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Avoir raison avec… H. G. Wells 2/5 : Le progrès et ses monstres

Faisons un bond de plusieurs centaines de milliers d’années. En l’an huit cent deux mille sept cent un, l’humanité s’est scindée en deux espèces que tout oppose : les Éloïs, délicats et oisifs, et les Morlocks, souterrains et bestiaux. Les uns ont poussé le privilège jusqu’à l’hébétude. Les autres, l’exploitation jusqu’à la sauvagerie. Cette division entre une espèce flâneuse et un peuple laborieux, c’est la trajectoire de l’humanité que H. G. Wells décrit dans La Machine à explorer le temps, roman qu’il fait paraître en 1895 et qui est peut-être son premier roman politique.

Dans ce décor futur, la technique a fait son œuvre et il pose alors une conviction qui ne le quittera plus : le progrès recèle une ambivalence. Dans les mains d’une société inégale ou d’une humanité trop zélée, le progrès n’émancipe pas. Au contraire, il radicalise des dominations déjà en germe, amplifie la violence et le vice. Charmé au départ par les utopies scientistes, H. G. Wells dessine dans plusieurs de ses fictions une croyance dans la science et le progrès qui se délite peu à peu. De La Guerre des mondes à L’île du Docteur Moreau, H. G. Wells débusque les faux-semblants du triomphe scientiste. Et c’est cette intuition aussi lucide qu’inconfortable que nous allons explorer aujourd’hui. Alors pourquoi cet enthousiaste du progrès était-il parfois si noir sur ce que les hommes en feraient ?

Des romans politiques : quand la technique radicalise des dominations

Ugo Bellagamba évoque la spécificité de ce 19ᵉ siècle au cours duquel il y a un rapprochement entre les sciences dures et les sciences sociales. « C’est un monde à cheval entre deux siècles où tout doit être rationalisé, il faut appliquer à la société la rigueur et l’expérimentation propres aux sciences physiques. Dans ce contexte-là, Herbert George Wells réfléchit à la façon dont il peut transposer ces enjeux. Le progrès ne pourra avoir lieu que si on rationalise la façon que l’on a de penser la société, et de l’amener vers, idéalement, une société meilleure. » Ariel Kyrou rappelle l’ambivalence de l’écrivain dans son rapport au progrès.

À partir de ce rapport contrarié au progrès technique, H. G. Wells teinte ses romans d’une dimension critique voire politique. Dès son best-seller, La Machine à explorer le temps, Wells dessine en creux une critique des rapports de classes. Ugo Bellagamba analyse : « Wells, c’est vraiment le modèle de l’auteur qui va utiliser la fiction pour parler du présent, c’est-à-dire qu’il nous projette dans un futur extrêmement lointain, mais en réalité il met en évidence, en les extrapolant, les inégalités de classe et le rapport à la technique ; précisément comment la technique aggrave les inégalités au lieu de les résoudre. » Ariel Kyrou poursuit autour des usages de ces puissances technologiques : « Dans la vision de Wells, les technologies sont un potentiel énorme qui augmente au fur et à mesure du temps. Mais ce potentiel est celui du meilleur comme du pire. Qu’est-ce qui va en être fait ? Il va vers le pire ou le meilleur en fonction de l’humain. Or, s’il est optimiste par rapport aux capacités créatives de la science, il est pessimiste par rapport à la façon dont l’humain se comporte. (…) Relire Welles est intéressant. » dit-il.

Les dangers de l’hubris scientifique

Dans La Guerre des mondes (1898), H. G. Wells esquisse ce que la domination technique, la supériorité technologique produit entre les peuples. Les Martiens envahissent et ravagent la Terre et Wells note dès le début de son roman qu’ils font subir aux hommes le même sort que ce que les Anglais « ont fait subir aux Tasmaniens », explicitant à l’orée de l’ouvrage la lecture anticoloniale que l’on peut en faire.

Il y a enfin un dernier terrain sur lequel H. G. Wells pousse cette réflexion jusqu’à ses limites les plus vertigineuses : celui du vivant lui-même. En 1896, il publie L’Île du docteur Moreau, un roman qui va plus loin que la simple métaphore politique. Ce roman est peut-être le plus radical quant au regard que H. G. Wells porte sur la dérive de la science – ici la biologie et la science médicale. Le narrateur Edward Prendick se retrouve échoué sur une île du Pacifique. Il n’a d’autre choix que de s’en remettre à l’hospitalité du Dr Moreau, un savant démiurge banni d’Angleterre, qui opère, trafique et surtout torture des animaux dans le projet de les rendre humains ou en tout cas humanisés. Le décor du roman est donc cette île peuplée de créatures hybrides, des animaux à la frontière de l’humain et de la civilisation. L’île devient alors une utopie inversée où s’établissent toutes les dérives de la science : savant fou, eugénisme, dimension démiurgique de la science.

Références sonores

Extrait de l’adaptation de « La machine à explorer le temps », fiction pour France Culture, par Christophe Hocké, février 2026Extrait de l’adaptation de « L’île du Dr Moreau », une fiction pour France Culture, réalisée par Mélanie Péclat et adaptée par Stéphane Michaka, 2025

Pour aller plus loin

Bibliographie

Ariel Kyrou, Jérôme Vincent, Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy : et aller chez son libraire : manifeste pour les littératures de l’imaginaire, ACTUSF, 2024.Ugo Bellagamba, Dictionnaire utopique de la science-fiction, éditions le Bélial, 2023

Bibliographie complémentaire

La Guerre des mondes, 1898L’île du Docteur Moreau, 1896La machine à explorer le temps, 1895


Source:

www.radiofrance.fr

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