Le 21 novembre 2021, dans l’émission « Les points sur les i », Ivan Rioufol, Thomas Lequertier et Véronique Jacquier recevaient le médecin Christian Perronne, auteur de plusieurs livres publiés par les éditions Albin Michel, dont Y a-t-il une erreur qu’ils n’ont pas commise ? (2020) et Décidément, Ils n’ont toujours rien compris ! (2021).
Ivan Rioufol justifiait alors cette invitation par le souhait d’« avoir un autre son de cloche » sur la pandémie de Covid-19, notamment sur une « dramatisation excessive […] de cette panique sanitaire ». L’entretien s’ouvrait sur cette déclaration de Christian Perronne : « Alors, sur cette cinquième vague. Si ce n’était pas aussi dramatique, je rigolerais, parce qu’il n’y a pas de cinquième vague. L’épidémie est quasiment terminée en France, il y a quelques dizaines de morts chaque jour. »
La suite de la discussion avance qu’il y aurait « quatre fois plus de morts chez les vaccinés » en Grande-Bretagne, et l’invité multiplie les déclarations sur la non-efficacité supposée des vaccins : « Tous les pays où l’épidémie continue de flamber, d’avoir des morts, ce sont les pays qui vaccinent à fond », déclarait-il ainsi.
Au cours de l’entretien, Thomas Lequertier et Véronique Jacquier sont intervenus pour interroger ou remettre en cause les assertions de Christian Perronne, rejoints, en fin d’entretien, par Ivan Rioufol, qui finit lui aussi par s’inquiéter : « [O]n voulait parler de faits, et là ce ne sont pas des faits, ce sont des témoignages, vous dites “tous les gens autour de moi me disent que” »…
Saisie au sujet de cette séquence, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) avait fait parvenir un courrier à CNews en janvier 2022, pour recueillir les observations de la chaine, avant d’émettre un avertissement le 10 mai 2022.
Dans cette décision, l’autorité relevait un manquement aux obligations de faire preuve d’honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information, d’expression de différents points de vue sur des questions prêtant à controverse et de maîtrise de l’antenne. CNews avait contesté l’avertissement auprès du Conseil d’État, lequel avait estimé, en août 2023 qu’il était justifié.
Des livres qui invitent à la prudence
En novembre 2023, CNews s’était donc tourné vers la Cour européenne des droits de l’homme, qui devait juger si l’avertissement adressé par l’Arcom avait violé le principe de liberté d’expression garanti par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme.
L’institution européenne s’est penché sur plusieurs périmètres relatifs à l’ingérence de l’Arcom dans la liberté d’expression de CNews. Cette « ingérence » était bien prévue par la loi et recouvrait par ailleurs un « but légitime », et même deux : « la protection de la santé » et « la défense des droits […] d’autrui ». Sur la question essentielle de la « proportionnalité » de l’avertissement, la CEDH rappelle que celui-ci revêt « un caractère mesuré ».
À LIRE – Livres complotistes : comment la paranoïa rapporte des millions
Sur le fond, la CEDH a relevé les déclarations litigieuses de Christian Perronne et noté les quelques interventions des journalistes présents pour l’amener à préciser ou modérer ses propos. Mais elle ajoute qu’il restait « le seul scientifique sur le plateau » et qu’il avait été présenté « élogieusement ». Plus encore, « les titres ouvertement polémiques de deux ouvrages récents de l’invité, sur la thématique de la Covid-19, cités par le présentateur de l’émission […], auraient dû permettre d’anticiper la tenue de sa part de propos controversés à l’antenne et la nécessité afférente d’une modération effective et argumentée ».
Deux voix dissidentes
L’arrêt de la CEDH indique que la liberté d’expression de CNews n’a pas été bafouée par l’Arcom, mais deux juges — sur les sept qui intervenaient — ont exprimé une opinion dissidente à la décision. Le juriste suisse Andreas Zünd estime pour sa part que la chaine avait invité « une dizaine de scientifiques » entre le 15 et le 27 novembre 2021, dont les propos allaient « dans le sens inverse des déclarations formulées » par Perronne.
Par ailleurs, il juge que les personnes sur le plateau se sont montrées « très critiques à l’égard des déclarations de leur invité ». Sa collègue moldave Diana Sârcu émet aussi une opinion dissidente, en relevant que l’entretien s’inscrivait dans un débat d’intérêt général, « lequel exige une plus grande prudence lorsque les mesures prises ou les sanctions infligées par les autorités nationales sont de nature à dissuader la presse de participer à la discussion de problèmes importants pour la société ».
Comme le juge Andreas Zünd, elle estime que les journalistes en plateau ont exprimé des réserves suffisantes vis-à-vis des propos de l’invité et qu’il serait « excessif d’imposer au journaliste de vérifier systématiquement l’intégralité des informations fournies lors d’une interview ».
L’arrêt de la Cour européenne des Droits de l’Homme est accessible en intégralité ci-dessous.
Photographie : Lors de la manifestation du 1er mai 2024 à Paris (illustration, Jeanne Menjoulet, CC BY 2.0)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
Source:
actualitte.com


