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Quand le Maroc commencera-t-il réellement à appliquer le principe de « responsabilité et reddition des comptes » ? Par Isaac Hammouch

Quinze ans après la Constitution de 2011 : des rapports révèlent des dysfonctionnements, des dossiers arrivent devant la justice, des jeunes prennent la route de Ceuta et la confiance politique s’érode… Pourquoi le citoyen marocain continue-t-il alors à demander : où est la reddition des comptes ?

D’un grand principe constitutionnel à une question populaire restée sans réponse

Depuis l’adoption de la Constitution de 2011, le principe de « responsabilité liée à la reddition des comptes » fait partie intégrante de l’architecture constitutionnelle du Royaume. Il ne s’agit plus seulement d’un slogan politique repris pendant les campagnes électorales ou dans les discours des partis. L’article premier de la Constitution établit explicitement le lien entre l’exercice de la responsabilité publique et l’obligation de rendre des comptes. En termes simples, cela signifie que celui qui dirige une administration, gère des fonds publics, préside une collectivité territoriale, dirige un établissement public ou occupe une fonction ministérielle ne reçoit pas uniquement du pouvoir, des moyens et des privilèges : il doit aussi répondre de ses décisions, de ses résultats, de ses erreurs et, le cas échéant, de ses manquements.

Près de quinze ans plus tard, la question demeure pourtant entière. Pourquoi une large partie de la société marocaine a-t-elle le sentiment que la responsabilité existe, mais que la reddition des comptes reste lente, partielle ou peu visible ? Pourquoi le citoyen entend-il régulièrement parler de rapports, d’anomalies, de dysfonctionnements financiers, de saisines, d’enquêtes et d’investigations, sans toujours savoir ce qu’il advient des dossiers plusieurs années plus tard ? C’est précisément cet écart entre la découverte du problème et son issue concrète qui alimente aujourd’hui une grande partie du malaise politique.

Le Maroc n’est pas un pays sans mécanismes de contrôle. Il existe des procès, des condamnations, des affaires de crimes financiers, des juridictions financières, la Cour des comptes, les cours régionales des comptes, le ministère public, l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption, ainsi que différents corps d’inspection. Mais le principal problème réside dans la distance qui sépare la découverte d’un dysfonctionnement de l’aboutissement visible de la procédure. Lorsque le public connaît le début d’une affaire mais ignore sa conclusion, lorsque plusieurs années sont nécessaires pour savoir si un dossier a été classé, poursuivi, jugé ou abandonné, les institutions risquent d’être perçues comme productrices de rapports plutôt que comme productrices de dissuasion.

La Cour des comptes détecte et transmet, mais elle ne peut pas fabriquer seule la reddition des comptes

Une confusion fréquente consiste à croire que la Cour des comptes pourrait lire un rapport le matin et décider le soir de l’emprisonnement d’un ministre, d’un président de commune ou d’un directeur d’établissement public. Ce n’est pas son rôle. Les juridictions financières contrôlent l’utilisation des fonds publics, examinent les comptes, traitent les questions de discipline budgétaire et financière, suivent les déclarations de patrimoine et réalisent de nombreuses missions de contrôle. Lorsque ces travaux font apparaître des faits susceptibles de relever du droit pénal, le dossier peut ensuite être transmis aux autorités judiciaires compétentes.

Cette distinction est essentielle. Toute mauvaise gestion n’est pas nécessairement un détournement de fonds. Toute observation figurant dans un rapport n’est pas automatiquement une infraction pénale. Toute saisine du parquet ne constitue pas une condamnation. La présomption d’innocence doit rester absolue jusqu’à ce qu’une juridiction compétente rende sa décision.

Mais les chiffres officiels expliquent en même temps pourquoi les citoyens parlent souvent de lenteur. La première présidente de la Cour des comptes, Zineb El Adaoui, a indiqué que les juridictions financières avaient transmis 55 dossiers à caractère pénal entre 2021 et 2025. Selon les données actualisées rendues publiques en février 2026, six de ces dossiers avaient donné lieu à des décisions définitives, cinq étaient en cours de jugement, six se trouvaient au stade de l’instruction, trente-quatre étaient encore en phase de recherche et quatre avaient été classés.

