Réduction du stress et des ruminations, amélioration de l’humeur, sensation de bien-être… De nombreuses études en psychologie environnementale et en aménagement urbain soulignent aujourd’hui les bienfaits sur la santé mentale des interactions de l’humain avec la nature présente en ville. « La situation est paradoxale », remarque Hervé Daniel, enseignant-chercheur en écologie du paysage à l’institut Agro Rennes-Angers. Alors que les habitants ont besoin d’espaces verts, le développement urbain en limite l’implantation et « pose de nombreuses contraintes entravant l’épanouissement du vivant. Toutefois, la biodiversité est souvent riche dans les espaces qu’on laisse évoluer librement ». Les friches urbaines en sont l’illustration.
Ces terrains laissés à l’abandon se transforment au fur et à mesure de leur colonisation par les plantes sauvages et constituent, au fil des ans, un havre de paix pour des espèces animales d’ordinaire peu tolérantes au tumulte de la ville. On peut y observer aisément insectes et papillons mais aussi de discrets renards, blaireaux, fouines, crapauds, voire des sangliers, d’après une vaste enquête menée en 2017 par Audrey Muratet, de l’université de Strasbourg.
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Des séances familiales de jardinage mais aussi d’observation animalière
Qu’en est-il des jardins ? Emmanuelle Baudry, professeure d’écologie à l’université Paris-Saclay, précise : « Avec une surface équivalente à 2 % du territoire français, les jardins privés représentent un habitat plutôt minoritaire à l’échelle nationale pour l’ensemble des espèces végétales et animales, d’autant plus qu’il est fragmenté. » Pour autant, profiter d’un jardin permet aussi de se reconnecter au vivant. A fortiori si on en laisse l’un des recoins à l’abandon.
« La proximité qui peut s’y créer avec les espèces sauvages fréquentant l’endroit constitue ce qu’on appelle, en psychologie de l’environnement, une ‘expérience de nature’ qui, pour notre société depuis longtemps coupée du monde rural, est fondamentale », souligne l’écologue. C’est ce que montrent des travaux qu’elle a publiés en janvier dans la revue Landscape and Urban Planning. Lors de la pandémie de Covid-19, un regain d’intérêt pour le potager a été observé dans la population péri-urbaine. Notamment chez les jeunes parents désirant offrir à leurs enfants des fruits et légumes sains. Des séances de jardinage potager se sont alors transformées en séquences familiales d’observation animalière : qui aura vu un renard passant par là, qui un hérisson pointant le bout de son museau.
Au cours d’une enquête menée par la scientifique, des jardiniers novices ont dit opter par la suite pour des pratiques visant à promouvoir la présence de ces animaux habituellement invisibles, et plus généralement de la faune sauvage. « Ce qui en fait des citoyens plus sensibles et éclairés aux questions politiques de protection de la biodiversité », commente la scientifique. Or la contribution au débat public sur ces sujets est importante. Qu’il s’agisse d’observer un martinet, un lézard ou de simples fourmis, se familiariser avec la biodiversité ordinaire permet à chacun de se forger une représentation du vivant.
« Les documentaires réalisés dans des contrées exotiques sensibilisent certes aux enjeux de préservation du patrimoine naturel mondial, mais les contacts avec la flore et la faune jalonnant notre quotidien sont indispensables pour prendre conscience de ce qu’est réellement la nature », insiste Hervé Daniel. Ces impacts positifs pour l’humain, ce sont surtout les jardins privés qui peuvent les engendrer, car ils représentent souvent la majorité des espaces verts en ville.
Le crapaud commun est présent jusque dans les jardins des centres-villes, à partir du moment où il y trouve un peu d’humidité, un lieu où s’abriter et de quoi se sustenter : insectes, vers, cloportes, limaces… Crédit : ANDY SANDS/NATUREPL
Les sites moyennement urbanisés attirent un plus grand nombre d’abeilles sauvages
La surface végétalisée, souvent faible en milieu urbain en raison du phénomène de densification, est le premier facteur limitant la biodiversité au jardin : plus celle-ci est petite, moins elle peut accueillir d’espèces différentes. Son aménagement et son entretien conditionnent aussi largement la biodiversité effective. Reste que « pratiquer la tonte différenciée chez soi ou tailler modérément ses haies n’est pas forcément chose aisée. Car le jardin est un espace où se joue aussi notre image vis-à-vis du voisinage », souligne Mathilde Riboulot, maîtresse de conférences en géographie de l’environnement à l’université Paris 1.
