Henri 1er de Saxe, surnommé l’Oiseleur, est le père d’Otton 1er, premier empereur du Saint-Empire romain germanique. Mais ce n’est pas Otton que les nazis choisissent comme modèle, c’est bien Henri – Heinrich en allemand, auquel Himmler semblait s’identifier, ne serait-ce que parce qu’ils partageaient le même prénom. Issu de la dynastie des Liudolfingiens, il fut non seulement duc de Saxe, mais aussi roi de Francie orientale. À ce titre, il repoussa les envahisseurs venus de l’Est tout en gardant son indépendance vis-à-vis des autorités religieuses. Ce sont ces deux « qualités » qu’Himmler retint pour se réapproprier son image et son héritage, en le considérant comme le véritable fondateur du Reich et, partant, comme le précurseur idéologique du régime nazi.
Heinrich Himmler lors de la célébration de 1938 dans l’église abbatiale Saint-Servais. Crédits : Bundesarchiv / CC-BY-SA-3.0 / Wikimedia Commons
Première cérémonie anniversaire sans la dépouille du roi
Le Reichsführer SS eut donc l‘idée d’organiser le 2 juillet 1936, pour le millième anniversaire de la mort du souverain saxon, une grandiloquente cérémonie qui devait être centrée sur sa dépouille. Pour ce faire, des fouilles furent lancées dès le mois de mai, mais sans succès. Himmler dut l’admettre dans son discours prononcé devant le tombeau royal : « les ossements du grand Führer allemand ne reposent plus dans leur lieu de sépulture. Nous ignorons où ils se trouvent », cite une étude publiée par trois archéologues du Land de Saxe-Anhalt dans la revue Jahresschrift für mitteldeutsche Vorgeschichte.Mais hors de question d’en rester sur cet échec, et les fouilles reprirent de plus belle, jusqu’à l’annonce de leur découverte en juin 1937. À temps pour la deuxième cérémonie, mise en scène autour d’un sarcophage construit pour l’occasion : « inspiré des modèles médiévaux, il comportait une niche pour la tête et un couvercle à quatre pans. Conformément à la propagande nazie, ce couvercle portait l’inscription ‘Heinrich, roi des Allemands’, accompagnée de runes placées avant les dates de naissance et de décès ».
Recherches erratiques dans la crypte
Mais en réalité, les seuls restes contenus dans ce cercueil d’opérette se constituaient d’un crâne fragmenté, d’une mâchoire cassée, des morceaux d’une planche de bois, de quelques ossements, et de deux artefacts primordiaux : une épingle et une coiffe. D’après le rapport préliminaire retrouvé dans les Archives fédérales par les auteurs de l’étude, leur exhumation résulte d’un processus erratique organisé sous la houlette du géologue SS Rolf Höhne assisté de l’instituteur Karl Schirwitz, qui ont même eu recours à un sourcier pour retrouver la sépulture.Il en ressort également que ces pseudo-archéologues ont déterminé qu’une tombe pourtant autrefois recouverte d’une dalle funéraire mentionnant le nom de la chanoinesse Anna von Tautenburg, morte en 1533, était celle d’Henri.

