Invité des « 4 Vérités », lundi 27 avril, le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale revient notamment sur l’idée d’une primaire à gauche, qui selon lui « est d’abord un affrontement de la gauche contre elle-même. » « Que la politique arrête de parler d’elle-même et qu’elle parle des idées de fond », ajoute le député des Landes.
Alors que la gauche reste divisée quant à l’idée d’une primaire, certains cadres du Parti socialiste n’hésitent pas à se positionner contre. Député des Landes et président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Boris Vallaud, qui présente ce matin dans les « 4V » son livre Nos vies ne sont pas des marchandises : Manifeste pour la démarchandisation, aux éditions du Seuil, juge que « le périmètre de cette primaire est trop étroit », et qu’un « travail de fond » est « d’abord nécessaire », avant la désignation d’un candidat commun hors-LFI.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription de l’interview ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Gilles Bornstein : Ce matin, les membres de la commission sur la neutralité et le financement de l’audiovisuel public doivent décider si le rapport sera public. Que voteront les députés socialistes, dont vous êtes le président ?
Boris Vallaud : Je ne suis pas membre de la commission d’enquête. Je n’ai pas eu connaissance du rapport dont la lecture est réservée à ceux qui en étaient membres. Les échos que j’en ai, c’est que ça ressemble à l’écrit, à ce que ça a donné à voir à l’oral, c’est-à-dire une forme de violence verbale, d’insinuations, de fake news, de mises en cause personnelles. Un fatras qui donne à voir ce que, au fond, est l’extrême droite dans sa détestation du pluralisme, de la liberté de la presse, de l’indépendance des rédactions, etc. Nous prenons ce matin, avec les parlementaires membres de la commission, la décision de voter ou non la publication.
Mais quand vous parlez de fatras, c’est un fatras qui n’a pas de raison d’être publié, selon vous ?
C’est un fatras qui donnerait le sentiment que ce n’est pas le rapport de Monsieur Alloncle, mais que c’est le rapport de l’Assemblée nationale. Or, c’est bien le rapport de Monsieur Alloncle avec tout ce que je viens d’en décrire, sans en connaître le détail.
Les socialistes ont animé le week-end politique, réunis en Bretagne. Un point commun : ils refusent l’idée d’une primaire. Le vote, même dans une primaire, est-ce que ce n’est pas mieux que les intentions de vote, parce que sinon le candidat sera désigné avec les sondages ?
Vous savez, moi j’ai moins envie de vous parler de la primaire, qui est d’abord un affrontement de la gauche contre elle-même, que de la nécessité de travailler ensemble pour avoir ensemble des choses à porter. C’est la raison pour laquelle j’ai, y compris dans ce week-end, en allant débattre de la question du travail, mis les idées en avant. Si nous ne sommes pas nous-mêmes capables de dire, y compris dans une primaire, ce que nous voulons, ce que nous sommes, ce que nous proposons aux Françaises et Français, nous cultiverons nos désaccords, alors que nous avons besoin de cultiver nos accords, de proposer aux Français un projet majoritaire pour le pays et qui transforme véritablement beaucoup de vies difficiles. Et c’est pour moi l’essentiel, trouver un candidat commun dans la gauche non-mélenchoniste, qui soit capable de parler d’une seule voix, qui soit capable aussi de constituer une équipe comme nous en avons eu l’inspiration, notamment avec Lionel Jospin.
Je vais quand même vous parler de primaire, parce que je vous ai lu jusqu’à la fin, figurez-vous, parce que page 217, vous faites une ode à la démocratie, vous dites : « Les citoyens sont dépossédés des grands choix », et vous dites, « il faut redonner aux citoyens une prise réelle sur les choix qui orientent leur vie. » Pourquoi ne pas leur demander de voter ?
J’ai parfaitement compris votre question. D’abord, parce que le périmètre de cette primaire est trop étroit. Ensuite, parce que je crois que c’est une primaire que certains qualifient comme de « clarification », de quoi ? De nos désaccords ? Et nous faisons campagne ensuite sur nos désaccords ? Pardon, mais nous prenons les choses à l’envers. Par ailleurs, c’est quand même une question : la gauche passe son temps à critiquer la Ve République, à critiquer l’institution présidentielle, à critiquer l’élection présidentielle, et ne cesse de la rejouer. Moi, je considère qu’après le travail de fond qui est d’abord nécessaire, nous devons nous poser la question de l’élection législative, non pas comme le troisième tour de l’élection présidentielle, mais comme un moment autonome dans lequel nous disons ce que sera l’exercice du pouvoir, ce que sera la responsabilité du Parlement comme du président de la République. Ne prenons pas les choses à l’envers et ne nous divisons pas, rassemblons-nous autour de ce qui peut nous rassembler, c’est-à-dire les idées, un projet pour les Françaises et les Français. Que la politique arrête de parler d’elle-même et qu’elle parle des idées de fond.
