De l’Égypte coloniale aux prisons de Gamal Abdel Nasser, de la littérature à la révolution islamiste, Sayyid Qutb (1906–1966) a élaboré une pensée dont l’influence dépasse largement son époque. Son interprétation de la souveraineté divine, sa condamnation des sociétés modernes et sa conception du jihad ont contribué à façonner une partie de l’univers idéologique du radicalisme islamiste contemporain. Enquête sur un itinéraire intellectuel, ses ruptures doctrinales et les conséquences historiques d’une pensée devenue une référence majeure de certains mouvements extrémistes.
Introduction — L’intellectuel égyptien dont les idées ont traversé les générations
Le 29 août 1966, au Caire, Sayyid Qutb est exécuté par pendaison à l’issue d’un procès organisé par le régime de Gamal Abdel Nasser. Il a 59 ans. Ancien enseignant, critique littéraire et fonctionnaire du ministère égyptien de l’Éducation, il est devenu l’un des principaux intellectuels des Frères musulmans et l’auteur d’un ouvrage qui marquera durablement l’histoire de l’islamisme révolutionnaire : Maʿālim fī al-Ṭarīq, généralement connu en français sous le titre Jalons sur la route. Son importance historique dépasse cependant sa confrontation avec le pouvoir égyptien. Dans ses derniers écrits, il développe une conception selon laquelle des sociétés majoritairement musulmanes peuvent appartenir à un ordre religieux illégitime, malgré les croyances déclarées de leurs habitants, leurs institutions religieuses et leurs traditions islamiques. À ses yeux, le critère décisif ne réside pas simplement dans l’identité des populations, mais dans la reconnaissance de la souveraineté divine comme fondement de l’organisation politique et juridique. Cette doctrine introduit une rupture majeure : elle permet de considérer qu’un gouvernement dirigé par des musulmans peut être étranger à l’ordre islamique véritable et remet en question la légitimité des lois élaborées au nom d’une souveraineté humaine indépendante de Dieu. Elle ouvre également la voie à une distinction radicale entre une communauté de croyants authentiques, telle que Qutb la conçoit, et des sociétés considérées comme dominées par la jāhiliyya, terme traditionnellement associé à l’ignorance religieuse de l’époque préislamique. Dans les décennies qui suivent sa mort, plusieurs mouvements islamistes radicaux reprennent et transforment ces concepts. Certains développent des doctrines d’excommunication religieuse, ou takfir, visant notamment des dirigeants et des populations musulmanes ; d’autres associent la remise en question de la légitimité politique à des stratégies de lutte armée. La pensée de Qutb devient ainsi l’une des références importantes de certains courants jihadistes, au sein d’une histoire doctrinale plus ancienne et plus complexe. Le takfir possède en effet des racines antérieures au XXe siècle, tandis que les organisations jihadistes contemporaines ont élaboré leurs propres interprétations et stratégies. La particularité de Qutb réside dans la reformulation de plusieurs interrogations religieuses fondamentales à l’époque de l’État moderne, de la souveraineté populaire et des mouvements révolutionnaires. Son itinéraire permet ainsi de comprendre comment une réflexion sur la justice sociale et la réforme religieuse a progressivement abouti à une critique radicale de la légitimité des sociétés contemporaines. Cette transformation a été étudiée notamment par l’historien James Toth dans Sayyid Qutb: The Life and Legacy of a Radical Islamic Intellectual, publié par Oxford University Press, ainsi que par John Calvert dans Sayyid Qutb and the Origins of Radical Islamism.
1. Sayyid Qutb : une enfance en Haute-Égypte et une jeunesse tournée vers la littérature
Sayyid Ibrahim Husayn Qutb naît le 9 octobre 1906 à Mūshā, un village de la province d’Assiout, en Haute-Égypte. Il grandit dans un environnement rural marqué par les traditions religieuses, la vie communautaire et les transformations politiques d’un pays soumis à une forte influence britannique. Son père s’intéresse aux affaires publiques et appartient à un milieu relativement instruit, ce qui favorise l’éveil intellectuel du jeune Qutb. L’Égypte du début du XXe siècle connaît alors de profondes tensions : les revendications nationalistes se développent, les élites débattent des voies de la modernisation et la question de l’indépendance politique occupe une place centrale. Les transformations de l’enseignement, l’essor de la presse et les controverses sur les rapports entre religion et société façonnent le paysage intellectuel dans lequel Qutb commence sa formation. Après ses premières études, il s’installe au Caire et fréquente Dār al-ʿUlūm, une institution reconnue pour l’enseignement de la langue arabe et la formation des enseignants. Il obtient son diplôme en 1933 et commence une carrière dans l’enseignement public, avant d’exercer différentes fonctions au ministère égyptien de l’Éducation. Pendant près de deux décennies, son activité est principalement littéraire et culturelle. Il écrit des poèmes, publie des critiques et participe aux débats intellectuels du Caire. Il s’intéresse à la littérature arabe moderne, aux transformations de la société et à la place de la culture dans la construction de l’identité nationale. Il entretient notamment des liens intellectuels avec le milieu de l’écrivain Abbas Mahmoud al-Aqqad. Cette première période éclaire un aspect essentiel de sa biographie : la pensée révolutionnaire de Qutb résulte d’une évolution progressive, nourrie par la critique littéraire, le nationalisme culturel, la réflexion morale et la recherche d’une justice sociale. Le passage de la littérature à l’islamisme accompagne une série de désillusions, de réorientations doctrinales et d’engagements politiques. L’historien James Toth montre notamment comment cette transformation s’inscrit dans les bouleversements politiques et intellectuels de l’Égypte moderne. Le parcours de Qutb illustre ainsi celui d’un intellectuel préoccupé initialement par l’éducation, la culture et les injustices sociales, avant de développer une théorie contestant les fondements mêmes de l’ordre politique contemporain.