Ces deux pratiques comptent pourtant parmi celles qui favorisent la diversité de la flore et de la faune, dont les espèces sauvages et leurs populations. Pendant son doctorat, la chercheuse s’est penchée sur les rapports au jardin qu’entretenaient quelque 600 propriétaires logeant dans l’agglomération francilienne. Elle leur a fourni une méthode leur permettant d’évaluer la biodiversité présente dans leur jardin. L’agrégation d’informations sur les strates végétales (herbacées, arbustives, arborescentes), le nombre d’espèces de plantes identifiées comme différentes, l’utilisation ou non de produits phytosanitaires, la présence d’espaces en friche, le compostage, etc. aboutit à une note baptisée « indicateur de biodiversité potentielle dans le jardin privé ».
Sans surprise, cet IBPJ – dont l’adéquation comme reflet de la biodiversité réelle a été validée via des relevés botaniques – est d’autant plus élevé que les jardiniers font preuve de « biophilie », autrement dit portent une attention particulière au monde vivant du jardin et désirent en favoriser le foisonnement à travers leurs pratiques. Au contraire, le très esthétique jardin à la française amoindrit le potentiel de biodiversité. « Tout jardin urbain végétalisé, aussi petit soit-il, apporte sa part de biodiversité en ville », commente Mathilde Riboulot.
Biodiversité végétale, mais aussi animale. C’est le constat qui se dégage d’un inventaire des connaissances acquises sur la biodiversité des jardins résidentiels publié en 2023 dans Biodiversity and Conservation. Cette revue révèle que, parmi 400 études passées au crible, celles qui s’intéressent aux animaux concernent avant tout les invertébrés (deux tiers des travaux) et les oiseaux (20 %). Une petite portion aborde les mammifères (10 %). Quoique parcellaires, leurs données confirment que plus la composition végétale d’un jardin est variée et sa couverture importante, plus la faune qu’on y trouve est diverse et abondante.
Et ce ne sont pas les pollinisateurs qui diront le contraire, eux qui profitent d’une nature parfois plus saine en ville qu’à la campagne depuis que la loi Labbé a interdit l’usage des pesticides dans les espaces publics en 2019 et pour les particuliers en 2022. Les abeilles sauvages n’hésitent pas à y faire des incursions pour aller butiner dans les parcs et les jardins, d’autant plus si ces derniers, agrémentés de plantes natives, ne sont pas trop fréquemment tondus.
Dans le cadre du programme Urbio, finalisé en 2017 sous la coordination d’Hervé Daniel et s’intéressant à la biodiversité d’aires urbaines liées à des métropoles des Pays de la Loire (Angers, la Roche-sur-Yon et Nantes), des travaux dévoilent que ce sont les sites moyennement urbanisés – compris entre le milieu périurbain et le centre-ville – qui recèlent le plus grand nombre d’espèces d’abeilles sauvages, en raison de leur plus grande variété de lieux de nidification et de ressources florales. Mais certaines espèces, comme Anthophora plumipes et Osmia cornuta, semblent n’affectionner que des sites urbanisés, car leurs spécimens ont été collectés principalement dans ces endroits. Quand d’autres, comme Eucera nigrescens, restent plus volontiers à la campagne.
Nourrir les oiseaux toute l’année ?
« Hors période de froid vraiment exceptionnelle, les oiseaux n’ont pas besoin de nous pour se nourrir, même en hiver », assène l’ornithologue Nicolas Macaire, de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Sans précautions, la pratique peut même s’avérer néfaste. La LPO préconise ainsi de limiter le nourrissage à la période hivernale, de mi-novembre à fin mars.