Ces chiffres ne signifient évidemment pas que 55 personnes ont été reconnues coupables de corruption. Ils montrent cependant qu’une large majorité des dossiers comportant des éléments susceptibles de relever du pénal se trouvait toujours, plusieurs années après le début de cette période, à différents stades de traitement judiciaire. C’est ici que surgit l’une des difficultés majeures de la reddition des comptes : la justice doit prendre le temps nécessaire pour éviter les erreurs judiciaires, mais une justice excessivement lente perd aussi une partie de son effet dissuasif.

Lorsqu’un citoyen entend parler de millions de dirhams de dysfonctionnements et qu’il ne sait toujours pas cinq ans plus tard si l’affaire s’est terminée par une condamnation, un acquittement ou un classement sans suite, il finit par croire que le rapport constitue lui-même la fin du processus. Or, dans un État institutionnel, le rapport devrait parfois n’en être que le commencement.

La reddition des comptes ne signifie pas uniquement la prison

Il est indispensable de distinguer plusieurs formes de responsabilité. La responsabilité politique existe lorsqu’un ministre ou un haut responsable échoue gravement dans la conduite d’un secteur sans avoir nécessairement commis de crime. Dans une démocratie mature, cet échec peut entraîner une démission, un limogeage ou une sanction politique. La responsabilité administrative concerne les violations de règles professionnelles ou disciplinaires. La responsabilité financière relève notamment du contrôle des juridictions financières. Quant à la responsabilité pénale, elle intervient lorsque des éléments permettent de suspecter des infractions telles que la corruption, le détournement, la dilapidation de fonds, la falsification, le trafic d’influence ou d’autres crimes définis par la loi.

Une partie du débat public marocain est parfois enfermée dans une alternative trop simple : soit un responsable est « corrompu et doit aller en prison », soit l’on affirme qu’aucune infraction pénale n’étant établie, il n’existerait aucun problème. Entre les deux se trouve pourtant un immense champ de responsabilité politique, administrative et financière.

Un responsable peut par exemple avoir dirigé pendant plusieurs années un secteur marqué par des retards importants, une mauvaise utilisation des ressources, des projets bloqués ou des résultats extrêmement faibles. Cela ne signifie pas automatiquement qu’il a commis une infraction pénale. Mais cela pose malgré tout la question de sa responsabilité politique. Une démocratie efficace ne devrait pas avoir besoin d’attendre une condamnation pour vol ou détournement afin de dire à un responsable public : votre gestion a échoué, vous devez en répondre.

Pourquoi la confiance des Marocains dans la politique s’affaiblit-elle ? Les chiffres montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une impression

La crise de confiance dans la politique ne relève pas uniquement des conversations de café ou des réseaux sociaux. Une enquête du Baromètre arabe menée au Maroc entre décembre 2023 et janvier 2024 auprès de plus de 2 400 personnes a montré que la confiance dans le gouvernement se situait autour de 33 %, tandis que celle accordée au chef du gouvernement était d’environ 30 %, contre 38 % pour le Parlement.

Dans cette même enquête, les citoyens ont placé l’économie, la corruption et les services publics parmi les problèmes les plus importants du pays. Environ 22 % des personnes interrogées estimaient que l’économie représentait le principal défi, 20 % désignaient la corruption et 18 % évoquaient les services publics. Dans le même temps, 68 % soutenaient un système parlementaire multipartite. Cette donnée est particulièrement intéressante : elle signifie que la déception vis-à-vis de la pratique politique ne traduit pas nécessairement un rejet de la politique ou de la démocratie. Elle peut au contraire signifier que les citoyens demandent des institutions plus efficaces, plus responsables et plus crédibles.