2. Hassan al-Banna et les Frères musulmans : la naissance d’un mouvement politico-religieux
L’engagement islamiste de Sayyid Qutb s’inscrit dans l’histoire d’un mouvement fondé avant son adhésion : les Frères musulmans. Créée en 1928 à Ismaïlia par Hassan al-Banna, la confrérie apparaît dans un contexte marqué par la domination étrangère, les inégalités sociales et les débats sur l’avenir politique du monde musulman. Hassan al-Banna défend une conception de l’islam qui dépasse les pratiques cultuelles individuelles. Dans sa perspective, la religion doit constituer un cadre général de réforme de la société, inspirant l’éducation, la morale, l’économie, les relations sociales et les institutions politiques. Cette vision donne naissance à un mouvement structuré, capable de combiner prédication religieuse, action sociale et mobilisation politique. Au cours des années 1930 et 1940, les Frères musulmans développent un réseau d’associations, de structures éducatives et d’activités d’assistance, renforçant leur implantation dans une société traversée par les tensions économiques et les aspirations nationalistes. La confrérie connaît cependant une politisation croissante. Son histoire comprend également la formation d’un appareil clandestin, généralement appelé l’Organisation spéciale, impliqué dans des violences politiques durant les années 1940. Cette dimension contribue à accentuer les tensions avec les autorités égyptiennes. Le 12 février 1949, Hassan al-Banna est assassiné au Caire. Sa disparition intervient avant l’adhésion formelle de Qutb au mouvement, dont la direction sera ensuite assumée par Hassan al-Hudaybi. La relation entre al-Banna et Qutb relève donc principalement d’une filiation intellectuelle et politique. Qutb rejoint un mouvement déjà constitué, dont il partage l’ambition de transformer la société à partir d’une conception globale de l’islam, mais il développe progressivement une réflexion plus radicale sur la légitimité des institutions et la nécessité d’une rupture avec l’ordre politique existant. Cette évolution contribue aux tensions doctrinales qui apparaîtront au sein de la confrérie. Les Frères musulmans ne constituent pas une tradition intellectuelle parfaitement homogène : leur histoire comprend des stratégies différentes, des débats sur la participation politique et des divergences concernant l’usage de la violence. La pensée tardive de Qutb s’inscrit dans cet héritage tout en lui donnant une dimension révolutionnaire particulière, fondée sur la question de savoir si les sociétés contemporaines, y compris musulmanes, reconnaissent réellement la souveraineté divine. Les travaux de John Calvert sur les origines de l’islamisme radical permettent de replacer cette évolution dans l’histoire de la confrérie et des conflits politiques égyptiens.
3. Le voyage aux États-Unis : une étape dans la critique de la modernité occidentale
Entre 1948 et 1950, Sayyid Qutb séjourne aux États-Unis dans le cadre d’une mission d’étude consacrée au système éducatif américain. Cette expérience constitue un moment important de son évolution intellectuelle, même si son orientation islamiste avait déjà commencé à se préciser avant son départ. Qutb découvre une société dont il reconnaît la puissance scientifique, industrielle et technologique, mais ses observations sont dominées par une critique du matérialisme, de l’individualisme et de ce qu’il considère comme une insuffisance de profondeur spirituelle. Ses écrits sur l’Amérique témoignent d’une lecture profondément morale de la civilisation occidentale. Il critique certains comportements sociaux, certaines formes de sociabilité et des conceptions de la liberté individuelle qu’il juge incompatibles avec ses propres références religieuses et culturelles. Ces jugements s’inscrivent dans un contexte international particulier : la guerre de 1948 en Palestine, les tensions entre les puissances occidentales et le monde arabe et les transformations de l’après-Seconde Guerre mondiale contribuent à renforcer les interrogations sur l’identité et l’indépendance des sociétés musulmanes. Le séjour américain consolide chez Qutb l’idée que la réussite matérielle ne garantit ni la justice sociale ni la supériorité morale d’une civilisation. Il en tire la conviction que les sociétés musulmanes doivent rechercher leurs propres principes d’organisation plutôt que reproduire les modèles occidentaux. En 1949 paraît Al-ʿAdāla al-Ijtimāʿiyya fī al-Islām, généralement traduit par La Justice sociale dans l’islam. Dans cet ouvrage, Qutb présente l’islam comme une réponse possible aux inégalités économiques et aux déséquilibres sociaux. Il défend l’idée que les principes islamiques peuvent constituer le fondement d’un ordre plus juste. Cette publication représente une étape importante, mais appartient encore à une phase antérieure à sa radicalisation carcérale. Qutb y développe principalement une réflexion sur la justice, la morale et l’organisation sociale, tandis que la doctrine de rupture révolutionnaire qui caractérisera ses derniers écrits n’y apparaît pas encore dans toute son ampleur. Cette transformation progressive est analysée par William E. Shepard dans ses travaux consacrés à Sayyid Qutb.
