« Vous vous souvenez de la chute de Troie ? » La première phrase n’invite pas à une leçon d’histoire ancienne : elle nous place au bord des remparts, parmi les corps, les flammes, les vainqueurs et les captives. Rolin abolit la distance confortable des siècles. Troie n’est pas une cité morte sous vitrine ; elle est une scène primitive où l’humanité répète ses crimes en changeant seulement d’uniformes, de machines et de drapeaux.
Le livre tient dans cette secousse temporelle : « C’était hier, aujourd’hui, c’était demain. » L’épopée devient moins la matrice héroïque de l’Occident que son premier dossier de guerre. Srebrenica, Smyrne, Marioupol ou Gaza ne sont pas rabattues artificiellement sur l’Antiquité : elles en réveillent les gestes, les incendies et l’organisation méthodique de l’anéantissement. « Troie n’a jamais cessé de tomber ni d’être mise à sac, jusqu’à aujourd’hui. »
Des livres, des pierres et des chiens
Pour comprendre ce qui demeure, Rolin lit, compare, voyage. Il convoque Homère, Euripide, Virgile, Racine, Borges, Simone Weil, les archéologues et les soldats ; puis il part voir les lieux, car la bibliothèque ne lui suffit jamais. Sur les plages de Troade, les nefs noires ont cédé la place aux parasols, les héros aux touristes, les chars fracassés à quelque pneu abandonné. Le présent trivial n’efface pas le mythe : il lui rend son sol, sa poussière, ses chiens errants.
Cette érudition ne sert pas à verrouiller une vérité. Homère a-t-il existé ? Quelle couche d’Hisarlık fut la ville chantée ? Schliemann a-t-il retrouvé Troie ou l’a-t-il éventrée en la cherchant ? L’auteur avance dans le conditionnel, avec le sérieux du chercheur et la malice de celui qui sait que toute certitude peut s’écrouler au prochain coup de pioche. Reste une conviction : « La seule chose incontestable dans cette histoire, ce sont les mots, leur rythme, les images éclatantes qu’ils font naître. »
Le deuil sous l’épopée
La somme historique se fend lorsqu’elle accueille la mémoire intime. À Sarajevo, en 1995, Rolin rencontre Jane, comédienne qui avait incarné Andromaque. Son souvenir, sa mort et celle de sa fille nouent la tragédie antique à une faute personnelle. Les références cessent alors de former un réseau savant : elles deviennent les fils douloureux qui relient une vie à ses disparus. « La chute de Troie, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. »
C’est là que le livre touche le plus juste. Derrière les villes anéanties se dessine une autre disparition : celle d’un monde de papier, de lettres, de carnets et de grandes espérances. La nostalgie affleure, parfois insistante, mais Rolin la regarde avec assez d’ironie pour éviter la plainte sentencieuse. Il ne prétend pas que le passé fut meilleur ; il mesure ce qui, de sa propre cité, est déjà devenu ruine.
La profusion et ses revers
La principale qualité de La guerre éternelle constitue aussi sa limite. Rolin veut tout sauver de l’oubli : les batailles, les paysages, les traductions, les morts, les amis, les tableaux, les mots anciens. Cette générosité produit des pages magnifiques, mais aussi des détours qui relâchent la tension. Certains rapprochements entre conflits antiques et contemporains, répétés ou longuement développés, deviennent prévisibles ; l’accumulation des noms et des références peut donner l’impression d’avancer dans une tranchée archéologique.
Reste une prose ample, savante sans être compassée, capable de passer du bronze homérique au langage des troupiers, du sublime à la trivialité, de la plainte à la plaisanterie. Elle avance par vagues, parenthèses et retours, comme une mémoire qui refuse de choisir entre ses morts. Devant Carthage incendiée, « L’Histoire se conjugue au futur antérieur. » Dans les dernières pages, les Achéens marchent vers la ville endormie et tout recommence : « Commencement de la fin sans fin. »
La guerre, chez Rolin, est éternelle parce que l’oubli travaille sans relâche. Son livre lui oppose une mémoire débordante, parfois épuisante, mais obstinément vivante.
DOSSIER – Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Victor De SepausyContact : vds@actualitte.com
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