Le type de nourriture est également primordial. Oubliez les restes de repas, le pain, et même les mélanges de graines industriels, privilégiez les graines de tournesol, les cacahuètes nature ou encore le maïs concassé, sans oublier un point d’eau permanent et propre. Préférez les mangeoires verticales, où l’eau ne stagne pas, et ôtez les filets plastique des boules de graisse. Si possible, installez plusieurs points de nourrissage pour éviter la compétition entre oiseaux et la transmission de maladies. Et si tout cela vous semble trop contraignant, l’idéal reste la possibilité d’aménager un jardin peuplé d’un maximum de plantes locales qui offriront le gîte et le couvert aux oiseaux sauvages.
Pour surmonter le vacarme, les oiseaux chantent plus tôt, plus fort ou plus aigu
Cette répartition des espèces entre les urba-nophiles, qui se plaisent en ville, et les urba-nophobes, qui au contraire la fuient, est généralisable à d’autres taxons du règne animal. Ce qui compte pour l’espèce, c’est l’adéquation de ses caractéristiques biologiques avec les conditions perturbées de l’environnement urbain : sols artificialisés, îlots de chaleur, lumière nocturne, densité du bâti ou encore comportements humains tels que le dérangement et le nourrissage. Chez les oiseaux, tout comme chez les abeilles, le régime alimentaire et le lieu de nidification influencent la capacité à fréquenter la ville. S’y ajoutent deux autres conditions : l’affinité de l’espèce pour l’habitat urbain et le statut de migrateur ou de sédentaire.
Les résultats d’Urbio témoignent que, de façon générale, les espèces migratrices et celles qui nichent dans les buissons ou apprécient les milieux ouverts ne rentrent pas en ville. À l’instar de la grive naine et de la fauvette, deux insectivores qui restent inféodés au monde rural. Tandis que des espèces cavernicoles et sédentaires sont capables de s’installer en milieu urbain et de fouiller ses espaces verts pour s’y nourrir. Ainsi, le verdier d’Europe est commun dans les jardins et les parcs, où il trouve arbres et buissons pour nicher.
Préférant les hauteurs des cathédrales et autres tours urbaines, le faucon crécerelle est fréquent en ville : il trouve une manne alimentaire dans les espaces herbacés. S’accommodant des restes alimentaires laissés par les humains, les espèces omnivores et généralistes trouvent facilement leur place en ville, à l’image du merle et de l’étourneau sansonnet. Quitte à pulluler, lorsqu’il s’agit du pigeon biset… Et parfois, aussi, à s’adapter : pour surmonter le bruit ambiant, les oiseaux urbains chantent plus tôt, plus fort ou plus aigu, et de manière plus variée.

Le faucon crécerelle affectionne les abris haut perchés : arbres isolés, parois rocheuses ou grands édifices urbains. Il se nourrit de rongeurs, de petits oiseaux et de gros insectes. Crédit : DIDIER LANEURIT / NATURIMAGES
Des corridors écologiques favorisant les déplacements de la petite faune terrestre
Délaissant le milieu naturel, le hérisson des villes a su, lui aussi, faire preuve d’adaptation. Il ne chasse plus dès le crépuscule, mais attend fort tard dans la nuit que les jardins et les parcs soient vides de tout animal domestique et de tout humain pour quitter son nid. Classé « espèce quasi menacée » par l’UICN, Erinaceus europaeus est susceptible de parcourir chaque nuit jusqu’à quatre kilomètres à la recherche de nourriture, d’abris et de partenaires. Il ne peut le faire que s’il dispose d’une trame naturelle pour circuler. Et pour cela, « il faut que les jardins privés soient connectés entre eux et aux jardins publics alentour », indique Mathilde Riboulot.
D’après des données publiées en 2022 dans Landscape and Urban Planning, les zones d’habitat du hérisson seraient couvertes à plus de 60 % par des jardins familiaux et privés. Comment en faciliter l’accès, à haut risque de collisions s’il faut pour cela traverser une route ? Actuellement, la géographe cherche à déterminer avec ses collègues dans quelle mesure les habitants sont prêts à accepter de ménager un trou dans leur clôture ou leur muret pour favoriser la continuité du tissu végétal. Ce type d’opérations entre dans le cadre du programme Piqu’en-Ville, développé avec la commune de Caen et sa région, et visant à mettre en place des corridors écologiques favorisant le déplacement de la petite faune terrestre.