4. La révolution de 1952 : de l’espoir politique à la rupture avec Gamal Abdel Nasser
Le 23 juillet 1952, les Officiers libres renversent la monarchie égyptienne. Cette révolution ouvre une nouvelle période politique marquée par la montée du nationalisme arabe, la réforme de l’État et la concentration progressive du pouvoir entre les mains des militaires. Qutb accueille initialement favorablement ce changement. Comme de nombreux intellectuels et militants égyptiens, il espère que la disparition de la monarchie permettra de combattre certaines injustices et de renforcer l’indépendance nationale. Mais les relations entre les Frères musulmans et les nouveaux dirigeants se détériorent rapidement. La confrérie souhaite voir l’islam occuper une place centrale dans l’organisation de l’État, tandis que Gamal Abdel Nasser entend construire un régime nationaliste dont les institutions demeurent placées sous l’autorité du pouvoir révolutionnaire. Le conflit dépasse les seules divergences de programme : il concerne la source de la légitimité politique. Pour les dirigeants militaires, le pouvoir procède de la révolution et de leur projet de transformation nationale. Pour les Frères musulmans, la légitimité politique doit être articulée à une conception religieuse de l’organisation sociale. En octobre 1954, une tentative d’assassinat contre Nasser à Alexandrie provoque une vaste campagne de répression. Des milliers de militants islamistes sont arrêtés ou poursuivis, et Qutb figure parmi les personnes condamnées à une longue peine de prison. Les travaux de James Toth indiquent que Qutb n’a pas participé à la tentative d’assassinat de 1954. Son emprisonnement s’inscrit néanmoins dans la répression générale dirigée contre les Frères musulmans. Cette expérience transforme profondément sa réflexion. Le régime nassérien n’apparaît plus seulement comme un gouvernement autoritaire ou hostile à la confrérie. Il devient progressivement, dans l’analyse de Qutb, l’expression d’un problème plus fondamental : celui d’un ordre politique dont la légitimité religieuse peut être contestée. La confrontation avec Nasser contribue ainsi à déplacer sa critique du gouvernement vers une remise en question de la nature même de la souveraineté politique.
5. La prison égyptienne : le tournant décisif de sa radicalisation
L’emprisonnement de Qutb, de 1954 à 1964, constitue l’une des périodes les plus importantes de son existence. Les prisons égyptiennes sont alors marquées par une répression sévère des opposants islamistes. Des témoignages historiques rapportent des mauvais traitements, des humiliations et des violences exercées contre des membres des Frères musulmans. Dans ce contexte, Qutb développe une interrogation qui deviendra centrale dans sa pensée : comment un régime dirigé par des musulmans peut-il être considéré comme véritablement islamique lorsqu’il persécute des militants qui prétendent défendre les principes de l’islam ? Sa réponse évolue progressivement vers une remise en question doctrinale de l’ordre politique. Le problème n’est plus seulement celui de l’injustice ou de l’autoritarisme ; il concerne la source de l’autorité et la conformité des institutions à la souveraineté divine. C’est dans cette réflexion que la notion de jāhiliyya acquiert une importance nouvelle. Traditionnellement associée à l’ignorance religieuse de l’époque préislamique, la jāhiliyya devient chez Qutb une catégorie susceptible de caractériser les sociétés contemporaines. Une société peut se réclamer de l’islam tout en appartenant à cet ordre si son organisation politique et juridique repose sur une souveraineté considérée comme indépendante de Dieu. Cette réinterprétation produit un déplacement majeur : l’identité religieuse d’une société n’est plus déterminée seulement par les croyances de ses habitants ou par la présence d’institutions religieuses, mais également par la nature du système politique et juridique qui organise la vie collective. Le caractère révolutionnaire de cette proposition apparaît clairement : elle permet de remettre en cause la légitimité islamique de gouvernements musulmans sans contester nécessairement l’identité religieuse déclarée de leurs dirigeants ou de leurs populations. La prison joue donc un rôle décisif dans la formation de cette pensée, mais elle n’en constitue pas l’unique explication. Qutb avait déjà engagé sa réorientation intellectuelle auparavant. Sa radicalisation résulte de plusieurs facteurs combinés : la critique de la modernité, les influences doctrinales, l’engagement militant, la répression politique et une interprétation particulière des textes religieux. William E. Shepard, dans son étude « Sayyid Qutb’s Doctrine of Jāhiliyya », publiée en 2003 dans l’International Journal of Middle East Studies, analyse précisément cette transformation et son importance dans les derniers écrits de Qutb.
