Trois semaines après la liquidation judiciaire de Sauramps, les libraires de Montpellier prennent collectivement la parole.
Dans un communiqué rédigé par trois librairies indépendantes montpelliéraines – Le Grain des Mots, Fiers de Lettres et Le Bookshop – et signé par plus de vingt établissements de la ville et de sa métropole, les signataires expriment leur « solidarité » envers les 47 salariés licenciés à Montpellier et les sept salariés licenciés à Alès.
Une constellation de librairies plutôt qu’une enseigne dominante
Mais au-delà de leur solidarité avec les salariés, les signataires contestent frontalement l’idée que la liquidation de Sauramps laisserait Montpellier sans véritable offre littéraire. « Nos librairies indépendantes ont su développer un écosystème économique et culturel riche et vivant dont Montpellier peut être fier », affirment les signataires.
Au fil des années, la librairie s’est déployée en un réseau de commerces de proximité, répartis entre le centre historique, les quartiers et les communes de la métropole.
Autour de l’Écusson coexistent ainsi Le Grain des Mots, généraliste labellisée Librairie indépendante de référence, Nemo, spécialisée dans la jeunesse, Le Bookshop, consacré aux livres anglophones, ou encore Azimuts et Planètes Interdites, tournées vers la bande dessinée, les comics et le manga. Dans le quartier des Beaux-Arts, La Cavale fonctionne depuis 2018 sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif, avec l’ambition de toucher aussi les habitants éloignés de la lecture.
À Castelnau-le-Lez, Le Toucan rêveur complète cette géographie métropolitaine avec une offre destinée à l’enfance.
La Géosphère rassemble par exemple plus de 8000 références consacrées aux voyages et plus de 1000 cartes, tandis que la librairie-galerie En Traits Libres associe bande dessinée alternative et ateliers d’artistes. Créée en 2023, Tanuki a de son côté quadruplé sa surface pour répondre à une clientèle jeune recrutée notamment par les réseaux sociaux.
Ce dynamisme ne fait toutefois pas disparaître les difficultés économiques. Le parcours récent de L’Opuscule en témoigne : son fondateur a fermé son précédent local faute de pouvoir trouver un droit au bail inférieur à 150.000 €, a-t-il expliqué, avant de se réinstaller grâce à l’intervention de la Ville et d’Altémed dans un espace partagé avec l’éditeur Alter Comics.
Selon les signataires, les librairies indépendantes sont capables de répondre aux appels d’offres et aux commandes publiques, mais aussi de faire vivre la Comédie du Livre, qui accueille près de 60.000 visiteurs chaque printemps.
Cette capacité collective ne signifie pas pour autant que les petites librairies peuvent remplacer immédiatement Sauramps à l’identique. Avec 115 000 références sur six étages, Sauramps offrait une capacité de stock et de commande qu’aucune librairie locale ne remplace seule. Le communiqué défend donc moins une substitution qu’un autre modèle : un réseau de commerces plus petits, complémentaires, spécialisés et ancrés dans leurs quartiers.
Une disparition locale, une crise nationale
Le tribunal de commerce de Montpellier a prononcé la liquidation du groupe Sauramps le 3 juillet 2026, faute de repreneur et après une brève période de redressement judiciaire ouverte à la mi-juin. La procédure concerne 54 salariés, dont 47 à Montpellier et sept à Alès. Fondée en 1946, l’entreprise venait de célébrer ses 80 ans.
« Sauramps n’a pas échappé à la tendance et, après avoir rencontré d’importantes difficultés pendant plusieurs années, n’a pas pu sauver ses nombreux emplois. Nous tenons à témoigner toute notre solidarité à nos collègues licencié.es », écrivent les signataires. Les signataires citent ainsi les difficultés de Gibert, du Furet du Nord et de Decitre, largement relayées sur ActuaLitté.
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La chute de Sauramps s’inscrit en effet dans une crise plus large. Au premier trimestre 2026, les ventes de livres ont reculé d’environ 6 %, selon le Centre national du livre. Le CNL a recensé 83 ouvertures, 85 fermetures et 57 reprises de librairies en 2025 : pour la première fois depuis le début de son suivi, en 2017, le solde entre créations et fermetures est négatif.
La dernière étude de Xerfi avertit que, sans croissance d’au moins 2 % du chiffre d’affaires en 2026 et 2027, la hausse des loyers, des salaires et de l’énergie sera difficilement absorbable. En cas de recul prolongé des ventes, petites, moyennes et grandes librairies pourraient toutes enregistrer des pertes d’exploitation.
La crise générale n’explique toutefois pas, à elle seule, la disparition de Sauramps. Les difficultés de l’entreprise étaient anciennes et particulièrement prononcées. Son chiffre d’affaires est passé de 21,3 millions d’euros en 2021 à 16,3 millions en 2022, puis 10,3 millions en 2023 et 8,56 millions en 2024. Sur ce dernier exercice, la perte nette atteignait 1,96 million d’euros. Le loyer annuel du magasin principal, situé dans le Triangle, aurait représenté environ 1,5 million d’euros, soit près de 18 % du chiffre d’affaires du groupe en 2024.
Installée sur six niveaux, la librairie de la Comédie était fragilisée par des infiltrations, des espaces condamnés et des problèmes d’accessibilité. Faute de trésorerie, les commandes s’étaient presque interrompues dès la fin de 2024. Après les fermetures du musée Fabre en 2025 et d’Odysseum en janvier 2026, seuls subsistaient les magasins de Montpellier et d’Alès.
Déjà reprise en 2017 par Amétis, la société avait bénéficié de plusieurs millions d’euros d’apports, sans parvenir à retrouver un modèle durable.
Les signataires insistent sur les conséquences d’une défaillance de cette taille au-delà des seuls magasins : « Chaque librairie en difficulté, tout particulièrement les plus grosses, laisse d’importantes dettes auprès des distributeurs qui, à leur tour, ne peuvent pas payer les maisons d’édition, lesquelles peinent à rémunérer leurs auteurs et autrices. »
La liquidation ne ferme pas totalement la porte à une relance. La Région Occitanie et Montpellier Méditerranée Métropole travaillent avec David Lafarge et François Fontès à un projet « repensé et économiquement viable », sans calendrier ni modèle encore précisés.
Dans ce contexte, les libraires indépendants rappellent que les soutiens publics et l’attention des lecteurs ne doivent pas se concentrer uniquement sur la renaissance d’une marque historique. Leur message est clair : l’avenir du livre à Montpellier dépend aussi de la fréquentation régulière des librairies déjà présentes sur le territoire.
Les signatairesFiers de Lettres, Le Bookshop, Le Grain des Mots, Librairie Juridique, Librairie Joker, Le Toucan rêveur, Bunka, Easter Egg, Ici Tout Romance, Librairie Tanuki, L’Épluche-livres, L’Opuscule, Azimuts, Planètes Interdites, ARG!, Nemo, Librairie Clerc, Librairie Sauramps Médical, Librairie chrétienne CLC, La Géosphère, Aux Notes d’Orphée et La Cavale.
Crédits photo : Place de la Comédie, à Montpellier (Jorge Franganillo, CC BY 2.0)
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
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