On le connaît sous tous les angles et pourtant, Ötzi ne cesse de nous surprendre. Alors qu’il est considéré comme l’individu préhistorique le mieux étudié d’Europe, chaque recherche qui lui est consacrée arrive à révéler un nouvel aspect de l’homme qu’il a été, des circonstances de sa mort il y a 5.300 ans, ou de la préservation de son corps dans l’Ötztal.Depuis sa découverte en 1991, il est conservé dans des conditions particulières censées garantir sa pérennité, étant donné le trésor archéologique qu’il représente. Il a d’abord subi un traitement au phénol afin d’éviter le développement de champignons, puis décision a été prise de l’enfermer dans une chambre froide stérile maintenue à une température de -6°C qui doit empêcher la prolifération microbienne et donc la décomposition. Mais est-ce vraiment le cas ? Ces conditions, qui reproduisent celles du glacier dans lequel le corps momifié a été découvert, sont-elles optimales ?
La momie est soumise à un examen microbiologique complet
Pour le savoir, les chercheurs de l’Eurac, centre de recherche situé à Bolzano, ont réalisé un examen microbiologique complet de la momie afin d’identifier la présence éventuelle de microorganismes et de déterminer leur potentielle dangerosité. Ce risque ne peut être évalué qu’en distinguant le potentiel actif de ces microorganismes, ce qui n’a pas été réalisé au cours des études antérieures sur l’ADN microbien de la momie, qui « n’ont pas fait la distinction entre les cellules dormantes, mortes ou métaboliquement actives, ni évalué si les microbes résidents conservaient la capacité de se développer dans les conditions de stockage du musée », précisent les auteurs dans la revue Microbiome.

Sites d’échantillonnage sur le corps de l’Homme des glaces en vue d’une analyse de son microbiome. Crédits : Sarhan et al., Microbiome, 2026
Les microbes d’Ötzi sont-ils vivants ?
Pour distinguer traces anciennes et contaminations modernes, des prélèvements ont été effectués, après décongélation partielle, sur les tissus de la momie, dans de l’eau interne, dans les blocs de glace externe recouvrant la momie, dans des échantillons de sol d’origine conservés depuis 1991, et dans de l’eau de pulvérisation régulant l’humidité de la chambre froide.Des analyses génétiques ont ensuite révélé une quantité d’organismes microbiens, certains, internes, étant caractéristiques des restes momifiés (comme Clostridium spp.), et d’autres, externes, constitués de bactéries environnementales et cutanées courantes (comme Staphylococcus).Pour savoir si ces organismes étaient vivants et viables, les chercheurs en ont prélevé des échantillons afin de les mettre en culture.

Abondance relative des 12 principaux genres bactériens représentant plus de 95% de l’ensemble de la communauté microbienne. Crédits : Sarhan et al., Microbiome, 2026
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Les microorganismes sont entrés lors de la conservation de la momie
Il apparaît que quatre voies ont facilité l’entrée de microorganismes dans la momie : trois sont directement liées à sa conservation actuelle (l’infrastructure de la chambre froide, l’intervention humaine, l’eau de pulvérisation), la dernière est liée à sa conservation dans le glacier.Pensées pour le protéger du milieu ambiant, les opérations menées pour maintenir Ötzi dans un environnement le plus proche possible de sa conservation initiale l’exposent tout de même à certains risques. Premier en ligne de mire : le phénol, qui n’a pas empêché le développement de certains microbes. Ils se sont nichés dans des recoins à la surface de la momie. Autres dangers identifiés : certains champignons et levures spécialement adaptés au froid.
Des levures issues du glacier sont en train de proliférer
Les chercheurs ont en effet découvert dans leurs échantillons quatre levures issues de l’environnement alpin de la momie et proches d’espèces provenant d’environnements arctiques et antarctiques. Dans la mesure où l’une d’entre elles, Glaciozyma watsonii, est devenue dominante entre 2010 et 2019, il faut en déduire que ces microorganismes d’origine glaciaire sont en train de proliférer. Ils ne se contentent pas de survivre, ils s’adaptent de manière optimale à leur environnement, comme le révèle leur analyse génomique. »La communauté microbienne isolée possède un arsenal génétique diversifié, adapté à la survie dans des environnements extrêmes et à une interaction potentielle avec les tissus de l’hôte », constatent ainsi les chercheurs. Ils relèvent également que l’adaptation au froid est complétée par « une mosaïque de stratégies de survie », dont la plus dangereuse est que ces microbes sont programmés pour dégrader les protéines et les lipides des tissus, ce qui représente « un risque indirect pour l’intégrité de la momie ». D’autres ont même la capacité de dégrader le phénol, alors que c’est le premier traitement de conservation d’Ötzi !

Les quatre types de levures récupérées à partir d’échantillons de l’Homme des glaces observées au microscope (de gauche à droite et de haut en bas : Goffeauzyma, Glaciozyma watsonii, Mrakia robertii et Phenoliferia glacialis ; échelle : 10 µm). Crédits : Sarhan et al., Microbiome, 2026
« Un écosystème complexe et non une capsule temporelle figée »
Cette étude « révèle que l’Homme des glaces n’est pas une capsule temporelle biologiquement figée, mais qu’il représente plutôt un écosystème complexe », constatent les chercheurs. En effet, le microbiome de la momie reflète non seulement l’histoire personnelle d’Ötzi, mais aussi sa conservation millénaire et, finalement, les ultimes mesures de conservation dans la chambre froide du musée de Bolzano, qui représentent autant de « failles », ou de voies d’entrée.
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Un changement de paradigme dans la conservation de la momie
Puisque le risque est désormais identifié, les chercheurs invitent donc à repenser le mode de conservation de la momie. « Ces découvertes imposent un changement de paradigme : la conservation doit aller au-delà de la préservation statique pour s’orienter vers une surveillance génomique proactive », écrivent-ils. Ce qui revient à constater que les méthodes jusqu’à présent appliquées sont aujourd’hui dépassées… À l’heure de la génétique, il est en effet étonnant que l’on continue de se fier uniquement à un traitement antifongique, une congélation permanente et un environnement supposé stérile.Il est donc désormais nécessaire de surveiller l’évolution microbienne de l’organisme vivant que constitue la momie d’Ötzi. Car une momie n’est pas seulement un corps figé dans le temps, c’est un lieu de vie, comme toute forme organique. Une leçon à retenir pour préserver Ötzi et toutes les momies présentes dans les collections archéologiques et muséales aussi longtemps que possible.
Source:
www.sciencesetavenir.fr


