C’est entendu, la destruction de milieux naturels est la principale cause du déclin de la biodiversité. Mais qu’en est-il de ces habitats fragmentés qui échappent aux mises en culture, à l’urbanisation, aux coupures artificielles créées par les routes et chemins de fer ? Les petits bois qui survivent aux remembrements, les terres tropicales déforestées puis abandonnées par l’agriculture parce que trop pauvres ou trop pentues, les enfrichements naturels constituent des îlots de nature dont l’intérêt écologique est toujours discuté. Permettent-ils un regain de vitalité pour les populations animales et végétales ou bien leur intérêt ne peut être réel que si des contacts entre ces habitats sont maintenus par exemple par des haies ou des continuités végétales ? Et dans quelle mesure la distance entre ces espaces et leur difficulté à être traversés devient rédhibitoire pour les animaux ? Question ouverte que l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine (IMBE, CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université/IRD) a exploré sans quitter ses laboratoires. Leurs résultats viennent d’être publiés dans la revue Ecography.
Les chercheurs ont en effet construit 40 boîtes de 50 centimètres de côté pouvant accueillir des populations de microarthropodes. « En l’occurrence, nous avons utilisé des collemboles de l’espèce Folsomia candida que nous savons élever en laboratoire, explique Cécile Albert, l’une des auteures de l’étude. Et nous avons soumis ces populations à une dizaine d’espacements plus ou moins importants et à des substrats plus ou moins faciles à arpenter pour ces petits insectes ». Les chercheurs ont ainsi testé dans leur boîte trois distances plus ou moins longues entre deux habitats favorables, à savoir des pots avec de l’humidité et des feuilles en décomposition dont les insectes se nourrissent. Ils ont ensuite proposé quatre « mini-paysages » plus ou moins faciles pour leurs déplacements : papier, deux types de tissus et le plus difficile pour eux, la feutrine. Ils ont enfin observé les mortalités lors des tentatives de traversée entre deux pots ainsi que les variations de taille des populations.
Le résultat peut paraître peu affriolant. « Plus les habitats sont accessibles, mieux les populations se portent, résume Cécile Albert. Les faibles distances associées à des substrats aisés à traverser favorisent la multiplication des animaux tandis que l’éloignement et les obstacles leur sont défavorables ». Une seconde expérience à partir de ce type de manipulation avait également montré que plus les couloirs de liaison entre deux habitats favorables étaient longs, plus les arthropodes se perdaient et n’arrivaient pas à rejoindre un autre îlot de vie. Cela peut paraître évident, encore faut-il le prouver !
Depuis près de 20 ans, les trames vertes doivent favoriser les déplacements des animaux
Ces travaux s’inscrivent dans le cadre plus large du programme européen SCALED qui explore différentes situations de connexion entre les paysages fragmentés par l’activité humaine (champs agricoles, routes, villes) et mobilité des animaux. Ainsi, un suivi des déplacements de scarabées est effectué sur les « coussouls », cette plaine semi-désertique herbeuse de la Crau (Bouches-du-Rhône). Les connexions des populations d’écureuils roux sont suivies à l’échelle du kilomètre grâce à des analyses génétiques, sur sept sites entre Montpellier et les Cévennes et par balises GPS à Aix-en-Provence. Ce projet de six ans mené par Cécile Albert ambitionne ainsi de résoudre le débat sur le fonctionnement écologique des continuités naturelles et sur leur habilité à préserver voire améliorer la santé des populations animales.
Des chercheurs de l’IMBE étudiant les déplacements des scarabées sur un « coussouls » de la plaine de la Crau. Copyright IMBE
Car même s’il est très difficile d’extrapoler cette expérience de laboratoire à la « vraie vie », ces résultats sont intéressants pour tous les gestionnaires d’espaces naturels confrontés à la fragmentation des habitats et à l’étroitesse des espaces favorables à la biodiversité. Ils en espèrent donc des enseignements aptes à guider leurs actions sur le terrain. Depuis 2007 en effet, les « trames vertes » constituent l’un des modes d’action les plus efficaces pour préserver la biodiversité. Cette politique menée par les Conseils régionaux à travers les schémas d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADET) consiste à créer des couloirs naturels d’échanges entre sites naturels protégés pour permettre aux espèces de circuler.
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Des tunnels et passerelles efficaces pour faire traverser l’autoroute à la faune sauvage
Bien qu’un centre de ressources ait été créé pour identifier les zones concernées, il existe peu d’études sur l’efficacité de ces corridors à mélanger les populations et favoriser leur croissance. Le travail le plus complet a été mené sur une autre façon d’intervenir sur le déplacement des animaux, les aménagements de franchissement des infrastructures routières. Sur le financement de l’aménageur, les écologues ont pu en effet mesurer l’efficacité de 178 tunnels (écoducs) ou passerelles (écoponts) répartis sur 21 autoroutes du réseau Vinci suivis grâce à des pièges photos sur près de deux ans. L’expérience a montré que de nombreuses espèces de mammifères, mais aussi des chauves-souris et des reptiles, empruntaient bien ces passages.
C’est une bonne nouvelle tant le morcellement des territoires utilisés par une espèce peut avoir des effets délétères sur une population enclavée qui perd en biodiversité génétique. « La consanguinité amène une augmentation des allèles récessifs qui peuvent être létaux quand l’individu porte cet allèle sur le chromosome qui lui vient de son père et sur celui qui lui vient de sa mère, rappelle Sylvie Van Peene, chercheuse à l’Institut national de recherche sur l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). La fertilité peut ainsi diminuer avec la multiplication de morts-nés ou de fœtus non développés et une baisse des défenses face aux maladies génétiques ». Sur un habitat de petite surface car cerné par des obstacles non franchissables, la taille des populations est limitée par la quantité de nourriture disponible. « D’un point de vue démographique, une population isolée qui, pour une raison ou une autre (maladie, prédation accrue, mauvaises conditions climatiques une année…), a une mortalité importante, ne peut pas la compenser par des individus venant de l’extérieur poiur occuper la place laissée libre, poursuit Sylvie Van Peene. Elle ne peut donc pas forcément perdurer si trop de reproducteurs meurent ou ont du mal à se reproduire ».
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Le cas emblématique de l’ours
A ce titre, la situation de la population d’ours dans les Pyrénées centrales et béarnaises est un cas emblématique. Après la réintroduction de cinq géniteurs en 1995 dans les montagnes d’Ariège d’où l’espèce avait disparu, la population a augmenté rapidement du fait d’un milieu favorable par les ressources alimentaires qu’il offre. Ils sont aujourd’hui une centaine d’individus. Mais ce succès est en trompe-l’œil, démontre l’expertise menée par le cabinet spécialisé LDgenX pour le compte de l’association « pays de l’ours Adet » publiée en avril 2026. En effet, 90% de la population provient d’un seul géniteur et de deux femelles. Or, avec un taux de consanguinité de 15%, une femelle peut espérer 2,37 oursons par portée. À 30 %, ce taux de reproduction n’est plus que de 1,56 ourson, soit en dessous du seuil de renouvellement des générations.
Que l’on soit collembole ou plantigrade, la question – cruciale – n’est donc pas seulement d’occuper un espace suffisamment riche pour se nourrir. Il doit aussi permettre les déplacements plus ou moins longs pour assurer les mélanges de population.
Source:
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