Dans cette bibliothèque-là, on n’emprunte pas un volume : on s’assoit face à une personne. Le lecteur ne tourne aucune page, mais pose des questions, écoute un récit de vie, et se confronte à ce que les troubles psychiques continuent de susciter — méconnaissance, malaise, peur ou rejet. Manasa Samvaada reprend ainsi le vocabulaire du livre pour le déplacer vers la parole : les « ouvrages » sont des femmes et des hommes qui racontent, à la première personne, une expérience souvent tenue à distance du débat public.
Le programme, rapporte le quotidien indien, a été lancé en septembre 2024. Sa mise en œuvre sur le terrain, avec collecte de données, s’est surtout déroulée entre mars 2025 et mars 2026, dans les districts de Bengaluru Rural, Chikkaballapur et Bengaluru South. Le département de la Santé étudie désormais une extension à l’échelle de l’État, en partenariat avec le département du Développement rural et des Panchayat Raj, l’administration chargée des collectivités locales rurales.
Le 4 mai 2025 avait débuté de « Manas Samvaadha : Human Library » par la National Health Mission du Karnataka. Le projet était alors présenté comme une première application formelle du modèle de la Human Library dans un programme public indien de santé mentale. Trente « livres » avaient été identifiés, quinze lieux retenus pour accueillir des séances, et les premières rencontres avaient commencé à Doddaballapur.
Quelques mois plus tard, le pilote a pris une tout autre ampleur. D’après les éléments communiqués au quotidien par la docteure Rajani Parthasarathy, directrice adjointe chargée de la santé mentale, 279 personnes ayant vécu avec une maladie psychique ont été repérées et formées pour participer au programme. Parmi elles, 236 ont finalement accepté de partager publiquement leur histoire. Les récits abordaient notamment l’anxiété, la dépression, la schizophrénie, les troubles bipolaires, les troubles obsessionnels compulsifs, les addictions ou encore les troubles dissociatifs.
Les séances ne se sont pas limitées aux établissements de soin. Elles ont été organisées dans des bibliothèques de gram panchayat — des institutions locales de village —, mais aussi dans des centres communautaires, des hôpitaux publics, des écoles et des établissements d’enseignement supérieur. Certaines rencontres ont été intégrées aux activités du District Mental Health Programme, dispositif public indien consacré à la prise en charge et à la sensibilisation en santé mentale.
L’intérêt du projet tient précisément à ce déplacement : installer une conversation sur la maladie psychique dans des espaces de proximité, déjà associés à l’apprentissage ou à la vie collective. La bibliothèque, ici, ne sert pas seulement de décor lexical. Elle devient un cadre d’écoute, moins intimidant qu’une consultation médicale et plus structuré qu’un simple témoignage public.
« Le projet visait à réduire la stigmatisation et les préjugés liés à la santé mentale dans les communautés rurales grâce à l’approche de la bibliothèque humaine, tout en renforçant les connaissances en santé mentale, en favorisant l’empathie et en construisant une infrastructure communautaire durable de sensibilisation », explique Rajani Parthasarathy, citée par le Times of India.
Les « lecteurs » venaient d’horizons variés : conducteurs d’auto-rickshaw, travailleuses ASHA — agentes de santé communautaire en Inde —, habitants, policiers, enseignants du secondaire, étudiants, professeurs d’université ou anciens fonctionnaires. Les dates et horaires des rencontres étaient communiqués aux panchayats, aux bibliothécaires et aux personnels de santé, afin d’encourager la participation locale.
Un récit a particulièrement retenu l’attention des responsables du programme : celui d’une femme de Doddaballapur, victime de discrimination et de mauvais traitements au sein de sa famille en raison de sa maladie. Après avoir reçu des soins, elle aurait reconstruit son quotidien avant d’aider à son tour d’autres personnes confrontées à des difficultés comparables. Pour Rajani Parthasarathy, « ce succès fournit une base pour de possibles initiatives de réduction de la stigmatisation à plus grande échelle, au niveau national ».
Le modèle de référence est celui de la Human Library Organization, née à Copenhague en 2000 sous le nom danois Menneskebiblioteket. Le principe consiste à permettre à des volontaires, souvent confrontés à des stéréotypes ou à des formes d’exclusion, de devenir des « livres humains » que des lecteurs peuvent rencontrer dans un cadre sécurisé. L’organisation revendique aujourd’hui une présence dans 85 pays et présente son dispositif comme un espace de dialogue destiné à « ne pas juger un livre à sa couverture ».
Dans le Karnataka, cette méthode se trouve inscrite dans une politique publique déjà structurée. Le site officiel du Mental Health Programme in Karnataka recense notamment Tele-MANAS, le Karnataka Brain Health Initiative, le District Mental Health Programme, Manochaitanya et les centres communautaires Manasadhara. Manasa Samvaada s’en distingue par sa forme : non pas un service de consultation, mais un outil de parole et de médiation, adossé à des lieux familiers des habitants.
L’extension du dispositif reste, à ce stade, une possibilité étudiée par les autorités sanitaires, et non une décision officiellement annoncée par communiqué public. Mais le pilote a déjà donné au mot « bibliothèque » une acception singulière : celle d’un endroit où l’on vient lire autrement, non plus dans le silence des pages, mais dans l’écoute directe d’une vie racontée.
Crédits photo : chevskij CC 0
Par Cécile MazinContact : cm@actualitte.com
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