L’année
dernière, une femme au foyer ukrainienne de 35 ans, dont le mariage battait de
l’aile, a entretenu pendant plusieurs mois des échanges WhatsApp avec Achmad,
commandant tchétchène. Celui-ci était alors en mission dans le sud occupé de l’Ukraine.
Au fil des conversations, ils se sont confié leurs inquiétudes, leurs
désillusions et les espoirs qu’ils entrevoyaient pour l’après-guerre. Elle s’intéressait
à son quotidien sur le front et, lui, répondait en toute confiance. Après
plusieurs sollicitations, il lui a envoyé une photo de lui prise dans la
caserne. À l’arrière-plan, une carte révélait la position exacte de son unité.
Cette femme
n’a pourtant jamais existé, rapporte le média américain The Atlantic. Derrière son identité se cache Serhiy, un officier de
la direction du renseignement militaire ukrainien. L’opération visait à
soutirer des informations stratégiques auprès des forces ennemies.
Depuis le début
de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, la résistance autrefois menée
par le grand public a progressivement laissé sa place à une guerre de l’ombre,
basée sur un travail de renseignement minutieux mené par des agents chevronnés.
Contrairement à Serhiy, la plupart des personnes chargées d’établir de fausses relations en ligne avec
les soldats russes sont des femmes. Leur mission consiste à identifier les cibles,
vérifier leurs coordonnées et transmettre ces informations à l’armée
ukrainienne.
Peu d’entre
elles ont reçu une formation professionnelle. La plupart apprennent leur métier
sur le terrain. Les partisanes se transmettent des manuels de techniques d’espionnage
sous format papier, afin d’éviter l’utilisation des canaux numériques
conventionnels. Au sein de la brigade de Kherson, un ancien guide soviétique
décrivant les tactiques de «catfishing» (une activité trompeuse par laquelle une personne crée un personnage fictif ou une fausse identité) de la CIA en Afrique pendant la Guerre
froide figure parmi les ouvrages les plus recherchés.
Des formations bénévoles proposées
Olena
Biletska dirige la Garde des femmes ukrainiennes, une organisation bénévole
lancée après l’annexion de la Crimée en 2014. Sa vocation initiale était de préparer
les femmes à survivre en cas d’attaque ou d’occupation. En 2022, plus de 60.000
participantes ont suivi la formation. Au programme de cet enseignement particulier: techniques d’autodéfense, travail de résistance, techniques de survie en territoire occupé, collecte de renseignements et méthodes pour déjouer les détecteurs de mensonges. De nombreuses initiées vivent
actuellement sous contrôle russe et agissent, dans l’ombre, pour leur pays.
Dans les
zones occupées, les espionnes sont devenues l’épine dorsale
de la résistance. Beaucoup occupent des postes au sein des structures
administratives mises en place par Moscou –dans les cliniques, les écoles, voire
même les institutions. Leur présence leur permet d’observer discrètement les
activités russes et d’en rendre compte aux services de renseignement
ukrainiens. Elles profitent également d’un avantage inattendu: les préjugés
persistants de nombreux soldats russes, qui peinent encore à imaginer des
femmes dans un rôle de combattantes ou d’espionnes.
Des femmes victimes de violences sexuelles
Pour
Roksana, qui a travaillé dans une clinique près de Kherson, les expériences
traumatisantes de la guerre ont nourri une détermination sans faille à mettre
fin à l’occupation russe. «Presque tous les jours, pendant les
premières semaines qui ont suivi l’invasion, nous apprenions qu’un nouveau
corps gisait dans la rue, se souvient-elle. S’il s’agissait d’une femme,
elle avait souvent été victime d’abus.»
Un constat confirmé par la docteure Tetyana Kostyantynivna,
directrice du centre pour femmes de l’un des plus grands hôpitaux de Kiev.
Entre 2022 et 2023, l’établissement a pris en charge de nombreuses victimes d’agressions
sexuelles venues des territoires occupés par Moscou. Les plus jeunes étaient âgées
d’à peine 4 ans. «Au cours des quatre dernières années, nous sommes
devenus une référence mondiale en matière de nouvelles méthodes de chirurgie
reconstructive gynécologique», souligne-t-elle.
Les spécialistes s’accordent sur le rôle crucial joué par
les femmes dans la résistance ukrainienne. «Elles peuvent se rendre là où
les hommes ne peuvent pas aller et faire ce que les hommes ne peuvent pas faire»,
explique Petro Andriushchenko, qui dirige une cellule opérant à Marioupol. Puis
il ajoute sans détour: «Et elles sont impitoyables.»
Plusieurs chefs de la résistance appellent leurs agentes sous
le nom de vidma, un mot généralement traduit par «sorcière», mais dont
le sens est bien différent dans la culture ukrainienne. Le terme dérive de vidate,
qui signifie «savoir». Lesia Orobets, ancienne députée du Parlement ukrainien, étaye:
«Les vidmas étaient sages. Elles comprenaient les secrets de l’environnement
qui les entourait. Ici, nos vidmas étaient respectées pour leur
savoir, et non brûlées pour cela.» Aujourd’hui, ces sorcières sont devenues
des figures redoutées de la guerre clandestine menée contre l’occupation russe.
Discrètes, mobiles et patientes, elles traversent les territoires occupés comme
des ombres, à l’affût du moindre détail qui pourrait profiter à l’armée
ukrainienne.
Source:
www.slate.fr


