Le patronat réclame des mesures concrètes sur les retraites et le coût du travail. Il y a quinze jours, Marine Le Pen a assumé ses positions lors d’un dîner avec une dizaine de grands patrons.
C’est le match retour entre le patronat et le Rassemblement national. Le Medef va recevoir ce lundi à déjeuner le président du RN, Jordan Bardella, pour échanger sur les sujets économiques. L’organisation patronale enchaine les rencontres avec les chefs de partis politiques dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027. Après Olivier Faure (Parti socialiste), Gabriel Attal (Renaissance) et Fabien Roussel (Parti communiste), se présenteront Marine Tondelier (écologiste), Edouard Philippe (Horizons) et Bruno Retailleau (Les Républicains).
Mais avec le patron du RN, le président du Medef sait que les yeux sont rivés sur lui. Jeudi, Patrick Martin a voulu déminer le terrain de ce débat sensible avec le Rassemblement national.
« Je veux dégonfler cette baudruche qui consiste à dire que le patronat a basculé RN », a-t-il déclaré devant les journalistes. Ses adhérents sont pourtant farouchement opposés à Jean-Luc Mélenchon.
« Je ne vous cache pas qu’il n’y a pas de grande affinité avec LFI », a-t-il reconnu.
Le programme économique du RN reste flou
Le Medef va questionner Jordan Bardella sur le contenu de son programme économique. Le positionnement du Rassemblement national reste flou pour les patrons.
« Je suis incapable de dire quelle est la doctrine économique du RN », avait confié Patrick Martin mi-janvier, devant l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef). Avec les membres du bureau du Medef, il interrogera Jordan Bardella sur la compétitivité des entreprises, le financement du modèle social et les retraites.
Ce déjeuner risque de se transformer en jeu de dupes. À un an de l’élection présidentielle, ni le patronat, ni le Rassemblement national ne s’engageront. Chaque camp testera l’autre.
« Je l’attends sur des positions concrètes au-delà des déclarations d’amour, s’agace déjà un participant à ce déjeuner. Mais je ne croirai pas une minute à ce qu’il dira. »
Les patrons ne veulent pas être caution
Le patronat a bien conscience de la tentative de séduction de Jordan Bardella, porteur d’une ligne, a priori, plus probusiness que celle de Marine Le Pen.
« Sa sensibilité libérale est tactique, ajoute ce membre du Medef, et on ne sait toujours pas qui sera le candidat pour 2027. »
Marine Le Pen attend le verdict de son procès en appel, le 7 juillet prochain. Puis le Rassemblement national choisira son candidat lors d’un congrès à Orléans, fin octobre.
De nombreux patrons craignent que le Rassemblement national n’utilise la multiplication de ces rencontres comme caution. Sur le fond, un thème central sera abordé par les cadres du Medef : la réforme des retraites.
« Je lui poserai la question à quelle date prévoit-il la retraite à 67 ans, s’amuse ce membre du bureau, persuadé que Jordan Bardella bottera en touche. Le Rassemblement national reste flou car en face d’eux, la gauche ne les challenge pas. »
Bernard Arnault n’est pas intervenu
Cette rencontre s’annonce toutefois moins agitée que celle entre Marine Le Pen et une dizaine de patrons. Il y a deux semaines, la députée du Pas-de-Calais a dîné avec les membres d’Entreprise & Cité (E&C) un club regroupant les patrons de LVMH, Axa, Cap Gemini, Renault, Accor ou encore Engie, comme l’a révélé Le Nouvel Obs. Depuis, le tout-Paris des affaires ne parle que de cela, rapportant les réactions des participants.
« Cela ne pouvait pas bien se passer car elle a une vision complètement étatiste et passéiste, résume un proche de Paul Hermelin, le président d’E&C et de Cap Gemini. Il n’y avait pas de dialogue, elle n’écoutait pas. »
Pourquoi alors l’avoir invitée, elle, plutôt que Jordan Bardella?
