Mojtaba Khamenei consolide son pouvoir au cœur d’une République islamique qui se transforme en forteresse militaire et sécuritaire
Depuis son accession à la fonction de Guide suprême de l’Iran en mars 2026, Mojtaba Khamenei demeure largement absent de la scène publique. Pourtant, derrière cette absence spectaculaire, le nouveau dirigeant iranien imprime progressivement sa marque sur les institutions les plus sensibles du pays. Les récentes nominations intervenues au sommet des forces armées iraniennes, des Gardiens de la révolution, du Basij et du Conseil suprême de sécurité nationale dépassent largement le cadre d’un simple renouvellement administratif. Elles révèlent une transformation beaucoup plus profonde de la République islamique d’Iran, désormais organisée autour d’une priorité absolue : garantir la survie du régime dans un environnement régional où la confrontation militaire est devenue une réalité permanente. Mojtaba Khamenei n’hérite donc pas simplement du système construit pendant plusieurs décennies par son père, Ali Khamenei. Il prend les commandes d’un Iran profondément bouleversé par la guerre, les frappes contre son territoire, la disparition de plusieurs hauts responsables militaires et l’affaiblissement de certaines structures traditionnelles du pouvoir. Dans ce contexte, la question essentielle n’est plus seulement de savoir comment le nouveau Guide gouvernera l’Iran, mais quelle forme de régime émergera de cette période exceptionnelle.
Le fils d’Ali Khamenei a hérité du titre suprême, mais pas encore de l’autorité personnelle de son père
Comparer automatiquement Mojtaba Khamenei à Ali Khamenei serait trompeur, car les deux hommes arrivent au sommet du pouvoir dans des circonstances radicalement différentes. Pendant plus de trois décennies, Ali Khamenei avait construit une architecture d’influence extrêmement complexe reliant le clergé chiite, les Gardiens de la révolution iraniens, les services de renseignement, le système judiciaire, les fondations religieuses, les médias d’État et une partie considérable de l’économie. Son autorité ne provenait donc pas uniquement de son titre de Guide suprême : elle reposait sur plusieurs décennies de relations personnelles, d’arbitrages politiques et de fidélités accumulées. Mojtaba Khamenei, lui, a reçu la fonction sans pouvoir immédiatement hériter de cette profondeur politique. Sa priorité semble par conséquent être de construire rapidement son propre système de loyautés, notamment au sein de l’appareil militaire et sécuritaire. Les nominations récentes peuvent être comprises dans cette perspective : le nouveau Guide ne se contente pas de remplacer des responsables ou de réorganiser une chaîne de commandement affaiblie par la guerre, il cherche également à déterminer quels hommes seront chargés de protéger le régime et, par extension, son propre pouvoir. La succession iranienne n’est donc pas achevée simplement parce qu’un nouveau Guide a été nommé. Elle se poursuit actuellement à travers la recomposition silencieuse des centres de décision de Téhéran.
Les vétérans des Gardiens de la révolution reviennent au centre du pouvoir iranien
Les personnalités aujourd’hui promues ou rappelées aux postes stratégiques ne représentent pas une nouvelle génération politique désireuse de rompre avec l’héritage révolutionnaire. Au contraire, plusieurs appartiennent au cœur historique de l’appareil militaire et sécuritaire de la République islamique. Ahmad Vahidi, Mohsen Rezaei ou encore Hossein Taeb incarnent chacun, à différents niveaux, cette continuité avec les structures qui ont accompagné le régime depuis ses périodes les plus difficiles. Rezaei appartient à la génération de la guerre Iran-Irak et a longtemps dirigé les Gardiens de la révolution ; Vahidi possède une longue expérience des structures militaires et sécuritaires ; Taeb connaît intimement les mécanismes du renseignement et du Basij. Leur retour ou leur promotion indique que le régime iranien privilégie actuellement l’expérience, la fidélité idéologique et la connaissance des mécanismes de survie du système plutôt qu’une ouverture politique. Cette orientation permet de comprendre l’un des choix fondamentaux de Mojtaba Khamenei : face à l’incertitude, le nouveau Guide semble faire confiance aux hommes qui considèrent depuis des décennies que la sécurité nationale iranienne, la puissance militaire et la stabilité intérieure constituent un même ensemble. La République islamique ne prépare donc pas une transition vers un modèle plus souple. Elle renforce au contraire ceux qui connaissent le mieux les instruments de coercition, de renseignement et de défense du régime.
