«L’Aventure rêvée», de Valeska Grisebach
C’est comme une jungle. Non pas une jungle végétale, puisque ce qui pousse dans cette zone à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie, aux
marches de l’Europe, est plutôt maigre. Mais une jungle d’histoires, de
relations formulées ou pas, de trafics, de rancœurs, de menaces, d’allégeances.
Le dénommé Saïd, dont on apprendra qu’il
appartient à la minorité Pomak, débarque à Svilengrad (sud de la Bulgarie), comme Clint
Eastwood arrivait dans un village de l’Ouest américain. Mais d’une part, il ne débarque
pas réellement, il revient. Et surtout, malgré sa présence magnétique, il n’est
pas le héros du film.
Le héros est une héroïne, Veska, femme puissante
que tous respectent et beaucoup désirent, fille du pays revenue elle aussi d’on
ne sait où. Archéologue, elle dirige un chantier de fouilles, sur cette
frontière qui a été un carrefour de civilisations depuis la haute Antiquité. Mais ses activités sont loin de se limiter à cela, ce qui a son importance. Saïd retrouve Veska, sans qu’on sache bien ce qui les lie ou les a liés. Il
entreprend une négociation douteuse, se fait voler, rend quelques visites,
passe des appels. Et puis il disparaît.
Le film reste avec Veska, qui circule entre de
multiples groupes, bandits, paysans, femmes d’affaires, ouvrières polonaises immigrées,
anciens et anciennes des mines de l’ère socialiste, prostituées… Tout le monde
raconte des histoires, vraies ou fausses, à double ou triple sens, des blagues,
des intimidations, des déclarations d’affection, des souvenirs. On boit beaucoup, on rit beaucoup, on crie et on
murmure. Les silences aussi sont éloquents.
Uniquement avec ces matériaux de bric et de
broc, si peu spectaculaires, la réalisatrice et scénariste Valeska Grisebach construit un monde complexe, menaçant, saturé de
récits et de présences. Bourgade perdue aux confins de l’Europe et poste-frontière le plus fréquenté du continent, Svilengrad est un espace très significatif du
monde où nous vivons, de ce qui le fait fonctionner comme de ce qui le rend
dangereux et injuste.
D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.
Le quatrième long-métrage de la trop rare
cinéaste allemande, notamment signataire des passionnants Désir(s) (2006) et Western (2017), est un assez sidérant film d’aventure. Une arme à feu venue du passé et des
règlements de comptes, certains verbaux, certains très physiques, contribuent à dresser un portrait complexe et inquiétant, mais formidablement incarné, d’une certaine Europe. Celle que l’Occident prend grand soin de ne pas voir et à laquelle il ne comprend rien. Celle qui pourtant participe activement de tout ce
qui advient sur le Vieux Continent.
S’inspirant du cinéma de genre hollywoodien pour
mieux raconter un espace-temps actuel, cette version contemporaine et archaïque
de Pour une poignée de dollars (Sergio Leone, 1964) ou de L’Homme des hautes plaines (Clint Eastwood, 1973) est d’une lucidité implacable, au milieu des
éclats de rire et des petits verres de rakia. Elle est magnifiée par la
présence, impressionnante et mystérieuse, que donne à Veska l’actrice Yana
Radeva.
Veska est au centre d’une recomposition des codes
de narration et de représentation qui se confronte aux codes de domination et de prédation masculine, dans la réalité
de la société évoquée et dans les formes de spectacle devenues «universelles». D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas
d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est
aussi le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Difficile, dès lors, de ne pas avoir un pincement
au cœur qu’un tel film, si important à tant d’égards, si puissant
artistiquement et affûté politiquement, sorte à une date où il a fort peu de
chances d’attirer l’attention qu’il mérite.
Présenté en compétition au dernier Festival
de Cannes, mais le dernier jour, dépourvu de noms de vedettes (toutes les
actrices et tous les acteurs sont des non professionnels), il est signé d’une
cinéaste dont aucun des trois précédents films n’a réussi à lui conférer la
place qu’elle mérite. Et le prix du jury au palmarès risque de ne pas suffire pour mettre fin à cette marginalité.
Mais nul doute que, comme Veska, qui sait pourquoi elle fait ce qu’elle fait et comment le faire, y compris
affronter des obstacles apparemment insurmontables, elle saura poursuivre
l’impressionnant et ambitieux parcours qui est le sien. Il est l’un des plus précieux apports existants à cette utopie nécessaire que serait un cinéma européen.