Le couvercle, désormais brisé, du sarcophage SS. Ce dernier fut retiré de la crypte en 1948 et son contenu réinhumé dans une autre sépulture. Crédits : Wehner et al., 2026
Un futur criminel de guerre est chargé d’authentifier le crâne royal
La cathédrale de Quedlinbourg est aujourd’hui connue pour sa « crypte des princesses », où ont été inhumées plusieurs abbesses du monastère attenant, fondé par la reine Mathilde (vers 896-968), épouse de l’Oiseleur. Mais Höhne considérait que la crypte ne pouvait être réservée qu’à la royauté et que les pierres tombales des religieuses y avaient très certainement été déposées par la suite. Il s’en tint donc à son intuition et entreprit de faire confirmer l’authenticité des restes supposément royaux.Cette tâche délicate fut confiée au sinistre directeur de l’Institut d’anatomie de l’université de Greifswald, August Hirt – qui devint plus tard professeur à l’université de Strasbourg et mena, dans le cadre de l’Ahnenerbe, des expériences sur des déportés du camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Selon les archives, Hirt a estimé l’âge du défunt sur la base de l’abrasion dentaire à 30-40 ans, puis de l’ossification des sutures crâniennes à 55-70 ans, il a également réalisé des moulages et mesuré le crâne sous toutes ses coutures : « On espérait surtout tirer de ces mesures excessives des conclusions ‘eugéniques’ erronées, analysent les auteurs. À partir de la forme de la mâchoire, de l’écartement des yeux et du front, Hirt voulait y reconnaître un ‘visage étroit et allongé, de type essentiellement nordique’. »
Des accessoires typiques des sépultures médiévales féminines
Quant aux accessoires, ils furent également interprétés pour confirmer la découverte du crâne royal. Höhne a ainsi daté du 10e siècle l’épingle en bronze, en se basant sur une comparaison avec un artefact similaire supposément trouvé dans la tombe de la reine Mathilde en mars 1936, mais qui n’a jamais été identifié. Pour les archéologues, « la position dans laquelle elle a été trouvée, son type, sa taille et son matériau suggèrent toutefois qu’il s’agit d’une épingle datant de la fin du Moyen Âge ou du début de l’époque moderne ».Plus éloquents, les restes d’une coiffe que Höhne a tout de suite considérée comme le bandeau du roi Henri. Le roi saxon était en effet représenté la tête ceinte d’une sorte de bandeau de cuir, également qualifié de diadème. Long de 13 centimètres et large de deux, ce morceau de cuir garni de laine de mouton, sur lequel étaient cousus 5 œillets métalliques, rappelle plutôt les coiffes portées par les enfants, les adolescents et les femmes dans les sépultures de la fin du Moyen Âge.

Vue de face du crâne présenté comme étant celui du roi Henri 1er. Crédits : Wehner et al., 2026
Le rapport de fouilles n’a jamais été présenté à Himmler
Le rapport retrouvé par les auteurs dans les archives confirme donc qu’il y a eu excavation, puis réinhumation des restes attribués à Henri dans son tombeau, situé à côté de celui de la reine Mathilde, dans la crypte de la cathédrale de Quedlinbourg. Alors comment se fait-il que cet épisode de haute volée scientifique n’ait pas été glorifié ? C’est parce que le géologue Höhne, victime de rivalités internes, a été évincé par le directeur de l’Ahnenerbe, et que son compte rendu, jugé trop confus et illisible, n’a jamais été présenté à Himmler.Par ailleurs, les successeurs de Höhne ont continué les fouilles dans la cathédrale sous la supervision de la SS et se sont opposés à la publication du rapport préliminaire, « car ils estimaient pour leur part avoir désormais découvert l’emplacement réel de la sépulture ainsi que le cercueil du roi Henri 1er ». Puis la guerre dispersant les équipes, en définitive, aucun rapport complet sur les fouilles menées pour retrouver le roi Henri ne sera jamais publié.
Le crâne était très certainement celui d’une chanoinesse
Pour les auteurs, les soupçons déjà exprimés par des historiens, selon lesquels ce seraient les restes d’une femme qui auraient été honorés au cours des cérémonies nazies, sont désormais plus que vraisemblables. Non seulement les caractéristiques anthropologiques du crâne et de la mâchoire (visibles sur les photos du rapport et déduites des mesures prises par August Hirt) indiquent qu’il s’agit d’un individu de sexe féminin, mais il ne fait aucun doute que les éléments retrouvés au niveau du front font partie d’une coiffe funéraire.Il paraît donc logique de penser que ces restes sont ceux de la chanoinesse Anna von Tautenburg. Mais seules de nouvelles fouilles complétées d’une analyse d’ADN ancien pourraient le confirmer. En tout cas, nul besoin de bâton de sourcier pour les trouver : ils ont été réinhumés en 1948 non loin du tombeau désormais vide d’Henri 1er.
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