Devenir soi de Nicky Doll : l'autobiographie queer qui dépasse le drag

Avec Devenir soi, Nicky Doll signe moins une autobiographie classique qu’un récit d’apprentissage doublé d’une masterclass intime. L’ouvrage suit Karl Sanchez, de l’enfance entre Marseille, Saint-Martin et le Maroc jusqu’à Paris, Londres, New York et la scène drag internationale.

Le fil directeur reste net : comprendre comment une identité se construit, non dans la conformité, mais dans le mouvement, l’essai, la bifurcation. « Moi, j’ai toujours su qui j’étais. J’ai toujours su que je ne ressemblais pas à celles et ceux qui m’entouraient. »

Bouger pour ne pas plier

Le livre avance par leçons, souvenirs, scènes fondatrices et conseils pratiques. Cette structure hybride lui donne une lisibilité immédiate, parfois au prix d’un certain didactisme. Mais elle éclaire le projet : transmettre. Nicky Doll raconte la naissance du double artistique sans mystifier la métamorphose.

Elle l’inscrit dans une conquête progressive de soi, où l’enveloppe, le style, la scène et le regard des autres deviennent des outils d’émancipation. « Je suis ce que j’exprime à travers mes performances, quelles qu’elles soient. Peu importe l’espace, peu importe le temps, je veux pouvoir m’affranchir du cadre et de ses contraintes. »

Le récit vaut d’abord par ce qu’il documente : l’enfance d’un garçon vite désigné comme déviant, la violence des normes, l’apprentissage de la solitude, puis la découverte d’une communauté capable de renverser la honte.

L’un des enjeux les plus nets du livre tient là : montrer que l’identité ne naît pas d’une essence fixe, mais d’un travail de désencombrement. « Des livres pour enfants avec des personnages gays ou lesbiens ? Ça n’existe pas. Alors, pour peu que, petit garçon, tu sois attiré par les autres petits garçons, tu n’existes pas non plus. »

La revanche des marges

La trame gagne en force quand elle quitte l’abstraction pour revenir à des scènes précises : la Pride parisienne, les années de galère, les premiers talons, l’entrée dans les milieux queer, puis la professionnalisation du drag. Ce sont ces moments qui donnent au livre sa chair narrative. Le texte saisit alors un basculement très concret : sortir du regard humilié pour retrouver une puissance d’agir. « J’étais créatif, j’étais poétique, j’étais vivant. J’étais aimable. »

Le rapport aux personnages secondaires soutient aussi l’ensemble, en premier lieu la mère, figure de courage, de mobilité et de socle. Elle traverse le récit comme une boussole plus que comme un simple soutien affectif. Le public occupe aussi une place importante : non comme masse abstraite, mais comme relais possible pour des jeunes lecteurs queer à qui le livre tend explicitement la main. Cette adresse directe donne de l’élan, même si elle appuie parfois le propos.

Maquillage et vérité

La grande réussite de Devenir soi tient à sa thèse centrale : les artifices ne masquent pas nécessairement, ils révèlent. Le drag n’efface pas Karl Sanchez ; il lui permet de se lire autrement. « C’est drôle, parce que c’est la femme, en moi, qui m’a permis d’affirmer l’homme que je suis. Comme quoi, ces histoires de “corps masculin” ou de “corps féminin”, c’est vraiment n’importe quoi. »

Le livre touche juste quand il démonte les assignations de genre sans jargon, à partir de l’expérience. Et Nicky Doll livre un récit intime bien plus politique qu’il n’y paraît.

Ses limites apparaissent dans certaines répétitions et dans une écriture qui, par endroits, préfère l’énoncé au trouble. Le récit analyse beaucoup, démontre souvent, laisse moins de place à l’ambivalence qu’à l’affirmation.

Mais cette frontalité fait aussi sa force : Devenir soi assume une parole d’accompagnement, nourrie d’épreuves réelles, de travail et d’inventions de soi. Il en ressort un texte clair, généreux et politiquement vif, qui transforme une trajectoire individuelle en levier collectif.

Rendez-vous le 6 mai.

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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