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Les Ensablés – Adieu Mahora, un ouvrage inédit sur la guerre d'Espagne et les brigades internationales

Ce document d’époque, dont la publication a été dirigée par l’historien Édouard Sill, a une longue histoire. Il est cosigné par Georges Dreyfus et Georgette Guéguen-Dreyfus, un couple de militants communistes dans les années 1930-1940. Ils ont été engagés activement dans la Résistance dans l’Indre, où Georges participe à la création du Front national de Châteauroux, avant de prendre le maquis. Après sa mort, survenue en août 1944, Georgette poursuivra la Résistance dans la poche de Saint-Nazaire. Elle devait publier ultérieurement deux volumes de témoignages sur cette période, Résistance Indre et Vallée du Cher édités aux Éditions sociales en 1970 et 1972.

Dans les années 1930, Georgette collabore à La Jeune Garde, organe des Jeunesses et étudiants socialistes SFIO de l’Hérault, et réalise des reportages pour le mensuel communiste Regards. En 1934, elle termine l’écriture d’un premier roman, Tu seras ouvrier, publié l’année suivante aux Éditions Sociales Internationales, maison d’édition du Parti communiste français (PCF). Quelques mois plus tard, en juin 1935, elle prononce une conférence sur les rapports entre la littérature et le prolétariat au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture à Paris.

Pour prendre la mesure de l’écrivaine, on pourra bientôt enfin relire ce roman remarquable qui fera l’objet d’une nouvelle édition à La Thébaïde (prévue début 2027). Nous en avions d’ailleurs parlé ici même en 2019 (cliquer). C’est un roman à la manière prolétarienne — comme il s’en écrit alors — porté par un sens très juste du récit et une qualité d’expression de première force. À lire pour découvrir une romancière oubliée de premier plan.

Quant à Georges, il s’active dans des structures satellites du PCF. On le voit à l’Association des amis de l’URSS (AUS), on le retrouve au sein de la direction de la revue Russie d’aujourd’hui. Lui et sa femme adhèrent à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR). Ils se trouvent à Moscou lorsque la Guerre civile d’Espagne éclate. Tandis que Georgette reste en Russie où elle écrit un nouveau roman et collabore à la presse soviétique, Georges revient en France en octobre 1936, puis quitte peu après pour l’Espagne dans un convoi des Brigades internationales. Il est affecté à Albacete, à 250 kilomètres au sud-est de Madrid. 

Adieu Mahora est le fruit de l’engagement communiste de Georges Dreyfus en Espagne. Après avoir travaillé au Secours rouge international, il devient animateur culturel au Centre de rééducation professionnel de Mahora (qui recueille les blessés des Brigades), dont il est chargé d’écrire l’histoire. C’est d’abord à cette commande passée par la Commission historique des Brigades internationales que répond Adieu Mahora. Le livre se donne alors à lire sous la forme de journal, où Georges note les faits de la vie quotidienne de l’hôpital.

Revenu en France deux ans plus tard, en juillet 1938, il choisit de bonifier ce document d’un regard plus en prise avec la guerre civile, commençant à y insérer des récits de combattants dont il avait reçu les confidences à l’hôpital. Ce nouveau projet reste cependant inachevé, Georges trouvant la mort sous l’attaque d’un détachement nazi le 30 août 1944. C’est alors que, à partir de notes laissées par son mari et qui étaient destinées au livre, Georgette reprend ce manuscrit auquel elle ajoute de nouvelles informations et du contenu épistolaire. Elle en fixe enfin le titre (Adieu Mahora). 

Le livre ne verra pourtant pas le jour du vivant de Georgette : lorsqu’elle meurt trente ans plus tard, en 1973, elle avait encore l’intention d’y apporter des modifications. Cette fois-ci, le manuscrit aboutit entre les mains d’une nièce du couple, Perrine Jay, qui, à travers les ratures et paragraphes surchargés, essaie d’y voir plus clair, puis le recopie, parfois en le simplifiant. À son tour celle-ci le confie à Martine Garcin, qui entreprend alors une petite enquête sur le couple et leur engagement dans la Résistance (il y a quelques années, on a pu lire en ligne le résultat de cette enquête, avant que la page web ne soit fermée). 

Finalement, le livre tel qu’il est publié aujourd’hui est d’une forme hybride, comprenant le journal de Georges, des récits de combattants et de la correspondance (de Georges à sa mère, entre Georges et Georgette). Édouard Sill (?) note à la fin de la présentation que « la partie romancée domine donc largement dans cette version, par rapport au texte initialement rédigé par Georges Dreyfus, mais le texte est celui voulu par sa veuve pour sa mémoire, et a donc été conservé en l’état. Cependant, à notre tour, nous avons apporté notre touche à cette œuvre collective, en révisant la distribution des lettres et des récits, pour assurer au lecteur une cohérence à la fois de structure et de chronologie ».

Voilà donc un inédit profondément « ensablé » : il aura fallu six versions et toute une unité de bénévoles pour parvenir à rendre public un document qui ne semblait pas en demander tant. Après tout, le journal de Dreyfus aurait très bien pu finir sa vie dans les classeurs des archives des Brigades internationales. À la volonté des Brigades de documenter son intervention à Mahora s’est ajoutée l’ambition de Georges de le transformer en témoignage sur la guerre civile. En le complétant, sa femme a voulu réaliser « un livre humain, vécu et documenté comme il le voulait ». Le pari est pleinement réussi.

Il faut souligner la qualité du travail éditorial. Adieu Mahora est précédé de divers textes qui assurent la lisibilité du document. On a même ajouté un index des noms cités. Le livre se lit ni plus ni moins comme un roman, avec son commencement (le journal de Georges débute par son départ de France et est précédé de deux lettres écrites à Georgette pour lui faire part des préparatifs), ses personnages (le capitaine Nénof, directeur du centre de Mahora, Pilar Mendoza et sa famille et bien d’autres) et son décor (d’abord la ville d’Albacete, puis l’hôpital), ses points culminants ponctués des récits, dont les narrateurs s’intègrent ensuite comme personnages dans le journal de George, puis sa conclusion (le retour à Paris en novembre 1938, où George retrouve sa femme).

Un « post-scriptum » ajoute deux dernières lettres, l’une de Georgette d’avril 1937, l’autre de son mari en décembre 1937, sans qu’on puisse toutefois bien comprendre la raison pour laquelle elles n’ont pas pris place, comme les autres lettres, dans la chronologie du livre. 

La mémoire livresque de la Guerre d’Espagne est considérable. L’intérêt d’Adieu Mahora tient bien sûr à la documentation directe d’une expérience périphérique (la rééducation physique au centre médical) et néanmoins ancrée dans un contexte national, double perspective complémentaire du conflit espagnol. Ce va-et-vient entre l’intime et le collectif lui donne une portée très séduisante. 

François Ouellet — juin 2026

Par Les ensablésContact : contact@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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