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REPORTAGE. "C'est le champion du monde de la pollution !" : Aramco, l'encombrant mais richissime sponsor pétrolier de la Coupe du monde

Le géant du pétrole saoudien s’affiche sur tous les terrains du Mondial. Un partenariat en or massif avec la Fifa qui fait bondir les militants écologistes.

Joueurs prêts, ballon dans le rond central, arbitre en position. « Le compte à rebours du coup d’envoi du match avec Aramcoooo », braille le speaker du SoFi Stadium de Los Angeles (Californie). Si les 70 000 spectateurs n’ont rien entendu, ils ont au moins vu : le nom du géant du pétrole saoudien apparaît toutes les cinq minutes sur les 320 mètres de panneaux publicitaires installés autour de la pelouse. Le slogan de l’entreprise, « Global Energy Partner », coloré en bleu et vert, est visible de tous les supporters. Y compris ceux qui siègent tout en haut de l’enceinte sportive.

Moins connue en France qu’Adidas, Coca-Cola, Hyundai ou Visa, la compagnie pétrolière publique de l’Arabie saoudite est devenue l’un des principaux sponsors de la Coupe du monde, moyennant un contrat estimé entre 75 et 100 millions de dollars (entre 66 et 88 millions d’euros), selon une estimation de Forbes. Une page de pub XXL de cinq semaines, devant des milliards de téléspectateurs, qui rend furieux les défenseurs de l’environnement.

Déguisés en anges de la mort, une douzaine de militants d’Extinction Rebellion, plantés au bord de la route qui mène au SoFi Stadium, hèlent les automobilistes, supporters ou passants, dimanche 21 juin à quelques minutes du match Belgique-Iran (0-0). Sur les pancartes, ils apostrophent la Fifa, qui s’est engagée à la neutralité carbone pour 2040 : « Hey ! Un football sans énergie fossile est possible ! » ou encore : « Dégagez Aramco de la Coupe du monde ! ».

Quelques klaxons en signe d’approbation, mais beaucoup de regards interrogatifs devant les « lamentors ». Il faut dire que ces activistes interpellent. Drapés dans des costumes en toile de jute, ils affichent des messages explicites sur les conséquences du réchauffement climatique : « Pauvreté », « Acidification des océans », « Montée des eaux », « Guerre pour les ressources » ou encore « Blanchissement corallien ». « Aramco, c’est le champion du monde de la pollution », résume Zan Dubin, organisatrice de la manifestation d’Extinction Rebellion et d’autres ONG locales.

Déguisés en anges de la mort, des militants d’Extinction Rebellion protestent contre le géant saoudien Aramco, devant le SoFi Stadium de Los Angeles (Californie), le 21 juin 2026. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Parmi les militants, Benji, un enseignant, se désole : « Associer le nom d’Aramco à une compétition comme la Coupe du monde rend les énergies fossiles acceptables. Les gens qui ne connaissent pas vont chercher le nom sur Google et se disent que ça doit être sympa. » Son fils, Cody, 11 ans, joue au soccer et s’inquiète : « Si ça continue, pourrai-je encore y jouer l’été ? Sur une pelouse naturelle ? » Il brandit son écriteau fait maison, décoré de dessins d’enfant : « Des sponsors verts maintenant ! » devant des supporters iraniens et belges qui lui accordent à peine un regard.

Au même moment, d’autres activistes scandent les mêmes slogans à Houston, Miami, Seattle, Dallas ou dans le New Jersey, sur cinq autres sites accueillant la Coupe du monde. Les précédentes campagnes, contre d’autres compagnies pétrolières associées au sport américain, avaient obtenu moins d’écho médiatique. Zan Dubin se félicite : « Le football constitue une formidable caisse de résonance. »

Aramco l’a bien compris aussi. La compagnie pétrolière étatique représente à elle seule 4% des émissions de gaz à effet de serre du monde, soit plus que la Russie, souligne l’ONG Carbon Majors dans son rapport annuel. Un triste palmarès de champion du monde de la pollution qui ne l’empêche pas d’accoler son nom à la plus grande compétition sportive de la planète. Sollicité par franceinfo, le géant s’est tenu à la virgule près au communiqué suivant : « Aramco est fière d’être partenaire majeur mondial exclusif de la Fifa dans la catégorie énergie, pour tirer parti de l’audience incomparable du football pour toucher des milliards de gens. »

« Son but n’est pas de vendre du gasoil aux supporters américains ou européens [la compagnie n’est pas implantée dans ces continents] », explique Ricardo Fort, longtemps responsable des partenariats pour Coca-Cola, autre sponsor de la Coupe du monde au pedigree écologique plus gris que vert. Ce genre de contrat de sponsoring vise surtout à améliorer la visibilité, l’influence et la réputation de l’entreprise. » Et Aramco a mis les moyens pour y parvenir. Contrairement à l’usage, il sera présent sur les trois prochaines Coupes du monde – en plus des tournois féminins – jusqu’au Mondial à la maison de 2034.