La République islamique se transforme progressivement en État de sécurité permanente
L’Iran a toujours été un régime autoritaire doté d’un puissant appareil militaire et sécuritaire, mais la situation actuelle pourrait modifier profondément la hiérarchie interne du pouvoir. Pendant plusieurs décennies, la République islamique avait maintenu une forme d’équilibre entre le Guide suprême, le clergé, les institutions électorales étroitement contrôlées, les technocrates, les diplomates, les milieux économiques et les Gardiens de la révolution. Ces derniers occupaient déjà une place considérable, mais ils évoluaient dans une architecture plus vaste dont Ali Khamenei constituait l’arbitre incontestable. Aujourd’hui, la logique sécuritaire tend à devenir le principe organisateur du système tout entier. L’Iran ne raisonne plus seulement comme un État cherchant à empêcher une guerre future : il se comporte comme un pays convaincu que les affrontements militaires peuvent désormais revenir régulièrement sur son propre territoire. Cette évolution change nécessairement les priorités. Il faut pouvoir remplacer rapidement des commandants, protéger les infrastructures stratégiques, maintenir les communications, préserver les capacités balistiques, sécuriser les frontières, surveiller les mouvements intérieurs et garantir la continuité du pouvoir même en cas de nouvelles frappes. La politique iranienne, la défense nationale et la sécurité intérieure deviennent ainsi de plus en plus difficiles à séparer, donnant naissance à un système conçu non seulement pour combattre, mais surtout pour survivre durablement à une situation de confrontation.
Le véritable projet militaire iranien consiste peut-être moins à gagner une guerre qu’à devenir impossible à neutraliser
La transformation actuelle de l’appareil militaire iranien ne signifie pas nécessairement que Téhéran prépare une immense offensive régionale. Cette lecture serait trop simple. L’objectif stratégique pourrait être beaucoup plus pragmatique : construire une structure capable de continuer à fonctionner malgré les pertes, les bombardements, les assassinats ciblés de responsables militaires, les perturbations économiques et la pression internationale. Les enseignements des derniers mois sont probablement étudiés avec une attention extrême par les états-majors iraniens. Lorsqu’une chaîne de commandement peut être rapidement désorganisée par l’élimination de quelques responsables, la réponse consiste à multiplier les mécanismes de succession, à décentraliser certaines capacités et à rapprocher les différents centres opérationnels. Lorsqu’un adversaire possède une supériorité technologique et aérienne considérable, l’objectif n’est plus nécessairement de rechercher une victoire militaire conventionnelle, mais d’empêcher cet adversaire de transformer sa supériorité tactique en victoire stratégique définitive. La stratégie militaire de l’Iran semble donc évoluer vers une logique de résilience : conserver suffisamment de missiles, de drones, de forces navales, de réseaux de renseignement et de capacités asymétriques pour garantir qu’une nouvelle confrontation restera longue, coûteuse et politiquement complexe.