C’est probablement l’une des plus grandes difficultés de la politique marocaine contemporaine. Le citoyen n’est pas forcément opposé à l’État, à ses institutions ou à son pays. Il ne veut simplement plus entendre, tous les cinq ans, exactement les mêmes promesses. À chaque cycle électoral reviennent les mêmes mots : santé, éducation, emploi, justice sociale, lutte contre la corruption et reddition des comptes. Puis la législature se termine et une partie des citoyens a le sentiment que les mêmes problèmes restent devant elle.

À force de répétition, la promesse politique cesse alors d’être perçue comme un engagement et devient un élément de langage électoral. La crise ne touche plus seulement tel parti ou telle personnalité. Elle finit par contaminer la confiance dans l’acte politique lui-même.

Lorsque la mer semble offrir plus d’espoir que la politique : que nous disent les événements de Ceuta ?

Les événements observés autour de Fnideq et de Ceuta à la fin du mois de juillet et au début du mois d’août 2026 ne devraient pas être interprétés uniquement comme une question de frontière ou d’immigration irrégulière. Des milliers de jeunes Marocains ont tenté de rejoindre Ceuta dans un contexte alimenté également par des messages et des informations circulant sur les réseaux sociaux. Ces épisodes ont fait apparaître un profond sentiment de frustration chez des jeunes qui ont pu voir, ne serait-ce que pendant quelques heures, le passage vers l’Europe comme une possibilité de changer leur vie.

Il serait simpliste de réduire les motivations de tous ces jeunes à une seule explication. Certains sont attirés par le rêve européen, d’autres par l’absence d’emploi, d’autres encore par l’aventure ou par de fausses informations diffusées en ligne. Mais même après avoir écarté les exagérations, une question politique et sociale reste extrêmement préoccupante : comment une simple rumeur diffusée sur un téléphone portable, affirmant que la frontière pourrait être accessible, peut-elle pousser autant de jeunes à quitter leur domicile et à se diriger vers la mer ou les barrières frontalières ?

Pourquoi un jeune au début de sa vie adulte accepte-t-il de courir un risque important pour une chance incertaine de rejoindre l’Europe ? Cette question ne peut pas être réglée uniquement par des mesures sécuritaires. Elle nécessite aussi de comprendre ce qui manque dans la relation entre une partie de la jeunesse et son avenir au Maroc.

Les chiffres de l’emploi renforcent cette interrogation. L’économie marocaine a créé 193 000 emplois au cours de l’année 2025, ce qui constitue une évolution positive. Pourtant, le chômage est resté élevé, notamment chez les jeunes. Selon les résultats annuels de 2025, le taux de chômage des 15-24 ans atteignait 37,2 %, contre 13 % au niveau national selon la méthodologie alors en vigueur. Le nombre total de chômeurs dépassait 1,62 million de personnes. Après la mise en place d’une nouvelle enquête sur la population active en 2026, la méthodologie a évolué et les données du premier trimestre ont fait apparaître un taux de chômage national de 10,8 %, tandis que celui des 15-24 ans restait très élevé, à 29,2 %.

Le problème n’est donc pas d’affirmer que tous les jeunes veulent quitter le Maroc, ce qui serait faux. Il n’est pas non plus de nier les progrès économiques, industriels ou infrastructurels du pays, ce qui serait tout aussi faux. La vraie difficulté est qu’un pays peut attirer les investissements, moderniser ses infrastructures et développer de grands projets tout en laissant une partie de sa jeunesse avec le sentiment que cette croissance ne la concerne pas directement.

Cette distance entre l’image d’un Maroc émergent, industriel et ambitieux, et l’expérience quotidienne de certains citoyens peut devenir politiquement plus dangereuse que les chiffres économiques eux-mêmes si elle n’est pas réduite.

Ceuta n’est pas seulement une frontière avec l’Espagne : c’est aussi un miroir social marocain

Les événements de Ceuta ont relancé une réflexion plus large sur le chômage des jeunes, la mobilité sociale, les inégalités et le contrat social. La question essentielle devient alors la suivante : comment faire en sorte que le citoyen ressente réellement dans sa vie quotidienne les effets des progrès économiques nationaux ?