6. La souveraineté divine : une contestation radicale de l’autorité politique humaine
Au cœur de la pensée tardive de Qutb se trouve la notion de ḥākimiyya, généralement traduite par souveraineté ou autorité suprême de Dieu. Cette notion, développée également dans les écrits du penseur indo-pakistanais Abul A’la Mawdudi, devient l’un des fondements de sa conception de l’ordre politique. Selon cette doctrine, la souveraineté normative suprême appartient à Dieu. Les êtres humains ne peuvent donc pas se constituer en source indépendante et absolue de la législation. Cette conception soulève une question fondamentale pour les États modernes : sur quoi repose la légitimité des lois et des institutions ? Dans les systèmes constitutionnels contemporains, les règles juridiques sont élaborées et modifiées selon des procédures humaines. Dans les démocraties, la souveraineté populaire constitue l’un des fondements de l’autorité politique. Les institutions tirent leur légitimité de principes constitutionnels, de procédures électorales et de mécanismes de représentation. Chez Qutb, une autorité humaine qui revendique une souveraineté normative indépendante de Dieu risque d’être considérée comme illégitime. Le problème ne porte donc pas uniquement sur certaines lois particulières, mais sur la source ultime du pouvoir de légiférer. Cette doctrine possède une portée considérable : elle permet de contester des institutions politiques même lorsque leurs dirigeants se déclarent musulmans et transforme une question théologique en critère de légitimité de l’État. La distinction entre une société islamique authentique et une société relevant de la jāhiliyya repose ainsi sur la reconnaissance de la souveraineté divine, telle que Qutb la conçoit. Cette opposition constitue l’un des éléments les plus influents de son héritage intellectuel. Elle a fourni à certains mouvements radicaux un langage permettant de présenter les gouvernements contemporains comme religieusement illégitimes. Les recherches de Saer El-Jaichi sur la vision théologico-politique de Qutb permettent d’éclairer les conséquences de cette conception de la souveraineté.
7. Les origines anciennes du takfir : une controverse théologique antérieure à Sayyid Qutb
Le takfir, qui consiste à déclarer qu’une personne considérée comme musulmane relève de la mécréance, appartient à une histoire théologique beaucoup plus ancienne que celle de Sayyid Qutb. Dès les premiers siècles de l’islam, des controverses apparaissent sur les critères de la foi, la gravité des péchés, la légitimité des dirigeants et les conditions dans lesquelles une personne peut être exclue de la communauté musulmane. Les premiers courants kharijites occupent une place importante dans cette histoire. Issus des conflits politiques et religieux de la première communauté musulmane, certains de ces groupes développent des conceptions particulièrement strictes de l’appartenance religieuse et de la légitimité du pouvoir. Leurs doctrines ne sont toutefois ni parfaitement homogènes ni directement assimilables aux mouvements contemporains. Au fil des siècles, différentes traditions théologiques et juridiques élaborent des principes destinés à encadrer les accusations de mécréance. Dans une grande partie de la pensée musulmane sunnite, l’excommunication individuelle est considérée comme une question grave, soumise à des conditions restrictives et à des précautions doctrinales. La distinction entre le péché, l’erreur religieuse, l’hétérodoxie et l’apostasie devient ainsi un enjeu essentiel. La question réapparaît à différentes périodes, notamment dans les débats concernant l’autorité politique et les relations entre religion et gouvernement. Au XXe siècle, le développement des États modernes, des législations nationales et des mouvements islamistes révolutionnaires lui donne une dimension nouvelle. La singularité de Qutb réside dans l’application de la notion de jāhiliyya aux sociétés contemporaines, y compris musulmanes, et dans l’association de cette critique à une théorie de la souveraineté divine. Cette reformulation crée un cadre doctrinal dans lequel la légitimité islamique d’un ordre politique peut être radicalement contestée. Les mouvements takfiristes ultérieurs développeront parfois cette logique jusqu’à l’excommunication individuelle de dirigeants, de fonctionnaires ou de populations entières. L’histoire de cette évolution montre que le takfirisme contemporain procède d’une transformation de concepts anciens dans des contextes politiques modernes, plutôt que de l’apparition soudaine d’une doctrine entièrement nouvelle. Pour une présentation des principaux débats théologiques et historiques, les analyses de l’Internet Encyclopedia of Philosophy consacrées à Sayyid Qutb permettent de situer sa pensée dans une tradition intellectuelle plus large.
8. Le takfirisme contemporain : lorsque l’excommunication devient une arme idéologique
Dans ses formes extrémistes contemporaines, le takfirisme consiste à faire de l’excommunication religieuse un instrument central de séparation doctrinale et politique. Certains groupes ont utilisé cette logique pour présenter d’autres musulmans comme des ennemis de la foi et, dans les cas les plus violents, pour justifier leur persécution ou leur assassinat. La contribution de Qutb à cette histoire réside principalement dans sa remise en cause de la légitimité islamique des sociétés contemporaines. Dans ses derniers écrits, il considère que des sociétés majoritairement musulmanes peuvent appartenir à la jāhiliyya lorsque leur organisation politique ne reconnaît pas la souveraineté divine. Cette doctrine produit une distinction profonde entre l’identité musulmane déclarée et la conformité religieuse d’un ordre social. Une société peut posséder des mosquées, des institutions religieuses et une population pratiquante tout en étant considérée comme étrangère à l’ordre islamique authentique. La question du statut individuel des habitants de ces sociétés devient alors particulièrement sensible. Dans l’analyse doctrinale, la condamnation d’un système politique, l’excommunication individuelle de ses membres et l’autorisation de la violence constituent des opérations distinctes. Les mouvements takfiristes les plus radicaux ont précisément développé des raisonnements permettant de passer de la disqualification d’un ordre politique à celle de personnes, puis parfois à la justification de leur mise à mort. Les écrits de Qutb ont contribué à alimenter ces débats, mais les doctrines d’excommunication systématique élaborées par certains groupes postérieurs possèdent leur propre histoire. Les chercheurs discutent notamment de la portée exacte des formulations de Qutb concernant les individus vivant dans les sociétés qu’il qualifie de jāhilī. Ses textes établissent clairement une critique radicale des systèmes politiques, tandis que les conséquences de cette critique sur le statut religieux individuel des populations font l’objet d’interprétations divergentes. Cette distinction permet de comprendre la complexité de son héritage. Le takfir est antérieur à Qutb, tandis que sa pensée représente une étape importante dans la reformulation moderne des critères de légitimité religieuse des sociétés et des États. L’étude de William E. Shepard sur la doctrine de la jāhiliyya constitue une référence majeure pour comprendre cette question.
