Une stratégie qui dépasse une simple visite à Moscou
La rencontre entre Mohamed ben Zayed Al Nahyane et Vladimir Poutine à Moscou ne peut pas être considérée comme une simple visite diplomatique de plus. Elle révèle une vision stratégique plus vaste, celle d’un pays qui refuse de se laisser enfermer dans les divisions d’un monde devenu de plus en plus polarisé. Alors que l’Europe maintient ses sanctions contre la Russie et soutient l’Ukraine, les Émirats arabes unis ont fait un choix différent : préserver les canaux de dialogue avec Moscou, sans rompre leurs partenariats profonds avec la France, les États-Unis, l’Europe et les grandes puissances asiatiques. Cette politique ne relève pas d’une hésitation. Elle traduit au contraire une volonté d’indépendance et une lecture lucide des rapports de force internationaux.
Mohamed ben Zayed et l’autonomie stratégique
Depuis plusieurs années, Mohamed ben Zayed a construit une diplomatie fondée sur la diversification des alliances. Les Émirats ne veulent dépendre ni d’un seul marché, ni d’un seul partenaire militaire, ni d’un seul bloc politique. Ils coopèrent avec les États-Unis dans le domaine de la sécurité, avec la France dans la défense, la culture, l’énergie et les technologies, avec la Chine et l’Inde dans le commerce et l’investissement, tout en renforçant leur dialogue avec la Russie. Cette capacité à travailler avec des puissances parfois opposées fait aujourd’hui des Émirats un acteur à part dans le monde arabe. Abou Dhabi cherche moins à choisir un camp qu’à protéger les intérêts de son pays dans toutes les directions.
La Russie, un partenaire qui compte
La relation entre les Émirats arabes unis et la Russie repose sur des intérêts économiques, énergétiques et géopolitiques concrets. Les deux pays ont renforcé leurs échanges dans le commerce, les investissements, la finance, les transports, la logistique, l’innovation et les nouvelles technologies. Moscou représente pour les Émirats une puissance incontournable en Eurasie et dans plusieurs crises régionales. Les Émirats, de leur côté, représentent pour la Russie un partenaire économique solide, doté d’une influence importante dans le Golfe, en Afrique et dans les réseaux financiers internationaux. La visite de Mohamed ben Zayed à Moscou s’inscrit donc dans une logique de long terme : garder ouverte une relation utile, sans pour autant sacrifier les partenariats occidentaux.
Une diplomatie qui garde les portes ouvertes
La grande force de la diplomatie émiratie est de ne pas confondre désaccord et rupture. Les Émirats ont démontré cette approche en jouant un rôle de médiation dans des échanges humanitaires entre la Russie et l’Ukraine. Ce rôle ne signifie pas qu’Abou Dhabi peut résoudre à lui seul une guerre aussi complexe. Mais il montre qu’un pays qui continue de parler à toutes les parties peut devenir utile lorsque les grandes capitales cessent de se parler directement. Mohamed ben Zayed semble avoir compris que l’influence ne se mesure pas seulement par la puissance militaire ou la taille du territoire. Elle se mesure aussi à la capacité de créer du dialogue là où d’autres ont choisi le silence.
La France et les Émirats : un partenariat durable
Le rapprochement avec la Russie ne signifie pas un éloignement de la France. Paris et Abou Dhabi entretiennent une relation stratégique ancienne, fondée sur la confiance, les intérêts économiques, la défense, la culture, l’éducation et l’innovation. La France reste l’un des partenaires européens les plus importants des Émirats arabes unis. Le dialogue entre Emmanuel Macron et Mohamed ben Zayed illustre cette volonté de maintenir une relation forte, malgré les tensions internationales. Les Émirats ne sont pas un pays d’alignement automatique, et c’est précisément cette indépendance qui leur donne une valeur particulière aux yeux de leurs partenaires.