Poser cette question ne devrait jamais être considéré comme une attaque contre le Maroc. Cela peut au contraire constituer l’une des formes les plus exigeantes du patriotisme. Aimer son pays ne signifie pas prétendre que tout fonctionne parfaitement. Le citoyen qui réclame une école publique de qualité, un hôpital qui respecte la dignité du malade, un emploi digne, une justice indépendante, une administration sans corruption, une ville propre, de l’eau, des transports et un logement convenable ne cherche pas à affaiblir son pays. Il demande simplement que celui-ci devienne meilleur.

Le problème commence lorsque la critique sociale devient elle-même suspecte ou lorsqu’un citoyen a le sentiment que dénoncer des dysfonctionnements peut suffire à le transformer, aux yeux de certains, en adversaire de l’État ou en source de nuisance.

Liberté d’expression : peut-on vraiment lutter contre la corruption si les gens ont peur d’en parler ?

Il est difficile d’imaginer une réelle politique de reddition des comptes sans un espace dans lequel le journaliste, le chercheur, le militant ou le simple citoyen puisse poser les questions difficiles. Évidemment, la liberté d’expression ne peut pas servir de justification à la diffamation ou à l’invention d’accusations criminelles sans preuves. Celui qui accuse publiquement une personne de vol ou de détournement doit pouvoir produire des éléments sérieux, et la réputation ainsi que la présomption d’innocence doivent être protégées.

Mais l’autre extrême serait tout aussi dangereux : le droit ne devrait pas devenir un outil qui pousse les citoyens à craindre de critiquer une administration, un gouvernement, un responsable public, un service défaillant ou de possibles atteintes au bon usage de l’argent public.

Ces dernières années, différentes organisations marocaines et internationales de défense des droits humains ont soulevé plusieurs affaires concernant des poursuites contre des journalistes, blogueurs, militants et défenseurs des droits humains à la suite de publications, de déclarations ou de prises de position qu’elles considéraient comme liées à l’exercice de la liberté d’expression ou de rassemblement pacifique. De leur côté, les autorités et les juridictions invoquent les dispositions légales applicables aux dossiers qui leur sont soumis.

Ce débat mérite mieux que des slogans. La protection de la liberté d’expression ne signifie pas que la loi ne s’applique plus. Mais l’application de la loi ne devrait pas non plus créer un climat dans lequel le journaliste ou le citoyen hésite à poser des questions légitimes sur l’argent public, la gestion administrative ou d’éventuels dysfonctionnements.

Le citoyen qui critique l’école ou l’hôpital n’est pas un ennemi de l’État

L’une des erreurs les plus dangereuses que puisse commettre n’importe quel État consiste à confondre opposition et hostilité, critique et trahison, colère sociale et volonté de chaos. Un citoyen peut être profondément attaché au Maroc, à son peuple, à son histoire et à ses institutions, tout en étant révolté lorsqu’il voit un hôpital incapable de fournir un service digne ou une école publique qui n’offre pas aux enfants issus de milieux modestes les mêmes possibilités qu’aux plus favorisés.

Il est également possible de se féliciter des autoroutes, des ports, du train à grande vitesse, des aéroports, des investissements industriels, automobiles, aéronautiques ou énergétiques, tout en demandant pourquoi certaines zones restent privées de médecins, de transport scolaire, d’accès convenable à l’eau ou de services essentiels.

Un État fort n’est pas un État que personne ne critique. Un État fort est celui qui peut entendre la critique, corriger ses erreurs, sanctionner les abus, publier des informations et répondre avec des faits lorsque les accusations sont injustes. Lorsque le citoyen a le sentiment que sa parole peut conduire à une enquête, à une réforme ou à une correction, la liberté d’expression devient elle-même un instrument de lutte contre la corruption.

À l’inverse, si les citoyens finissent par penser que parler ne sert à rien, ou que parler coûte plus cher que se taire, la corruption trouve alors l’un de ses meilleurs alliés : le silence.