9. « Jalons sur la route » : le manifeste d’une révolution religieuse et politique
Publié en 1964, Maʿālim fī al-Ṭarīq, généralement traduit par Jalons sur la route, constitue l’ouvrage le plus emblématique de la pensée révolutionnaire de Qutb. Le livre reprend et reformule plusieurs idées développées dans son vaste commentaire coranique, Fī Ẓilāl al-Qurʾān, connu en français sous le titre À l’ombre du Coran. Il présente une vision globale de la transformation islamique de la société, fondée sur la souveraineté divine, la rupture avec l’ordre jāhilī et la formation d’une avant-garde croyante. L’originalité de l’ouvrage réside dans son refus de considérer les sociétés contemporaines comme islamiques sur la seule base de leur identité religieuse déclarée. Pour Qutb, l’islam constitue un ordre global qui doit inspirer l’organisation de la société. La présence de pratiques religieuses individuelles ne suffit donc pas à établir le caractère islamique des institutions. Cette conception conduit à une critique des systèmes politiques modernes qui dépasse les frontières habituelles entre pays musulmans et non musulmans. Le livre présente ainsi un projet de transformation radicale. Il ne s’agit plus simplement d’améliorer la moralité publique ou de réformer certaines pratiques sociales, mais de reconstruire les fondements de l’ordre politique. Cette ambition explique l’influence de l’ouvrage sur plusieurs mouvements islamistes révolutionnaires. Elle explique également pourquoi le régime nassérien a considéré ses thèses comme une menace politique. Dans le contexte égyptien des années 1960, la remise en question religieuse de la légitimité de l’État possédait une portée directement contestataire. Jalons sur la route est ainsi devenu l’un des textes les plus étudiés pour comprendre la transformation de certaines idées islamistes en doctrines révolutionnaires. L’analyse historique de John Calvert dans Sayyid Qutb and the Origins of Radical Islamism permet de replacer ce manifeste dans les évolutions politiques et doctrinales de son auteur.
10. L’avant-garde islamique : une minorité militante appelée à transformer la société
L’un des concepts majeurs de Jalons sur la route est celui de l’avant-garde islamique. Qutb considère qu’une transformation profonde de la société exige la formation d’un groupe de croyants capables de comprendre et de mettre en pratique les principes qu’il juge authentiquement islamiques. Cette avant-garde doit prendre pour modèle la première communauté musulmane. Elle doit se former à partir du Coran et de la tradition prophétique, tout en se détachant des références sociales et politiques considérées comme contraires à l’islam. La formation de ce groupe possède donc une dimension religieuse, mais également collective et politique. L’avant-garde ne doit pas simplement pratiquer sa foi dans un cadre individuel : elle doit contribuer à reconstruire une société organisée autour de la souveraineté divine. Cette conception repose sur l’idée qu’une minorité doctrinalement cohérente peut devenir le moteur d’une transformation historique. Elle soulève cependant une difficulté fondamentale : lorsque des militants considèrent leur propre interprétation de la volonté divine comme la seule source légitime de l’ordre politique, la place accordée au pluralisme et au désaccord devient problématique. Qutb ne présente pas les membres de cette avant-garde comme des individus recevant personnellement de nouvelles révélations. Leur autorité revendiquée repose sur leur fidélité à une compréhension particulière des textes religieux. Mais cette conception peut favoriser une séparation profonde entre le groupe militant et la société environnante. C’est cette dimension qui a particulièrement intéressé certains mouvements révolutionnaires ultérieurs : la formation d’une minorité idéologiquement structurée, convaincue de porter un projet de reconstruction globale. La réflexion de Qutb sur l’avant-garde s’inscrit ainsi dans une conception de la transformation sociale qui accorde une importance centrale à la formation doctrinale, à la cohésion du groupe et à la rupture avec les institutions jugées illégitimes. Cette dimension est analysée dans les travaux de James Toth sur l’héritage politique et intellectuel de Qutb.
