Le cerf exténué de la fraternité

Nobécourt mène avec brio une vaste exploration familiale d’où ressortent autant de conflits, que de souvenirs douloureux ou de pièces matérielles tentant d’expliquer le pourquoi du comment. Cette exploration sert, en effet, de révélateur et fait resurgir des violences d’enfance terribles : tous ces non-dits exprimés, pensés, et élaborés. Laurence Nobécourt détaille les tenants et les aboutissants des rancœurs, jalousies et haines qui ressurgissent après la mort des patriarches.

Les scènes contées – avant ou pendant – chez le notaire éclairent le lecteur sur la base des affrontements entre les filles ; s’ensuivent quelques règlements de compte exprimés souvent par le biais des correspondances. Le récit se mue peu à peu en « enquête généalogique » intime, et les déchirures familiales révèlent aussi une dimension politique et plus encore. Un détail qui n’est pas rien : chaque fois, c’est l’argent qui se retrouve au centre de tout. 

Pour comprendre les jaillissements de haine qui surviennent dans les familles au moment des successions, il faut, comme le souligne abondamment Laurence Nobécourt, se souvenir que la fratrie n’est pas garante de fraternité. Bien au contraire. C’est un sujet universel qui tient à des questions symboliques et affectives et ces questions, qui visent à briser le tabou antique autour de l’argent, apparaissent au moment des répartitions des biens.

L’auteur dresse un tableau pessimiste sur les relations familiales : il y avait pourtant la cadette avec laquelle elle s’entendait bien, mais La Petite sauvage, le double enfant de Nobécourt, qui intervient dans le roman en parallèle de sa parole adulte, double commandé par le besoin de se décaler de sa propre histoire, déplore le lien tari avec une de ses aînées. 

La Petite sauvage est la part d’enfance de l’auteur qui s’incarne : elle cherche manifestement à récupérer, à se réapproprier les moments d’enfant brisés, pour en prendre soin, pour ne pas qu’ils soient totalement périmés, ou bien pour panser la plaie béante et garder au fond ce qui mérite d’être sauvé. Sauvage était Nobécourt parce que non domestiquée, non désirée, privée de l’altérité nécessaire et qui a dû supporter d’être altérée, à défaut d’être considérée par l’autre. J’ai bien aimé les images autour de l’animalité, pures métaphores qui viennent préciser cet aspect « sauvage ».

Le procédé d’écriture – la voix double – permet d’accepter les nuances, les ambivalences ; il semble que cela permette à l’auteur de dire que l’amour a plein de visages, et que la haine est aussi une façon d’accorder un peu d’espace à l’autre. Le fait de n’être pas désiré engendre beaucoup de confusions, et Nobécourt tente de mettre des mots sur cette relation tendue qui a commencé dès sa gestation.

Avec les sœurs, n’importe quel sujet met le feu aux poudres, tout est prétexte pour que les non-dits demeurent. Laurence Nobécourt explique et commente les déchirements ressentis, ne parvenant pas à s’extraire de la souffrance ; elle prend les faits à rebrousse-poil puis consolide son enquête généalogique en confiant qu’elle est animée par un désir de réconciliation. 

Parfois nébuleux du fait de cette double narration, La Petite sauvage, par ses analyses fougueuses, n’en est pas moins brillante et passionnante. Sa tension et son style incandescent expriment la part qui résiste en nous. Le livre trouvera un écho chez chacun qui aura souffert à un moment donné dans sa vie d’appartenir à une famille dysfonctionnelle, luttant pour être aimé à sa juste valeur. 

Extrait : 

Tu aimerais sans doute qu’on te laisse. Mais que la Petite sauvage ne se sente jamais abandonnée. Surtout depuis que vous avez connu les chiens enragés de la haine, leur harcèlement continu. Tu ne peux pas décrire cela, cette forêt inhabitable où tu les as vus, lâchés dans leur course, poursuivre sans relâche la Petite sauvage montée sur le nerf exténué de la fraternité, et tout près de gagner pouvoir sur sa mort, espérant la curée, que son cœur, à céder d’épuisement, de terreur et d’angoisse, la cloue à terre, afin qu’aussitôt ils se jettent dessus, impatients de mordre et d’attaquer pour tuer. Tu as vu : le cerf de Pétra, ayant cédé, emporter celui de Stella dans sa chute, et eux, les chiens, un instant à l’arrêt, reniflant, clabaudant, frustrés et hargneux, poursuivre leur traque.

 

Tu as vu : la Petite sauvage, tenant fermement sa couronne courir, le cœur blessé, entraînée depuis les commencements qui n’ont jamais cessé, courir et courir encore, terrifiée, se battre, essayant de leur échapper, tandis que toi, prête à tout perdre soudain pour la sauver tu as renoncé à la victoire sur laquelle tu ne voulais pourtant pas capituler, toi qui avais tant désiré dans le champ de l’humanité, de la fraternité, lutter pour y rester, aussi ardue serait la course, or, ardue fut la course car les chiens sont nourris de la force du maitre, la haine, retorse, qui s’immisce et travaille en sourdine, occupe l’espace des grandes forêts, visqueuse et noire entre les branches des arbres, humide à leurs babines suantes, tandis qu’ils rattrapent le cerf fraternel, mordant parfois ses jarrets lui trébuche un instant, gagné par leurs souffles, dérape, vacille, mais bifurque tout à coup par un sentier subtil, avec sur son dos la Petite sauvage, terrifiée mais vivante, elle, que tu n’as pas cessé d’appeler vers la loi et l’éthique, malgré les chiens et la haine, tu le sais, car n’était-ce pas le seul appui possible : la droiture, surtout ne pas faire le geste de trop, ni écrire le mot de feu qui embraserait l’endurance des chiens, décuplerait leur faim, et au contraire, attentive, dans le respect de cette autre que la Petite sauvage est à toi-même, tu as tenté malgré tout de tenir la distance, résistant, et par ton endurance et la confiance, en la forêt elle-même, réussi un temps à épuiser les chiens, les semer, sans néanmoins les perdre….. As-tu pour autant évité la curée ? 

 

 

Par Laurence BiavaContact : laurence.biava@cegetel.net


Source:

actualitte.com

Annonce publicitairespot_img

Catégories