Des mobilisations de la génération Z à la question de la dignité : les revendications sont moins compliquées qu’on ne le pense

Depuis l’automne 2025, le Maroc a connu plusieurs mobilisations de jeunes, dont certaines ont été associées à des mouvements numériques comme « GenZ212 ». Une grande partie des revendications a porté sur la santé, l’éducation, l’emploi, le coût de la vie, les services publics et la lutte contre la corruption.

Ces mobilisations ont mis en lumière le sentiment d’une partie de la jeunesse selon lequel les grands projets économiques et infrastructurels ne produisent pas encore suffisamment d’effets dans la vie quotidienne. Dans le même temps, le gouvernement a reconnu à plusieurs reprises la légitimité d’une partie des attentes sociales et la nécessité de poursuivre les réformes.

Ce qui frappe surtout, c’est la simplicité des revendications fondamentales. Un diplômé demande un premier emploi. Une famille veut trouver un médecin lorsque son enfant tombe malade. Un père souhaite que l’école puisse offrir un avenir à son fils. Un citoyen veut entrer dans une administration sans devoir connaître quelqu’un. Un petit entrepreneur veut que les marchés publics soient attribués selon des règles transparentes. Un contribuable veut savoir pourquoi un projet financé par l’argent public a pris plusieurs années de retard.

Ces demandes ne constituent pas un programme idéologique extrême. Elles représentent tout simplement le sens quotidien de l’État. À ce niveau, le principe de responsabilité et de reddition des comptes cesse d’être un concept constitutionnel abstrait. Il devient une question d’école, d’hôpital, de travail, de pain et de dignité.

Et les mobilisations annoncées pour le dimanche 9 août 2026 ? Il faut éviter de présenter comme certain ce qui ne l’est pas encore

À la veille du dimanche 9 août 2026, des appels et des discussions circulent au sujet de possibles mobilisations et manifestations portant sur des revendications sociales et politiques. Il reste toutefois indispensable d’être prudent avant de parler d’un mouvement national coordonné dans l’ensemble du Royaume tant que l’ampleur réelle de la mobilisation, les organisateurs et les villes concernées ne sont pas clairement établis.

Mais que la mobilisation soit finalement limitée ou importante, le climat social dans lequel ces appels apparaissent n’est pas incompréhensible. Le point essentiel n’est d’ailleurs pas seulement de savoir combien de personnes descendront dans la rue. Ce sont surtout les revendications qui reviennent continuellement : santé, école, emploi, pouvoir d’achat, justice, lutte contre la corruption, dignité et liberté d’expression.

Lorsque les mêmes demandes apparaissent chez différentes générations, dans différentes villes et sous différentes formes de mobilisation, la question principale n’est plus de savoir qui a lancé tel hashtag ou organisé telle manifestation. La vraie question devient : pourquoi ces revendications restent-elles aussi présentes année après année ?

Pourquoi certains citoyens ont-ils parfois le sentiment qu’il existe deux Maroc ?

Une partie de la tension sociale provient du contraste entre deux réalités marocaines qui existent simultanément. Il y a le Maroc des autoroutes, des ports internationaux, du train à grande vitesse, des aéroports, des usines automobiles, de l’aéronautique, des énergies renouvelables, des investissements étrangers, des grands événements internationaux et de la préparation à la Coupe du monde 2030. Ces réalisations sont réelles et il serait absurde de les nier.

Mais il existe également le Maroc que voit le citoyen lorsqu’il cherche un lit dans un hôpital, attend pendant des mois un rendez-vous médical, cherche son premier emploi après l’université, constate la surcharge d’une classe scolaire ou vit dans une région encore marquée par l’isolement.

Une politique intelligente ne devrait pas opposer ces deux Maroc ni utiliser le premier pour nier le second. La question consiste à savoir comment transformer les investissements dans les grandes infrastructures en ce que l’on pourrait appeler une véritable infrastructure de la dignité : un bon hôpital, une bonne école, un emploi décent, une justice crédible et une administration respectueuse du citoyen.

Lorsqu’un jeune voit un stade ultramoderne mais ne trouve pas d’hôpital répondant aux attentes de sa famille, le stade n’est pas forcément le problème. Le problème est le sentiment que l’ordre des priorités nationales ne correspond pas suffisamment aux urgences de la vie quotidienne.