« Il aurait été dans la séduction et nous aurait dit ce qu’on voulait entendre, ajoute cet ami du président de Cap Gemini. Là, on sait quel est le cœur de sa doctrine. » C’est aussi une manière pour les grands patrons de diviser le Rassemblement national et prouver qu’il y a bien deux lignes de politique économique, bien qu’il s’en défende.
Marine Le Pen a entamé le dîner en lisant un petit discours libéral et probusiness en faveur des entreprises. Mais ensuite, lors de la séance de questions-réponses, les débats sont entrés dans le vif. Bernard Arnault n’a posé aucune question, écoutant attentivement les échanges qui se sont inévitablement engagés sur le financement du modèle social. Il a laissé son administrateur référent chez LVMH, Henri de Castries, évoquer l’idée de la TVA sociale, proposée par l’Institut Montaigne qu’il préside.
Marine Le Pen a marqué ses désaccords
L’ancien patron d’Axa a abordé le rééquilibrage du financement de la protection sociale par la consommation pour alléger le coût du travail. Premier couac avec Marine Le Pen qui refuse cette mesure anti-populaire. Refusant de céder aux patrons, elle a préféré insister sur le poids des normes dans l’économie, sujet d’ailleurs martelé par Jordan Bardella.
« Le rôle de Marine Le Pen n’est pas d’être d’accord avec eux, tranche François Durvye, nouveau conseiller spécial du Rassemblement national. Elle a montré aussi que la réalité politique s’impose. »
L’épineux sujet des retraites est ensuite venu sur la table, avec le plat de résistance. La discussion a porté sur la durée de travail et de cotisation, plus que sur l’âge de départ à la retraite, sujet ô combien sensible pour les patrons. Le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné l’a abordé, ainsi que le directeur général d’Axa, Thomas Buberl, étonnamment seul représentant du secteur financier, aucun dirigeant de banques françaises n’étant présent. Marine Le Pen a écouté, sans se prononcer.
François Durvye estime que « la vraie question est la quantité de travail pour permettre l’équilibre des comptes sociaux et cela ne se résume pas à l’âge de la retraite » avait déclaré l’ancien patron du fonds Otium de Pierre-Edouard Stérin, dans un entretien au Figaro, début avril. La semaine dernière, le patron d’Axa a résumé la situation: « Il faut parler avec tout le monde pour mettre les sujets sur la table mais ça ne veut pas dire qu’on est aligné », a clarifié Thomas Buberl sur BFM Business.
« L’État, l’État, l’État »
Marine Le Pen a aussi tenu à marquer son désaccord lorsque le président de Renault l’a interrogé sur les compétences de l’Etat. Jean-Dominique Senard s’est saisi du rapport qu’il a publié il y a deux mois en tant que membre, lui aussi, de l’Institut Montaigne. Il a notamment abordé le sujet de l’autonomie des établissements scolaires, ce à quoi Marine Le Pen lui a rétorqué que le rôle de l’Etat était « central » dans ce domaine.
« L’État, l’État, l’État, elle n’avait que ce mot à la bouche », s’agace un proche de plusieurs participants.
Au moment du dessert, la directrice générale d’Engie l’a interpelée sur l’énergie, un sujet dont raffolent les députés du Rassemblement national. Catherine MacGregor a rappelé que « la sortie de la France du marché européen de l’énergie serait une folie », explique un de ses proches, qui précise qu’elle a aussi titillé Marine Le Pen sur l’importance des énergies renouvelables dans le mix-énergétique. Mais le RN pousse toujours à un monopole du marché de l’énergie en France autour d’EDF et critique Engie pour ses investissements dans les énergies renouvelables.
Les membres d’Entreprise & Cité et Marine Le Pen se sont quittés au bout d’une heure trente seulement, preuve que les débats n’ont pas été nourris.
« On espère que Jordan Bardella sera plus à l’écoute lundi », soupire un proche du club E&C. Les grands patrons s’estiment coincés pour 2027 « car au fond, face à Mélenchon, ils voteront RN » tranche un de leurs grands communicants.
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