11. Le jihad dans la pensée de Qutb : au-delà de la seule défense territoriale
La conception du jihad constitue l’un des aspects les plus controversés de la pensée tardive de Qutb. Dans Jalons sur la route, il critique les interprétations qui limitent le jihad à une guerre strictement défensive, destinée uniquement à protéger un territoire musulman contre une agression extérieure. Selon sa conception, l’islam possède une mission universelle. Le jihad peut ainsi participer à la suppression des obstacles politiques qui empêcheraient les êtres humains de reconnaître la souveraineté divine. Cette formulation donne au jihad une dimension révolutionnaire. La lutte ne concerne plus seulement la défense d’une communauté déjà constituée : elle peut viser des structures politiques considérées comme illégitimes au regard de l’ordre religieux défendu par Qutb. Dans son raisonnement, certains systèmes politiques exercent une domination sur les êtres humains en les soumettant à une autorité normative indépendante de Dieu. Leur transformation peut alors être présentée comme une forme de libération. Cette conception soulève une tension majeure. Le projet se présente comme une libération de la domination humaine, mais il repose sur une interprétation particulière de la souveraineté divine, dont les conséquences politiques peuvent être profondément contraignantes pour ceux qui ne la partagent pas. Le chercheur Saer El-Jaichi, dans une étude publiée en 2021 dans le Journal of Political Ideologies, analyse précisément cette dimension de la pensée qutbienne. Il montre comment la notion de souveraineté divine conduit à dépasser les distinctions territoriales traditionnelles entre sociétés musulmanes et non musulmanes. L’opposition centrale devient celle qui sépare les systèmes reconnaissant la souveraineté divine, telle que Qutb la comprend, de ceux qui reposent sur une souveraineté humaine jugée illégitime. Cette conception a constitué une ressource intellectuelle importante pour certains mouvements jihadistes ultérieurs. Les doctrines terroristes développées après la mort de Qutb ont néanmoins été élaborées dans des contextes différents et ont souvent intégré d’autres influences. L’histoire de leur violence, notamment contre des civils, exige donc une analyse spécifique, fondée sur leurs propres textes, leurs pratiques et leurs trajectoires organisationnelles.
12. Hassan al-Hudaybi et les débats internes aux Frères musulmans : la contestation du takfir généralisé
Les divergences suscitées par la pensée de Qutb ont traversé les Frères musulmans eux-mêmes. Hassan al-Hudaybi, devenu guide général de la confrérie après la mort de Hassan al-Banna, incarne une orientation qui cherche à préserver la cohésion religieuse et à limiter les conséquences des accusations de mécréance. L’ouvrage Duʿāt lā Quḍāt, généralement traduit par Prédicateurs, non juges, est traditionnellement associé à son nom et à son entourage. Sa rédaction et les circonstances précises de son élaboration font l’objet de discussions historiques, mais son importance doctrinale réside dans le rejet des tendances à déclarer mécréants les musulmans sur la base de jugements militants. Cette orientation souligne que la prédication religieuse ne confère pas à un groupe le pouvoir de juger arbitrairement la foi des individus. Elle s’oppose ainsi aux interprétations qui transforment la critique des institutions en excommunication généralisée des populations. Ce débat est fondamental pour comprendre les divisions de l’islamisme égyptien. La pensée de Qutb a exercé une influence importante sur certains militants, mais elle a également suscité des réserves et des contestations au sein de son propre environnement organisationnel. Les Frères musulmans ont connu des courants différents, allant de stratégies de participation politique à des conceptions plus radicales de la transformation sociale. L’opposition entre la prédication, la réforme institutionnelle et la rupture révolutionnaire constitue l’un des axes majeurs de cette histoire. Elle montre que les doctrines takfiristes les plus extrêmes ne représentent pas une conclusion unanimement admise au sein de la confrérie. L’historien John Calvert et les travaux consacrés aux mouvements islamistes égyptiens permettent de replacer ces controverses dans leur contexte politique et religieux. L’existence de ces débats internes constitue un élément essentiel pour comprendre comment une même tradition militante a pu produire des interprétations profondément divergentes de la légitimité religieuse et politique.
13. L’arrestation de 1965 : un intellectuel accusé de conspirer contre l’État
Après environ dix années de détention, Qutb est libéré en 1964. Cette libération intervient notamment dans un contexte de préoccupations liées à sa santé et d’interventions diplomatiques. Il poursuit alors ses activités intellectuelles et entretient des relations avec des militants islamistes. En août 1965, les autorités égyptiennes lancent une nouvelle campagne d’arrestations contre des personnes soupçonnées de participer à un réseau clandestin préparant des actions contre le régime. Qutb est de nouveau arrêté. Le gouvernement l’accuse de participer à une organisation visant à renverser le pouvoir. Son ouvrage Jalons sur la route joue un rôle important dans l’interprétation politique de ses activités. Les autorités considèrent que les idées développées dans ce livre, notamment la remise en question de la légitimité religieuse de l’ordre politique, constituent une menace pour l’État. Le procès se déroule dans le contexte autoritaire de l’Égypte nassérienne, où les libertés politiques et les garanties judiciaires sont fortement limitées. L’historien James Toth souligne l’importance des positions exprimées dans Jalons sur la route dans les accusations portées contre Qutb. La question de sa responsabilité personnelle dans les projets attribués au réseau clandestin demeure distincte de celle de la portée politique de ses écrits. L’affaire révèle ainsi la confrontation entre un régime soucieux de préserver son autorité et un intellectuel dont la doctrine remet en cause les fondements de cette autorité. Elle illustre également les difficultés d’une analyse historique fondée sur des procès politiques organisés dans des contextes de répression, où les accusations officielles, les activités militantes et les responsabilités individuelles doivent être examinées séparément.