« D’où vient cet enrichissement ? » : une question simple qui exige un cadre juridique plus puissant

L’un des outils importants de la reddition des comptes moderne consiste à suivre l’évolution du patrimoine des responsables publics. La déclaration de patrimoine existe au Maroc, mais l’efficacité d’un tel système ne réside pas simplement dans le dépôt d’un document auprès d’une institution. Elle réside surtout dans la capacité à comparer ce qu’un responsable possédait avant son entrée en fonction avec ce qu’il possède pendant et après son mandat, et à mettre cette évolution en regard de ses revenus légitimes.

C’est précisément pour cette raison que la question de l’enrichissement illicite revient régulièrement dans le débat sur la lutte contre la corruption. Il ne s’agit évidemment pas de considérer tout responsable devenu plus riche comme corrompu. Une personne peut disposer d’investissements, d’un héritage, de revenus professionnels ou patrimoniaux parfaitement légitimes.

Le vrai problème est de disposer d’un mécanisme juridique efficace lorsque l’augmentation du patrimoine devient importante et difficilement explicable, tout en garantissant pleinement la présomption d’innocence et les droits de la défense. La question « d’où vient cet argent ? » ne devrait pas être une insulte politique. Dans les conditions prévues par la loi, elle devrait pouvoir devenir une véritable question institutionnelle, instruite et tranchée sur la base de preuves.

Les prochaines élections : allons-nous recommencer le même cycle ?

À l’approche des échéances électorales, les inquiétudes liées à l’argent politique, à l’achat de voix et à l’exploitation de la vulnérabilité sociale réapparaissent. Il serait profondément injuste d’accuser tous les partis ou tous les candidats de telles pratiques. Des milliers d’élus, de militants et de citoyens font de la politique avec sincérité et intégrité.

Mais lorsqu’il existe des cas d’achat de voix, d’utilisation d’argent ou de distribution d’avantages personnels en échange d’un soutien électoral, il s’agit d’une des formes les plus graves de corruption politique. Car la corruption commence alors avant même l’arrivée au pouvoir.

Si un candidat dépense de l’argent pour acheter son chemin vers un mandat public, la fonction élective risque de se transformer en investissement. Et lorsqu’un siège devient un investissement, une question dangereuse apparaît immédiatement : comment le candidat cherchera-t-il ensuite à récupérer l’argent dépensé ?

La lutte contre la corruption dans l’administration et dans les marchés publics commence donc avant le jour du scrutin. Elle passe par le contrôle du financement des campagnes, le suivi des dépenses, l’enquête rapide sur les soupçons sérieux d’achat de voix, les sanctions lorsque les faits sont établis, et l’éducation civique du citoyen. Une somme reçue la veille du vote peut sembler avantageuse sur le moment, mais elle peut coûter plusieurs années de mauvais services publics.

Pourquoi les rapports ne suffisent-ils pas à reconstruire la confiance ?

La Cour des comptes peut produire le meilleur rapport possible, l’Instance nationale de la probité peut présenter des recommandations ambitieuses et le Parlement peut débattre pendant des dizaines d’heures. Mais le citoyen finit toujours par poser la même question : qu’est-ce qui a changé ?

Lorsqu’un rapport révèle un dysfonctionnement, le citoyen veut connaître la suite. Le responsable a-t-il corrigé le problème ? Les sommes ont-elles été récupérées ? Une sanction administrative a-t-elle été prononcée ? Le responsable a-t-il démissionné ? Le dossier a-t-il été transmis à la justice ? Si oui, y a-t-il eu acquittement ou condamnation ?

C’est cette traçabilité qui transforme le contrôle en confiance. Le Maroc pourrait franchir une étape importante en développant un système beaucoup plus lisible permettant de suivre le devenir des recommandations des institutions de contrôle et des dossiers transmis à la justice, tout en protégeant naturellement le secret de l’enquête et la présomption d’innocence.