Une indépendance assumée dans le domaine de l’énergie
La question énergétique est également au cœur de cette stratégie. La décision des Émirats de quitter l’OPEP marque leur volonté de défendre plus librement leurs propres choix économiques et énergétiques. Elle ne signifie pas une rupture avec les grands producteurs du Golfe ou avec la Russie, mais elle montre qu’Abou Dhabi veut conserver une capacité de décision souveraine. Dans un monde où l’énergie reste un facteur majeur de puissance, les Émirats souhaitent adapter leur politique à leurs besoins de développement, à leurs ambitions industrielles et à leur vision de l’avenir.
La rivalité avec l’Arabie saoudite
Cette diplomatie doit aussi être analysée à la lumière de la compétition grandissante entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Les deux pays restent liés par l’histoire, la géographie, la sécurité du Golfe et des intérêts économiques considérables. Mais ils défendent désormais des ambitions distinctes en matière d’investissements, de tourisme, de transport, de technologies, de ports et de leadership régional. L’Arabie saoudite veut affirmer son rôle de grande puissance arabe, porté par sa taille, ses ressources et son poids religieux. Les Émirats, eux, misent sur la rapidité de décision, la qualité de leurs infrastructures, leur stabilité, leur réseau commercial et leur capacité à nouer des relations avec tous les acteurs.
Le Yémen et le Soudan, révélateurs des divergences
Les crises au Yémen et au Soudan ont mis en évidence des différences de priorités entre Riyad et Abou Dhabi. Au Yémen, l’Arabie saoudite se concentre avant tout sur la sécurité de sa frontière et sur la stabilité politique du pays. Les Émirats s’intéressent davantage à la sécurité maritime, aux ports, aux équilibres du Sud et à la mer Rouge. Au Soudan également, les intérêts des deux pays ne coïncident pas toujours. Il serait toutefois exagéré de parler d’une rupture totale : Riyad et Abou Dhabi ont encore de nombreux intérêts communs. Mais leur concurrence montre que le Golfe n’est plus dominé par une vision unique et que les Émirats entendent défendre leur propre voie.
Le défi européen : dialoguer sans créer de malentendu
La relation avec Moscou comporte naturellement un risque politique. L’Europe surveille les mécanismes qui pourraient permettre le contournement des sanctions imposées à la Russie. Les Émirats doivent donc préserver une ligne claire entre coopération économique légale, dialogue politique et médiation humanitaire. Le danger ne réside pas dans le fait de parler avec la Russie. Il apparaîtrait seulement si Abou Dhabi était perçu comme une plateforme permettant de contourner les règles internationales. La diplomatie émiratie devra donc continuer à démontrer qu’elle agit pour la stabilité, le dialogue et le respect de ses engagements internationaux.
Une vision de long terme pour les Émirats
Mohamed ben Zayed a fait des Émirats arabes unis une puissance d’influence bien plus grande que leur taille démographique ne le laisserait imaginer. Son projet repose sur la stabilité intérieure, la diversification économique, l’investissement dans l’avenir et une diplomatie active. Les Émirats ne cherchent pas à avoir des ennemis ; ils cherchent à avoir des partenaires, des relais et des options. Dans un monde où les crises se multiplient, cette stratégie est ambitieuse, parfois risquée, mais profondément cohérente.
La paix se prépare aussi par le dialogue
Il est encore trop tôt pour affirmer que l’Europe s’ouvrira rapidement à Vladimir Poutine ou qu’une paix immédiate est proche. La guerre en Ukraine reste un obstacle majeur et les questions de sécurité européenne demeurent centrales. Mais les Émirats peuvent contribuer à maintenir les relations qui seront peut-être nécessaires demain. La paix ne commence pas toujours par un grand accord. Elle commence parfois par un canal de communication qui n’a jamais été fermé. C’est peut-être là que se situe la véritable force de la diplomatie de Mohamed ben Zayed : préserver le dialogue aujourd’hui afin de rendre possible l’apaisement de demain.
Bio auteur
Hammouch Isaac est journaliste et écrivain belgo-marocain, auteur de plusieurs ouvrages et tribunes. Il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance ainsi que les transformations politiques, sociales et géopolitiques du monde contemporain.