La connexion des surfaces végétalisées entre elles est également recommandée pour que les organismes du sol puissent coloniser l’environnement de manière spontanée. Vers de terre, cloportes et insectes, bactéries et champignons remplissent des fonctions essentielles comme celle de décomposer et de recycler la matière organique qui se dépose sur les sols, sous forme de feuilles ou de déchets de tonte, contribuant ainsi à leur fertilité mais aussi à leur capacité de rétention de l’eau.
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Portés par le vent, de petits arthropodes se retrouvent sur… les toits
Parmi les décomposeurs évoluant à leur surface, les collemboles – de petits arthropodes d’un millimètre environ – forment un groupe taxonomique abondant. « On ne connaît pas bien la capacité des différentes espèces à se disperser », précise Sophie Joimel, maîtresse de conférences en écologie des sols à AgroParis-Tech. Les petits arthropodes utilisent en effet plusieurs modes pour voyager. « Ainsi, quand certains restent immobiles, d’autres franchissent plusieurs centaines de mètres, voire un kilomètre, en étant portés par le vent », et se retrouvent à peupler… les toits.
C’est ce qu’a montré l’écologue en 2018 lors de travaux parus dans la revue Ecological Engineering. Elle s’est intéressée aux collemboles colonisant les sols vierges de quinze toitures végétalisées de Paris et sa petite couronne, dont plusieurs dédiées à un usage potager. Les niveaux de densité des 44 espèces recensées étaient nettement supérieurs à ceux de jardins familiaux situés plus bas. Ce qui suggère que les toits, tout comme les balcons, concourent eux aussi à la biodiversité des sols urbains. Pour autant que leur connexion à d’autres espaces de nature agissant comme réservoirs de dissémination ou de réception puisse se faire, ils participent à faire des jardins des villes des espaces privilégiés pour faire vivre la biodiversité.
Le petit monde des balcons
Vous gratouillez la terre de votre balconnière, quand soudain de petits points blancs vous sautent dessus… Vous venez sans le savoir de déranger des collemboles qui mènent tranquillement leur petite vie, décomposant les plantes mortes en libérant leurs minéraux dans votre bac. Pour monter jusqu’au balcon, ils auront peut-être choisi la voie des airs en s’accrochant à des scarabées – un mode de transport aérien assisté baptisé phorésie. Ils côtoieront ainsi d’autres insectes volants : des auxiliaires comme les coccinelles, les syrphes et les chrysopes, ainsi que de nombreux pollinisateurs tels que les abeilles et les bourdons, attirés par les fleurs cultivées en hauteur.
Reconstituer un équilibre naturel au sein d’un balcon végétalisé est une gageure. L’excès de chaleur, le manque d’humidité, les apports d’eau irréguliers ou d’engrais azotés en trop grande quantité constituent, à la longue, des conditions qui fragilisent les plantes et favorisent la prolifération de nuisibles comme les pucerons, les aleurodes et les acariens. Minuscules, ces derniers seront peut-être arrivés jusque-là en rampant à la manière des cloportes ou, incognito, dans des sacs de compost ou de terreau.
Achetées en jardinerie pour orner le balcon, « les plantes apportent nécessairement des espèces invisibles qui, cachées dans les pots ou sur les feuilles, peuvent soudainement se développer », commente Sophie Joimel, maîtresse de conférences en écologie des sols à AgroParisTech. Quand ce ne sont pas les oiseaux eux-mêmes qui délivrent de petits cadeaux. Lors de ses recherches sur les toitures végétalisées, la chercheuse rapporte avoir découvert une population de Lumbricus terrestris. Or cette espèce, le lombric commun, ne peut être arrivée via le compost, car on ne l’y trouve pas habituellement. Pour la scientifique, une seule explication : la maladresse d’au moins deux oiseaux ayant laissé échapper leur cargaison annelée lors d’un survol. La reproduction ayant fait le reste.
Source:
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