L’Espagne de 1974 n’est plus celle de la guerre civile. Si le carcan politique du franquisme demeure, la société, elle, s’est métamorphosée. C’est le constat unanime de trois hommes que tout sépare, réunis par Francis Crémieux au micro de l’émission « Le monde contemporain ». L’ouverture économique, l’influence européenne et le renouvellement des générations ont façonné un pays en décalage total avec ses institutions. La question n’est plus de savoir si le régime tombera, mais quand et comment.
« Le monde contemporain – Espagne 1974 : Bilan et perspectives ». Première diffusion sur France Culture le 10 août 1974.
Une société transformée de fond en comble
Santiago Carrillo décrit une Espagne où « est en train de se créer un consensus pour une solution démocratique très large ». Rafael Calvo Serer abonde : selon lui, « un pour mille des journalistes espagnols serait prêt à défendre le régime ». Le complexe d’infériorité séculaire s’est dissipé grâce au développement industriel, à l’émigration et au tourisme de masse. L’Espagne se sait capable de modernité. Marcel Niedergang note que la couverture enthousiaste de la révolution portugaise par la presse espagnole révèle un « état d’esprit profond » favorable au changement.
L’Église, l’armée, la justice : les piliers vacillent
Carrillo accorde une place centrale à l’Église. « Tous les mouvements libéraux se sont toujours heurtés à l’Église », rappelle-t-il, citant Cervantes. Or celle-ci a basculé en Espagne : des courants progressistes puissants la traversent. L’armée, réduite à un rôle de police, souffre d’un matériel vieilli. Ses officiers, souvent contraints de cumuler un second emploi, sont insatisfaits. La magistrature résiste elle aussi aux pressions du pouvoir, fragilisant l’appareil répressif.
Gauche et droite, un même horizon
Un aspect marquant de cette discussion réside dans la convergence idéologique entre un dirigeant communiste et un homme de droite. Adversaires d’hier, ils parlent désormais le même langage, annonçant la transition qui s’amorcera deux ans plus tard. Tous deux plaident pour l’amnistie, les libertés publiques et le suffrage universel. Calvo Serer pose pourtant la question centrale : le Parti communiste respectera-t-il la démocratie ? Carrillo répond sans détour : « Ce qui me préoccupe, ce n’est pas combien de voix va avoir le Parti communiste, c’est la liberté, la possibilité pour tous les Espagnols d’exprimer librement leur opinion. »
Par Francis Crémieux et Jean de BeerAvec Marcel Niedergang (journaliste), Rafael Calvo Serer (écrivain espagnol, professeur d’histoire et de philosophie) et Santiago Carrillo (secrétaire général du Parti Communiste d’Espagne : PCE)Le monde contemporain – Espagne 1974 : Bilan et perspectives (1ère diffusion : 10/08/1974)Edition web : Valérie Ernould, Documentation de Radio FranceArchive Ina / Radio France
Source:
www.radiofrance.fr


