Dans une mise au point citée par l’AFP, Gallimard affirme que Boualem Sansal « a fait ses choix, politiques, financiers et éditoriaux », et qu’il ne peut en faire porter la responsabilité à son ancienne maison. L’éditeur conteste surtout l’idée d’avoir imposé à l’écrivain une ligne prudente ou diplomatique à l’égard du régime algérien durant son incarcération.
Gallimard estime que Boualem Sansal lui attribue « un rôle qu’elles n’ont jamais joué » pendant sa détention et après sa libération. La maison dénonce une reconstruction des faits dans laquelle elle serait devenue le symbole d’une modération forcée, voire d’un abandon matériel. « L’addition des approximations et des ellipses ne fait pas une vérité », répond-elle, en visant directement le récit livré par l’écrivain dans La Légende et dans ses interventions médiatiques.
« Tu me mets à la rue »
Publié le 2 juin chez Grasset, La Légende revient sur l’année de détention de Boualem Sansal en Algérie. L’écrivain, incarcéré le 16 novembre 2024 pour « atteinte à l’unité nationale », a été gracié et libéré le 12 novembre 2025. Grasset présente le livre comme le témoignage d’un homme qui entend reprendre possession de son histoire après avoir été « largement diffusée, analysée et jugée » sans qu’il puisse lui-même s’exprimer.
Dans l’ouvrage, Boualem Sansal règle aussi ses comptes avec plusieurs acteurs de son retour en France, dont son ancienne maison. L’auteur de 81 ans, publié pendant près de trois décennies par la maison, se montre particulièrement sévère avec Antoine Gallimard. Il affirme notamment que son ancien éditeur l’aurait contraint à quitter rapidement le logement où il avait été hébergé après son arrivée à Paris, allant jusqu’à dire qu’il s’était senti « mis à la rue », comme « un SDF ».
Cette accusation avait déjà été développée par Boualem Sansal dans un entretien à France Inter, le 26 mai. Interrogé sur les raisons de son départ de Gallimard, entre désaccord politique et raisons matérielles, l’écrivain répondait : « Les deux. » Il disait avoir commencé La Légende à la demande de Gallimard, avant de choisir Grasset, sur fond de désaccord quant à la ligne à tenir après sa libération : fermeté contre le régime algérien pour lui, prudence diplomatique supposée chez son ancien éditeur.
L’épisode de l’appartement cristallise cette rupture. Boualem Sansal a affirmé qu’Antoine Gallimard lui aurait demandé de quitter les lieux dans un délai très bref, d’abord « sous huitaine », puis avec une possibilité de « quinzaine ». Il raconte avoir répondu à Antoine Gallimard : « Tu me mets à la rue, SDF, je suis malade, je sors de prison, je n’ai rien, je vais aller où ? » D’après Libération, Antoine Gallimard souhaitait récupérer l’appartement pour sa fille et aurait accordé à l’écrivain un délai d’un mois pour trouver une autre solution.
Bolloré en toile de fond
L’autre point de tension est financier. Boualem Sansal a désormais reconnu que l’offre de Grasset avait compté dans sa décision. Il a confirmé avoir reçu un à-valoir d’un million d’euros, contre 100.000 euros proposés par Gallimard. Ce point tranchait avec ses déclarations précédentes, notamment en avril sur TV5 Monde, où il assurait que son transfert n’était « pas une question d’argent ».
Le passage chez Grasset s’inscrit dans un contexte tendu : l’arrivée de Boualem Sansal est survenue après l’éviction d’Olivier Nora, suivie du départ annoncé de plusieurs auteurs. Boualem Sansal assume pourtant son choix et s’étonne des critiques : « Comment on découvre, quatre ans plus tard, que Grasset appartient à Bolloré ? »
Mais La Légende revient d’abord sur sa détention en Algérie, vécue comme une dépossession. Privé de papier et de stylo, l’écrivain raconte avoir perdu jusqu’à son identité : « Je n’étais plus Boualem Sansal. J’étais un prisonnier, 46.611. » À Koléa, ses codétenus le surnomment « La Légende », projetant sur lui un espoir de libération collective. Il décrit aussi une solitude extrême : « Pendant deux mois, pas d’avocat, pas de femme », et une cohabitation hostile avec des détenus islamistes.
Le récit prend aussi une dimension politique lorsque l’auteur critique le régime algérien, mais aussi la diplomatie française. Il reproche à Paris d’avoir privilégié une voie trop prudente, là où il estime qu’un rapport de force plus ferme aurait dû être engagé. Sa libération a finalement été obtenue après une demande du président allemand Frank-Walter Steinmeier au président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui a répondu favorablement à cette médiation présentée comme humanitaire.
Dans le livre comme dans ses entretiens, Boualem Sansal assume une ligne dure. Il dit se reconnaître davantage dans les positions de Bruno Retailleau, partisan d’un affrontement plus direct avec le pouvoir algérien, que dans celles d’une diplomatie plus prudente. Il ne s’agit pas, affirme-t-il, de rompre avec l’Algérie, mais de cesser de « trembler » devant son régime.
Crédits photo : Boualem Sansal (Waltercolor, CC BY-SA 4.0)
DOSSIER – Olivier Nora évincé : ce que cache vraiment son départ de Grasset
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
actualitte.com


