Premiers pas à l’intérieur. L’air est soudain si chaud qu’il est presque palpable. On s’enfonce néanmoins au fond de la pièce, pour dix premières minutes sur un tapis de marche. Très vite, la sueur perle sur le corps. La respiration est plus saccadée. Pour certains, la tête tourne légèrement. À cette température, aller au travail à pied peut s’apparenter à gravir l’Everest. Puis une pause de dix minutes offre l’occasion de toucher différentes matières. Les doigts se brûlent en attrapant des clés ou une montre métallique. Le gosier s’étonne que l’eau de la carafe soit si peu rafraîchissante. Une batterie de tests intellectuels occupe les dix dernières minutes : géométrie, calcul, mémorisation… Les exercices sont à la portée d’un enfant. Rien n’y fait, l’esprit divague et refuse de se concentrer.
« Un été moyen en Europe, c’est maintenant 60.000 décès »
Comment notre corps réagit-il et peut-il s’adapter quand le mercure grimpe ? La question est cruciale à l’heure où le changement climatique implique des canicules plus intenses et plus fréquentes. « Trop souvent, les vagues de chaleur sont perçues comme des phénomènes météorologiques exceptionnels qui contrarient le programme de nos vacances. C’est oublier qu’elles sont en train de devenir la norme et ont un réel coût humain. Un été moyen en Europe, c’est maintenant 60.000 décès », alerte Kévin Jean, épidémiologiste à l’École normale supérieure, à Paris.
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L’être humain est un animal à sang chaud qui régule sa température pour la maintenir constante. « L’un des paramètres essentiels à notre bien-être, fondamental pour notre survie, est une température corporelle de 36,8 °C, souligne Pieter Vancamp, neurobiologiste et spécialiste de la physiologie humaine, affilié à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Il n’y a pas de marge d’erreur, il suffit de voir l’inconfort que l’on ressent dès que la température corporelle augmente de 1 ou 2 degrés, lorsque notre corps lutte contre un virus ou une bactérie indésirable. » Même si la fièvre n’est pas dangereuse dans de nombreux cas, elle reste désagréable.
La thermorégulation se fait alors par deux principaux mécanismes. Le premier est la transpiration. Des récepteurs dans la peau et les organes communiquent avec l’hypothalamus, à la base du cerveau. « Ce dernier régule 2 à 5 millions de glandes sudoripares qui sécrètent un liquide riche en sels lorsqu’il fait chaud », détaille Pieter Vancamp. Cette fine couche d’eau sur la peau rafraîchit en s’évaporant. « En cas de chaleur intense ou d’activité physique aux heures les plus chaudes de la journée, on perd facilement un litre de sueur par heure, et jusqu’à 10 litres par jour, soit plus de 10 % de son propre poids pour la majorité des gens ! »
La perte de liquide incite le cœur à intensifier ses efforts, en battant plus vite et plus fort pour maintenir la circulation. Les reins récupèrent l’eau dans l’urine qui devient plus concentrée et plus jaune. Afin d’éviter la déshydratation, il faut se désaltérer régulièrement. Le ministère de la Santé recommande toutefois de ne pas trop boire. Dépasser un apport de 1,5 litre par jour peut provoquer chez les personnes à risque une hyponatrémie, une diminution de la concentration de sel dans le sang.
« Un teint de tomate bien mûre »
Le second mécanisme de thermorégulation est la vasodilatation périphérique, qui a la « fâcheuse tendance à nous donner un teint de tomate bien mûre », s’amuse Kévin Jean. Pour épargner les organes, le corps dilate les vaisseaux sanguins près de la surface de la peau et dissipe la chaleur vers l’extérieur. Jusque-là, en dépit de la sueur et des rougeurs, le processus reste normal. Mais si l’état de surchauffe par manque d’eau dure trop longtemps et devient trop extrême, tout s’emballe. Les organes peuvent défaillir les uns après les autres. Le fonctionnement cardiaque se détériore, l’apport d’oxygène au cerveau se réduit, ce qui nuit à nos performances mentales.
La situation s’aggrave quand la chaleur s’accumule dans le corps. « Quand la température dite “centrale” atteint les 39 °C, c’est l’hyperthermie », précise Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm. Les symptômes sont des rougeurs et des douleurs, de la fièvre, des maux de tête, puis des crampes et des spasmes. Il y a parfois des « syncopes de chaleur », des pertes de connaissances soudaines et brèves. « Le coup de chaleur survient à partir de 40,6 °C. C’est l’alerte rouge, le décès peut intervenir dans les trente minutes. Cela arrive aux jeux Olympiques car les athlètes sont exposés à une double chaleur, celle de leur environnement et celle de leur organisme en plein effort. »
Les scientifiques n’ont toutefois pas encore une compréhension précise des mécanismes qui conduisent à cette mortalité. Face à une canicule, nous ne sommes pas tous égaux. Les plus vulnérables sont notamment les personnes âgées, les nourrissons, les femmes enceintes, les malades chroniques ou les personnes exposées professionnellement comme les travailleurs du bâtiment et des voiries. « Il existe aussi clairement des facteurs génétiques, souligne Guy Lenaers, directeur de recherche au CNRS, responsable de l’unité Mitovasc à l’université d’Angers. Entre un Inuit, qui vit près du pôle Nord, et un Afar, qui vit en Éthiopie près de l’équateur, il y a une adaptation génétique de la susceptibilité du corps à la chaleur. Et certaines mutations font que l’on peut exprimer une prédisposition à faire des coups de chaleur à l’exercice. » Le biologiste collabore avec l’armée pour identifier ces marqueurs chez des militaires soumis régulièrement à des climats extrêmes lors de leurs opérations.