14. Le 29 août 1966 : l’exécution et la naissance d’une figure du martyre islamiste
Le 29 août 1966, Sayyid Qutb est exécuté par pendaison au Caire, à l’âge de 59 ans. Sa mort intervient à l’issue d’une condamnation prononcée dans un contexte de répression politique. Cette exécution se distingue de l’assassinat de Hassan al-Banna en 1949 : Qutb est mis à mort par l’État après un procès, tandis que le fondateur des Frères musulmans avait été victime d’un assassinat politique. Les conditions du procès de Qutb, la nature des accusations et les garanties judiciaires dont il a bénéficié demeurent des éléments essentiels de son histoire. Son exécution produit également des conséquences symboliques importantes. Pour certains militants islamistes, il devient une figure du martyre, présentée comme celle d’un intellectuel ayant refusé de renoncer à ses convictions face à un pouvoir autoritaire. Cette représentation contribue à renforcer la diffusion de ses ouvrages. Ses écrits sont désormais lus non seulement comme des textes doctrinaux, mais également comme l’héritage d’un homme mort dans sa confrontation avec l’État. Cette dimension symbolique joue un rôle important dans la réception ultérieure de sa pensée. Elle contribue à expliquer pourquoi son influence se poursuit bien au-delà de sa disparition. L’histoire de cette mémoire militante constitue également un objet d’étude : la représentation de Qutb comme martyr peut favoriser une lecture héroïsée de son parcours, tandis que l’analyse historique examine séparément les conditions de sa mort, le contenu de ses écrits et les usages politiques qui en ont été faits. Les travaux de James Toth et de John Calvert permettent d’étudier cette postérité dans sa complexité.
15. De Qutb aux mouvements takfiristes : une influence intellectuelle durable
Après la mort de Sayyid Qutb, ses ouvrages continuent de circuler dans différents milieux islamistes en Égypte et au-delà. Au cours des années 1970 et 1980, plusieurs mouvements radicaux développent des interprétations de ses idées. Les notions de jāhiliyya, de souveraineté divine, de rupture avec les institutions existantes et d’avant-garde militante deviennent des références importantes dans certains courants révolutionnaires. Le mouvement généralement connu sous le nom de Takfir wa-l-Hijra, associé à Shukri Mustafa, illustre notamment une forme de rupture religieuse et sociale fondée sur l’excommunication d’autres musulmans. D’autres organisations jihadistes égyptiennes développent des doctrines de lutte armée dirigées contre le pouvoir politique. Ces mouvements possèdent cependant des trajectoires différentes. Ils ne constituent ni une organisation unique ni une tradition doctrinale parfaitement homogène. Leur histoire dépend de contextes politiques, de dirigeants, de débats théologiques et de stratégies spécifiques. L’influence de Qutb apparaît également dans certains milieux associés ultérieurement à Al-Qaïda. Ayman al-Zawahiri, devenu l’un des principaux dirigeants de cette organisation, appartient à une génération marquée par la répression des mouvements islamistes égyptiens et par l’héritage intellectuel de Qutb. Mais les organisations jihadistes ont développé leurs propres doctrines, leurs propres stratégies et leurs propres justifications de la violence. Leur histoire résulte d’une combinaison de facteurs : conflits politiques, répressions étatiques, guerres, réseaux militants, transformations doctrinales et trajectoires individuelles. La place de Qutb dans cette histoire est celle d’un penseur dont certains concepts ont été repris et transformés par des mouvements ultérieurs. Cette influence est réelle, mais elle s’inscrit dans une généalogie intellectuelle et politique plus large. L’historien Gilles Kepel, dans Le Prophète et Pharaon : aux sources des mouvements islamistes, a notamment étudié les mouvements islamistes radicaux égyptiens et leurs transformations, tandis que James Toth analyse la postérité doctrinale de Qutb.
16. D’Al-Qaïda à l’organisation État islamique : des héritages idéologiques transformés
L’émergence du jihadisme transnational à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle s’inscrit dans une histoire qui dépasse largement le cadre égyptien. La guerre d’Afghanistan contre l’intervention soviétique, les conflits du Moyen-Orient, les réseaux militants transnationaux et les transformations des doctrines jihadistes ont contribué à l’apparition d’organisations dont les objectifs et les stratégies diffèrent profondément de ceux des mouvements islamistes égyptiens des années 1950 et 1960. Al-Qaïda a notamment développé une conception de la lutte armée orientée vers des adversaires internationaux, tandis que l’organisation État islamique a revendiqué un projet territorial et politique fondé sur une interprétation extrémiste de la religion. Ces organisations ont utilisé des concepts tels que la souveraineté divine, la mécréance, l’apostasie et le jihad pour construire leurs propres doctrines de légitimation. Certaines de ces notions apparaissent également dans les écrits de Qutb, mais leur présence commune ne suffit pas à établir une filiation doctrinale simple et directe. Les dirigeants jihadistes ont combiné des influences multiples, notamment des traditions théologiques plus anciennes, des doctrines militantes contemporaines et des interprétations élaborées dans des contextes de guerre. L’organisation État islamique a particulièrement systématisé l’usage de l’excommunication contre des populations musulmanes, en développant des justifications de violences massives qui relèvent de son propre corpus idéologique. La comparaison historique met ainsi en évidence un processus de transformation : certains concepts présents chez Qutb ont été repris, sélectionnés et radicalisés par des acteurs ultérieurs, mais les pratiques terroristes contemporaines résultent de constructions doctrinales et organisationnelles spécifiques. Les recherches de James Toth sur l’héritage de Qutb et les travaux consacrés à l’histoire du jihadisme permettent de comprendre ces filiations sans confondre les périodes, les organisations et les responsabilités.
