aussi épais que documenté, au moins aussi détaillé et très cruel sur quelques connards que j’ai alors affrontés, mais pas toujours vaincus.» La combativité offensive de René Viénet est aussi forte que constante dans tous les domaines où il aura marqué son passage.
Source:
www.slate.fr