Vous avez dit exercice du pouvoir, admettons que ça passe. Vous faites un programme, parfait, vous désignez un candidat, et alors admettons même, on va rêver, qu’il gagne. Votre camp, la gauche – socialiste, social-démocrate, écologiste, vous appelez ça comme vous voulez -, ça fait au maximum 20, 22… Si je suis très généreux, je vous dis 25 % des voix. Après ça, il faut gouverner la France. Avec qui vous le ferez ? Auprès de qui vous vous tournez ? Sur votre gauche, avec LFI ? Ou vers le centre gauche ?
J’adore la fiction pour ça. Il y a des séries excellentes…
Non, mais ça, c’est la réalité.
Je vous réponds, mais ne me demandez pas, alors que la gauche, pour l’instant, n’est pas rassemblée, une fois qu’elle sera rassemblée, avec qui elle va gouverner ? Moi, je vous dis de façon très claire que nous avons d’abord besoin, s’agissant de cette gauche, qui est une gauche plurielle, avec des cultures différentes, des histoires différentes, des sensibilités différentes, nous avons besoin d’abord d’un projet commun, nous avons besoin d’un contrat de législature, et nous avons besoin de convaincre, à la fin, plus de 50 % des Français au second tour. Dans ma circonscription, je m’adresse à tout le monde. Je m’adresse à ceux qui ont voté pour moi, je m’adresse à ceux qui ne votent plus pour moi, à ceux qui pourraient voter pour moi.
À la fin, quand on gagne, il faut faire un gouvernement. Vous vous sentez plus à l’aise avec Manuel Bompard ou avec Élisabeth Borne ?
Nous avons à construire une minorité rassemblée pour construire une majorité demain. Prenez les choses dans l’ordre.
Parlons de votre livre, Nos vies ne sont pas des marchandises : Manifeste pour la démarchandisation. Ce mot « démarchandisation » fait beaucoup parler. En une minute, la démarchandisation, c’est quoi ?
D’abord, c’est le constat que l’on peut toutes et tous faire que nous vivons aujourd’hui dans un grand magasin, que tout est à vendre, tout est à acheter, de la petite enfance jusqu’à la mort, de la crèche jusqu’aux pompes funèbres, en passant par l’école, par l’accès aux soins, par l’accès à l’eau, par l’accès aux fonciers ou par l’accès aux Ehpad, qui ont été évoqués tout à l’heure dans une précédente chronique sur votre antenne. C’est l’idée que, des pans essentiels de notre vie, nous échappent, que le marché prétend mieux que la délibération collective, décider de ce qui est important pour nous et de ce qui a de la valeur. Et nous sommes dépossédés de pans essentiels de ce qui fait notre vie.
Comment vous soustrayez tous ces pans au marché ? Ça sera interdit ? Interdit d’investir dans la petite enfance ? Interdit d’investir dans la santé ? Interdit d’investir dans l’éducation ?
Je vais vous répondre très clairement et reprendre l’exemple tout à l’heure du scandale Orpéa et du changement de nom. Dans les Landes, il n’y a pas d’Ehpad à but lucratif. Il n’y a pas d’Ehpad privés lucratifs qui viennent faire de l’argent sur le dos des personnes âgées. Et il y a un taux d’encadrement qui était plus élevé que celui d’Orpéa au moment du scandale. Il y a des prix de journée qui sont plus faibles que ceux d’Orpéa au moment du scandale. Vivre ensemble, voilà ce qui est important. Je vous donne un autre exemple, parce que c’est une utopie concrète, la démarchandisation, cette reprise de pouvoir. Vous savez l’importance du logement, à Vienne : 80 % des Viennois sont locataires, 60 %, c’est du logement public ; le plus grand bailleur social d’Europe est à Vienne. Eh bien, vous pouvez être infirmière, institutrice et être une classe moyenne qui habite à Vienne. Voilà ce que c’est que la démarchandisation. C’est non pas abolir le marché, mais lui donner des limites…
Mais comment ? Par la loi ?
Ça peut être par la loi, ça peut être par la délibération collective. Est-ce que dans les choix qui sont faits, par exemple, de remunicipaliser l’eau à Paris, est-ce qu’il y a la nécessité d’une loi ? Non, il y a la nécessité d’un choix politique qui a été fait par une municipalité socialiste et qui a conduit à une baisse du prix de l’eau, à une augmentation du taux de renouvellement des réseaux. C’est vrai aussi dans d’autres départements, comme le mien, dans les Landes. C’est la question aussi de ce marché total, avec ce capitalisme numérique, qui fait que notre attention, ce qu’il y a d’intime ; l’amitié, l’amour, devient des marchandises. Quand vous décidez, débat qui était dans l’actualité, de retirer les réseaux sociaux aux plus jeunes, vous décidez que l’attention de nos enfants, que leurs données personnelles ne sont pas des marchandises. Et, oui, par la loi. Vous pouvez très bien le retirer à ces prédateurs que sont les réseaux sociaux et les Gafam. C’est en réalité un mot d’ordre unificateur, qui unifie les luttes sociales, les luttes environnementales, les luttes politiques, et qui nous redonne du pouvoir, sur nos vies, ce qui nous fait défaut aujourd’hui, ce qui contribue à l’explosion des inégalités, à la solitude, au délitement du lien social.
Source:
www.franceinfo.fr