L’Aventure rêvée
De Valeska Grisebach
Avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva
Durée: 2h44
Sortie le 15 juillet 2026
«Comète», d’Élie Wajeman
Au début, un doute et une certitude. La certitude tient à la
première scène, un dialogue loufoque entre deux types pas vraiment en bon état, lors de retrouvailles puériles et chaleureuses. Que l’un d’eux soit joué par Vincent Macaigne et l’autre par un acteur qu’on ne
reconnaît pas forcément (l’excellent Samuel
Achache, surtout artiste de théâtre) participe du jeu instable qu’instaure cette
situation à la fois survoltée et dépressive, dans une voiture qui semble devoir
se crasher au premier virage.
C’est drôle et triste, bancal et tonique. Et puis il y a ce
doute. Elle a vraiment existé, cette comète au-dessus de Paris? Se pourrait-il que le Covid-19, l’Ukraine, Gaza, Donald Trump, la Coupe du monde de foot nous aient fait oublier la présence de cette
lumière presque fixe au-dessus de la capitale, vers laquelle convergent durant
des jours les regards et conversations de personnes par ailleurs très différentes?

Étrange, inquiétante, fascinante, elle polarise ce qui
circule entre le jeune ouvrier sans papiers et la chargée de son dossier
administratif, la metteuse en scène et sa compagne qui la quitte, le père
clochardisé et sa fille qu’il n’a pas vue depuis quinze ans, l’enquêtrice
qui enregistre un podcast dans les rues de Belleville et sa famille, la
dealeuse à moto et son frère…
Des gens, différents. Celles et ceux qu’on voit sur l’écran et
les autres, dont on parle, dont on devine la présence. Ce qui relie certains, certaines et pas d’autres. À Paris, mais ce pourrait être Lyon ou Rennes, une grande ville de France, mais ce pourrait être en Espagne ou en Allemagne.
Entre chacune et chacun, il y aura les enchaînements
de relations prévisibles, comme ils adviennent dans la vie, comme ils adviennent dans les films. Et il y aura l’inattendu, qui lui
aussi advient. Des éclats de rire, des angoisses, des crises, un moment très beau où il ne
se passe rien. Anton Tchekhov commentant avec acuité les travers des uns et les
aveuglements des unes.

Le nouveau film d’Élie Wajeman, qui confirme la réussite de Médecin
de nuit (2021) en jouant sur un registre différent, dépourvu de personnage central, danse littéralement
au-dessus de tous les gouffres qu’un tel projet fait naître sous les pieds d’un
cinéaste.
Ça se fait scène après scène, situation après situation,
dans la finesse des dialogues et la manière de décaler des situations qui
pourraient être convenues. Fragments de mélo et éclats de film noir, esquisse
de chronique sociale et ruisseaux de comédie se réfractent et rebondissent.
Et ça se fait dans l’assemblage de ces composants, en jouant
sur ce qui se reliera et ce qui ne le fera pas, des petites ou moins petites
histoires évoquées, des secrets qui seront ou pas éclaircis. Cela importe moins
que la dynamique, calée sur le mouvement de la comète qui traverse un ciel que
chacune et chacun peuple de ce qui lui importe, et qui emporte le film.

Comète
De Élie Wajeman
Avec Vincent Macaigne, Sandor Funtek, Alexia Chardard, Lou Lampros, Samuel Achache, Luiza Benaïssa, Nader Boussandel, Anne-Lise Heimburger, Kenza Lagnaoui, Sarah Le Picard, Pauline Lorillard, Maxime Tshibangu, Ike Zaksongo-Joseph
Durée: 1h37
Sortie le 15 juillet 2026
Source:
www.slate.fr