Le citoyen n’a pas besoin d’accéder aux secrets d’une instruction judiciaire. Mais une fois les procédures achevées, il doit pouvoir connaître leur résultat. Un rapport dont personne ne connaît la suite finit par devenir une histoire racontée dans l’opinion publique. Un rapport qui produit une correction, une récupération de fonds, une décision judiciaire ou un acquittement clair devient, lui, la preuve qu’une institution fonctionne.

Quand le Maroc commencera-t-il donc réellement à appliquer la responsabilité et la reddition des comptes ?

En réalité, le Maroc ne part pas de zéro. Il existe des mécanismes de responsabilité, des institutions, des enquêtes, des procès, des condamnations, des récupérations de fonds et des réformes. Il serait donc inexact d’affirmer que le principe de reddition des comptes n’est absolument jamais appliqué.

Mais le pays n’est pas encore arrivé au stade où le citoyen a le sentiment que ce mécanisme fonctionne de manière suffisamment automatique, rapide, transparente et égalitaire pour devenir une véritable culture de dissuasion.

On pourra réellement parler de changement lorsque tout responsable saura, avant même de commettre une faute, que la dépense est traçable, que son patrimoine peut être contrôlé, que les marchés publics peuvent être examinés, que le journaliste est libre de poser des questions, que les organismes de contrôle peuvent accéder aux documents, que le parquet agit lorsqu’il existe des éléments sérieux, que les tribunaux statuent dans des délais raisonnables, que les décisions sont exécutées, que l’argent public peut être récupéré et que l’appartenance politique ou l’influence personnelle ne changent pas les règles du jeu.

Ce jour-là, le principe de responsabilité et de reddition des comptes cessera d’être une belle phrase constitutionnelle pour devenir une véritable culture de l’État.

Conclusion : le plus grand danger n’est pas que le citoyen proteste, mais qu’il perde l’espoir que quelque chose puisse changer

Le citoyen qui manifeste croit encore, d’une certaine manière, que sa voix peut provoquer un changement. Le journaliste qui enquête croit encore que la vérité compte. Le jeune qui demande un hôpital, une école, un emploi et une justice digne ne réclame pas l’impossible. Il réclame simplement les fonctions fondamentales d’un État moderne.

Le véritable danger commence lorsque les gens arrivent à la conclusion que parler ne sert à rien, voter ne sert à rien, les rapports ne servent à rien, les plaintes ne servent à rien et que le seul chemin vers une vie meilleure passe par la mer.

C’est peut-être pour cette raison que les images des jeunes aux portes de Ceuta sont devenues bien plus que les images d’une tentative de migration irrégulière. Elles sont aussi, dans une certaine mesure, une question politique et sociale adressée à l’ensemble du pays : que faut-il offrir à cette jeunesse pour qu’elle choisisse de construire son avenir dans son propre pays plutôt que de risquer sa vie pour le quitter ?

La réponse ne viendra pas d’un nouveau discours sur le patriotisme. Une grande partie de ces jeunes n’a pas besoin de leçons sur l’amour du Maroc. Beaucoup aiment profondément leur pays et sont précisément en colère parce qu’ils veulent le voir meilleur.

La réponse consiste à construire un Maroc dans lequel la compétence est récompensée, l’argent public protégé, les responsables réellement comptables de leurs actes, la critique acceptée, la dignité du malade respectée, l’enfant correctement éduqué et le jeune convaincu qu’il existe pour lui une place, un travail et un avenir.

La question du titre reste donc ouverte :

Quand le Maroc commencera-t-il réellement à appliquer le principe de « responsabilité et reddition des comptes » ?

Il commencera à l’appliquer pleinement lorsque la question ne sera plus : « Qui peut échapper à la reddition des comptes ? », mais que chaque responsable se demandera avant de prendre une décision : comment pourrai-je expliquer et justifier cette décision demain devant la loi, les institutions et les citoyens ?

Ce jour-là, les Marocains n’auront plus besoin d’entendre constamment l’expression « responsabilité et reddition des comptes ».

Ils la verront.

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