Mojtaba Khamenei renforce les Gardiens de la révolution, mais cette dépendance pourrait aussi limiter son propre pouvoir
C’est l’un des paradoxes les plus importants de la nouvelle période iranienne. Les nominations décidées par Mojtaba Khamenei peuvent être considérées comme les instruments d’une consolidation personnelle : en choisissant les responsables des principales structures militaires et sécuritaires, le nouveau Guide construit progressivement son réseau et place des hommes expérimentés aux postes dont dépend directement la stabilité de son pouvoir. Mais cette stratégie comporte une contradiction fondamentale. Plus le Guide dépend des Gardiens de la révolution pour garantir sa sécurité, assurer la continuité de l’État et contenir les crises intérieures, plus les Gardiens deviennent eux-mêmes indispensables. Le rapport entre le pouvoir religieux et le pouvoir militaire pourrait ainsi évoluer vers une interdépendance beaucoup plus profonde que sous Ali Khamenei. Mojtaba apporte aux forces révolutionnaires la légitimité institutionnelle du Guide suprême et la continuité du système créé en 1979 ; les Gardiens lui apportent en retour leur puissance militaire, leurs réseaux économiques, leur renseignement et leur capacité à contrôler une partie essentielle de l’appareil d’État. L’Iran pourrait ainsi évoluer vers un régime dans lequel le Guide reste juridiquement et symboliquement au sommet, tout en devant composer davantage avec une coalition sécuritaire dont il ne peut se passer.
L’absence publique de Mojtaba Khamenei crée un pouvoir iranien encore plus opaque
L’un des éléments les plus extraordinaires de cette transition reste l’effacement physique du nouveau Guide. Dans un système politique construit autour de la fonction de Guide suprême iranien, l’homme qui détient cette fonction demeure pratiquement invisible depuis son accession au pouvoir. Les décisions existent, les nominations sont publiées en son nom, les responsables de la République islamique se réfèrent à son autorité et les institutions continuent officiellement de fonctionner sous sa direction, mais Mojtaba Khamenei lui-même reste largement absent du regard public. Il serait imprudent de transformer cette situation en certitudes concernant son état de santé ou son degré exact d’implication dans chaque décision, car une grande partie des informations disponibles reste impossible à vérifier indépendamment. Politiquement, cependant, cette invisibilité produit déjà des conséquences. Plus un dirigeant devient inaccessible, plus les personnes capables de transmettre ses instructions, d’obtenir ses arbitrages ou d’interpréter ses volontés deviennent importantes. Le pouvoir iranien pourrait donc devenir encore plus opaque qu’il ne l’était sous son père, avec un système où l’autorité suprême demeure officiellement incontestable mais où les mécanismes réels de décision sont de plus en plus difficiles à observer depuis l’extérieur comme depuis l’intérieur du pays.
Le détroit d’Ormuz reste l’assurance stratégique d’un Iran conscient de son infériorité conventionnelle
Dans cette stratégie de résistance prolongée, le détroit d’Ormuz conserve une importance exceptionnelle. L’Iran sait parfaitement qu’il ne peut rivaliser avec les États-Unis dans une confrontation militaire conventionnelle reposant sur la puissance aérienne, navale et technologique. Sa stratégie consiste donc depuis longtemps à déplacer le coût de la confrontation vers des domaines dans lesquels sa faiblesse conventionnelle devient moins déterminante. Ormuz constitue précisément l’un de ces espaces. Une perturbation durable de cette route maritime essentielle au commerce énergétique mondial pourrait transformer très rapidement une crise militaire régionale en problème économique international, avec des conséquences sur le transport maritime, les assurances, les prix de l’énergie et les économies dépendantes des hydrocarbures du Golfe. La valeur stratégique du détroit ne réside donc pas seulement dans la possibilité spectaculaire de sa fermeture. Elle réside dans l’incertitude permanente que Téhéran peut faire peser sur sa sécurité. Pour la République islamique, Ormuz fonctionne ainsi comme un multiplicateur de puissance : l’Iran n’a pas besoin d’égaler militairement ses adversaires s’il conserve la capacité d’augmenter suffisamment le coût économique et géopolitique d’une confrontation pour modifier leurs calculs.