Il ne suffit pas d’avoir les yeux rivés sur le thermomètre pour se prémunir contre les effets de la chaleur. D’autres paramètres entrent en ligne de compte. Basile Chaix pilote une étude, H3 Sensing, pour explorer les mécanismes de vulnérabilité aux hautes températures. La collecte des données a été effectuée en 2025, en suivant 180 personnes à Paris, 4 jours au printemps puis 4 jours durant l’été. « On va chez eux, on caractérise leur logement, on les équipe d’un sac à dos empli de capteurs et on leur fait passer des questionnaires sur leur profil comportemental, sanitaire, économique. »
La chaleur sèche a le plus fort impact cognitif
Les résultats ne sont pas attendus avant cet été, mais le directeur de recherche à l’Inserm souligne d’ores et déjà l’importance d’un facteur méconnu : notre logement. « Au bas mot, 70 % des décès pendant une vague de chaleur surviennent à domicile ou trouvent leur point de départ dans une exposition à la chaleur du domicile. C’est assez contre-intuitif : cet endroit que l’on considère comme notre refuge est à l’origine de la plus grande majoration du risque sanitaire en période de chaleur ! observe le chercheur. La température à l’intérieur du logement peut être supérieure de 10 degrés à celle de l’extérieur au maximum de la vague. » Friederike Otto, professeure de science climatique à l’Imperial College de Londres, s’est, elle, appuyée sur l’indice WBGT (Wet Bulb Globe Temperature ou température au thermomètre-globe mouillé) pour analyser les compétitions mondiales de la Fifa, la fédération internationale de football. Cet indice, souvent utilisé pour les évènements de plein air, prend en compte non seulement la température mais aussi l’humidité, l’ensoleillement ou la couverture nuageuse.
Par exemple, 28 °C WBGT équivalent à 38 °C par temps sec ou 30 °C par temps très humide. Quand l’air est saturé d’eau, le corps a en effet du mal à transpirer et donc à réguler sa température. Il surchauffe plus rapidement. Pour la Coupe du monde de football 2026, qui se déroule dans 16 villes du Canada, des États-Unis et du Mexique, Friederike Otto souligne qu’environ cinq matchs devraient se tenir à 28 °C WBGT. Un seuil à partir duquel le syndicat des footballeurs, la Fifpro, considère que la pratique du sport devient dangereuse et recommande un report. « Sans mesures d’adaptation substantielles telles qu’un accès généralisé à la climatisation et aux infrastructures de refroidissement, l’organisation de matchs de football pendant l’été de l’hémisphère Nord deviendra de plus en plus dangereuse pour les joueurs et les spectateurs dans un climat qui se réchauffe », alerte la scientifique. La chaleur humide est donc la plus dangereuse. Mais, sur le terrain, Christian Clot a constaté que la chaleur sèche a le plus fort impact cognitif. De décembre 2022 à juin 2023, il a en effet organisé trois expéditions de 40 jours, avec 20 personnes, dans la forêt équatoriale en Guyane (chaleur humide), les terres glacées au-delà du cercle polaire arctique finlandais, puis le désert aride du Rub al-Khali, en Arabie saoudite (chaleur sèche).
Une quarantaine de scientifiques ont étudié comment l’humain s’adapte dans ces milieux représentatifs de nos climats futurs. Un triptyque expérimental inédit dont les résultats n’ont pas encore été publiés. « C’est lors de la troisième mission que l’ensemble des fonctions cognitives se sont dégradées : l’envie d’avoir une interaction avec les autres, la capacité à faire collectivité et à accepter un leadership », pointe l’explorateur. En 2016, il avait testé seul les quatre milieux les plus extrêmes de la planète. « La chaleur sèche de l’Iran (57 °C) m’avait posé le plus de problèmes. Pendant cinq jours, j’ai lu la première ligne d’un livre sans parvenir à la comprendre. J’ai finalement abandonné l’idée de lire et avancé tel un automate. »
Comment les athlètes entraînent leur organisme à affronter le stress thermiqueAu cours d’une activité physique, « 20 à 25 % de l’énergie métabolique est convertie en travail mécanique, le reste est libéré sous forme de chaleur », souligne Franck Brocherie, de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep), à Paris. Autrement dit, la chaleur peut rapidement s’accumuler et poser problème. Pour atténuer les risques encourus, les athlètes de haut niveau s’entraînent de plus en plus dans des « thermo-rooms », des pièces où la température et l’humidité sont régulées. « Une exposition répétée à un stress thermique (60 à 90 minutes à 35-40 °C et 40 % d’humidité relative, par exemple) pendant 7 à 14 jours permet à l’organisme de s’acclimater à la chaleur », confirme l’expert.
Source:
www.sciencesetavenir.fr