Il faut forer plus profond pour comprendre les véritables motivations du principal producteur de pétrole du monde, poursuit Raphaël Le Magoariec, docteur en géopolitique et spécialiste des pays du Golfe. « Aramco constitue l’un des bras armés de l’Arabie saoudite pour s’affirmer à l’échelle mondiale. Et de manière paradoxale, puisque sa stratégie consiste à construire son plan post-pétrole en s’appuyant dessus. » Plus précisément, sur l’argent qu’il génère : la bagatelle de 316 milliards de dollars de recettes pétrolières rien que pour l’année 2025.

Si l’Occident a beaucoup glosé sur l’abandon du projet pharaonique de ville-monde de Neom ou le renoncement des Saoudiens à accueillir les Jeux asiatiques d’hiver de 2029, le gros du projet « Vision 2030 », axé autour de l’accueil de la Coupe du monde en 2034, demeure, lui, inchangé. « Derrière tout cela, il y a une stratégie pour réinstaller le pays comme leader des pays arabes », statut que lui a contesté le Qatar, poursuit Raphaël Le Magoariec. 

Le sponsor Aramco s'affiche sur les panneaux publicitaires du SoFi Stadium de Los Angeles, le 21 juin 2026, lors du match de Coupe du monde entre l'Iran et la Belgique. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Le sponsor Aramco s’affiche sur les panneaux publicitaires du SoFi Stadium de Los Angeles, le 21 juin 2026, lors du match de Coupe du monde entre l’Iran et la Belgique. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Contrairement au petit émirat, hôte de la Coupe du monde 2022, qui avait basé toute sa stratégie d’influence vers les pays occidentaux, l’Arabie saoudite soigne aussi son image chez ses voisins de l’Est grâce à Aramco. La compagnie sponsorise les plus grandes compétitions de cricket, sport roi en Inde ou au Pakistan, via un partenariat avec la fédération internationale. 

« L’Arabie saoudite veut clairement s’inspirer de ce qu’a réussi le Qatar, soupire Nick McGeehan, de l’ONG FairSquare, qui alerte depuis des années sur l’influence grandissante de l’Etat saoudien dans le football. La différence, c’est qu’ils sont plus nombreux, plus puissants, et disposent de beaucoup plus d’argent. » A l’aube de la Coupe du monde, FairSquare et une autre ONG, Fossil Free Football, ont publié un rapport alarmant sur les conditions de travail des salariés d’Aramco, contraints de rôtir par 50°C sur les installations pétrolières dans la péninsule arabique. Sollicitée par franceinfo, la compagnie s’est refusée à tout commentaire. Un scandale qui fait écho à la polémique sur les ouvriers népalais enterrés par centaines au Qatar sur les chantiers du Mondial 2022.

Plus globalement, Extinction Rebellion comme FairSquare tentent de remettre en cause la dépendance massive de l’industrie du sport, et du football en particulier, aux industries polluantes. Faites la liste des compagnies énergétiques qui ont accolé leur nom aux dernières grandes compétitions : en 2022, QatarEnergy pour la Coupe du monde. En 2018, Gazprom pour le Mondial russe. En 2016, Correios, la compagnie étatique brésilienne, pour les Jeux de Rio. « A chaque fois, il s’agissait plus de soutenir un projet national et de jouer un rôle dans l’amélioration de l’image du pays », appuie Ricardo Fort. 

Surtout, aucun joueur de renom n’a pris position sur cette question, pourtant centrale dans le débat public. « Beaucoup de sportifs n’osent pas s’engager car la défense de l’environnement est devenue une question politique alors que ça devrait être au même niveau que les droits humains, estime Brent Suter, joueur de baseball des Los Angeles Angels et fer de lance sur les questions climatiques au sein de l’association Players for the Planet… où les stars du soccer ne se bousculent pas. « Ce serait formidable d’avoir un joueur du calibre de Lionel Messi parmi nous, sa voix porte dans le monde entier. » Sauf que la star argentine s’affiche dans des spots publicitaires pour l’Arabie saoudite. Et elle ne semble pas la mieux placée pour se fâcher avec un de ses partenaires.


Source:

www.franceinfo.fr

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