Le Basij rappelle que la priorité du régime reste également de contrôler la société iranienne
La militarisation du pouvoir ne peut cependant être comprise uniquement à travers la menace extérieure. Le renforcement du Basij et le retour de responsables expérimentés de l’appareil sécuritaire rappellent une réalité essentielle : depuis sa création, la République islamique considère la stabilité intérieure comme une question de sécurité nationale. Le Basij constitue certes une force mobilisable en période de conflit, mais son implantation territoriale et son rôle dans le contrôle politique de la population en font également l’un des principaux instruments de défense du régime contre les mouvements de contestation. Cette dimension pourrait devenir encore plus importante dans le contexte d’une confrontation prolongée. Une guerre impose des coûts considérables à la société : inflation, difficultés d’approvisionnement, destruction d’infrastructures, chômage, baisse du pouvoir d’achat et fatigue psychologique. Pour un régime déjà confronté à plusieurs vagues majeures de protestation, la possibilité qu’une crise économique se transforme en contestation politique constitue une menace stratégique. Le renforcement simultané des capacités militaires extérieures et des structures de contrôle intérieur indique donc que Téhéran ne distingue plus clairement la défense du territoire de la défense du système politique. C’est précisément cette confusion entre sécurité de l’Iran et survie de la République islamique qui doit inquiéter en premier lieu les Iraniens eux-mêmes.
Le peuple iranien ne doit jamais être confondu avec le régime des mollahs
Cette distinction est indispensable pour comprendre l’Iran contemporain. Critiquer la République islamique, son appareil répressif, son idéologie et la place considérable accordée aux forces de sécurité ne revient pas à condamner la société iranienne. Au contraire, les Iraniens sont les premiers exposés aux conséquences des choix effectués par leurs dirigeants. Une partie importante de la population a démontré au cours des dernières années qu’elle aspirait à davantage de libertés individuelles, politiques et sociales. Les femmes iraniennes ont occupé une place centrale dans ces mouvements, tandis que plusieurs générations ont exprimé leur lassitude devant les restrictions imposées par le régime. Le renforcement actuel du Basij, des services de renseignement et des Gardiens doit donc également être observé sous cet angle : l’appareil destiné à protéger la République islamique contre les menaces extérieures reste le même appareil qui peut être utilisé pour empêcher les citoyens iraniens de remettre en cause le système. Cette réalité constitue l’une des contradictions fondamentales du discours officiel de Téhéran, qui présente systématiquement la survie du régime comme synonyme de défense de la nation iranienne alors que ces deux intérêts ne coïncident pas nécessairement.
La République islamique entre dans l’ère du bunker
Les premières décisions de Mojtaba Khamenei dessinent finalement moins le portrait d’un nouveau souverain que celui d’un nouveau modèle de pouvoir. La République islamique d’Iran semble progressivement abandonner l’illusion d’un retour durable à la stabilité régionale et organise ses institutions autour de l’hypothèse d’une confrontation répétée. Les Gardiens de la révolution occupent une place toujours plus centrale, les vétérans de l’appareil sécuritaire reviennent aux responsabilités, le Basij retrouve une importance particulière, le Conseil suprême de sécurité nationale devient un centre essentiel de coordination et le Guide lui-même demeure protégé derrière une opacité presque totale. Il ne s’agit pas nécessairement d’une dictature militaire classique, car le clergé, les institutions religieuses et la fonction de Guide conservent une importance fondamentale. Mais la République islamique pourrait évoluer vers quelque chose de plus complexe : un État sécuritaire permanent, dirigé par une coalition de religieux, de militaires et de responsables du renseignement dont la principale obsession n’est plus de développer un projet politique pour l’Iran, mais de garantir la continuité du système quelles que soient les crises.
Mojtaba Khamenei devient ainsi le symbole paradoxal de cette nouvelle époque iranienne. Le dirigeant le moins visible du pays préside à une extension spectaculaire de l’appareil chargé de voir, surveiller et contrôler tout le reste. Son père avait passé plus de trois décennies à construire une République islamique autour de son autorité personnelle ; son fils pourrait construire un système différent, moins dépendant de la présence physique du Guide et davantage organisé autour de structures militaires capables de continuer à fonctionner malgré les guerres, les crises et les changements de dirigeants. C’est peut-être là que se trouve la véritable signification des nominations actuelles : l’Iran de Mojtaba Khamenei ne cherche plus seulement à empêcher la prochaine guerre. Il se transforme progressivement en un régime conçu pour lui survivre.