17. Muhammad Abduh, Mawdudi et Hassan al-Banna : les différentes filiations de l’islam politique moderne
L’histoire de l’islam politique moderne comprend plusieurs penseurs dont les œuvres ont été élaborées dans des contextes historiques différents. Muhammad Abduh, né en 1849 et mort en 1905, appartient au réformisme musulman de la fin du XIXe siècle. Il défend notamment l’importance de l’éducation, de la raison et du renouvellement de l’interprétation religieuse. Sa pensée s’inscrit dans un contexte antérieur à la fondation des Frères musulmans et à l’émergence des doctrines révolutionnaires de Qutb. Abul A’la Mawdudi, né en 1903 et mort en 1979, occupe une place différente. Ses réflexions sur la souveraineté divine et l’État islamique exercent une influence importante sur la pensée politique de Qutb. Hassan al-Banna représente quant à lui le fondateur d’un mouvement organisé de réforme religieuse et politique, les Frères musulmans. Qutb se situe au croisement de plusieurs de ces influences, mais il développe une synthèse particulière, profondément marquée par l’expérience égyptienne, la confrontation avec le régime de Nasser et la réinterprétation de la jāhiliyya. Ces différentes traditions intellectuelles permettent de comprendre la diversité des courants de l’islam politique moderne. La réforme religieuse, la mobilisation islamiste, la contestation de la souveraineté populaire et la justification de la violence constituent des orientations distinctes, dont les relations doivent être examinées dans leur contexte. Cette distinction est essentielle pour comprendre les filiations intellectuelles sans réduire des penseurs et des mouvements différents à une doctrine unique. Les travaux de John Calvert et de William E. Shepard éclairent les influences spécifiques qui ont contribué à la formation de la pensée qutbienne.
18. L’Europe face à la circulation des idéologies radicales : Belgique, France, Italie et Espagne
L’histoire intellectuelle de Sayyid Qutb présente aujourd’hui un intérêt particulier pour les sociétés européennes. Ses ouvrages ont été traduits, étudiés et commentés dans différents milieux religieux, universitaires et militants. La circulation des idées ne dépend plus uniquement des livres imprimés. Elle passe également par les conférences, les publications numériques, les réseaux sociaux, les vidéos et les échanges transnationaux. Cette évolution rend nécessaire une analyse des mécanismes par lesquels certaines doctrines peuvent être sélectionnées, réinterprétées et utilisées dans des processus de radicalisation. La Belgique, la France, l’Italie et l’Espagne sont concernées, comme d’autres pays européens, par les débats sur l’extrémisme religieux, la prévention de la radicalisation et la circulation des idéologies transnationales. Dans ce contexte, la distinction entre pratique religieuse, engagement politique islamiste, rigorisme doctrinal, discours d’excommunication et légitimation de la violence demeure fondamentale. Une association religieuse, une école ou un prédicateur ne peuvent être caractérisés comme relais d’une idéologie takfiriste sur la seule base de leur appartenance à l’islam ou de la présence d’ouvrages de Qutb dans leur environnement intellectuel. L’identification d’une filiation idéologique exige l’examen de documents, de déclarations, de publications et de relations organisationnelles précises. Le rapport TE-SAT 2025 d’Europol, consacré à la situation du terrorisme dans l’Union européenne en 2024, souligne la persistance de la menace jihadiste et attire notamment l’attention sur les processus de radicalisation numérique. Selon ce rapport, 58 attaques terroristes, réalisées, déjouées ou ayant échoué, ont été signalées dans 14 États membres en 2024, toutes catégories idéologiques confondues. Parmi elles, 24 ont été attribuées au terrorisme jihadiste, qui a été la catégorie la plus meurtrière cette année-là. Ces données témoignent de l’importance de l’étude des idéologies susceptibles de contribuer à la légitimation de la violence. Elles ne permettent cependant pas, à elles seules, d’établir l’existence d’un réseau européen unique appliquant directement les doctrines de Qutb. L’analyse de la radicalisation contemporaine exige donc de relier les textes idéologiques à des comportements, à des trajectoires et à des faits documentés. L’intérêt de l’histoire de Qutb est précisément de fournir des outils intellectuels pour comprendre comment une pensée religieuse et politique peut être transformée en doctrine de rupture, puis utilisée dans certains contextes pour légitimer l’exclusion ou la violence.
19. Le danger des doctrines d’exclusion : lorsque le désaccord devient une accusation de mécréance
L’un des problèmes majeurs soulevés par les doctrines takfiristes réside dans leur capacité à transformer un désaccord religieux ou politique en accusation de mécréance. Dans une société pluraliste, les individus peuvent appartenir à une même tradition religieuse tout en développant des interprétations différentes de ses textes et de ses principes. Mais lorsqu’un groupe revendique le pouvoir exclusif de déterminer qui appartient à la véritable communauté des croyants, il peut établir une frontière religieuse entre ses membres et ceux qu’il considère comme déviants. Dans certaines formes extrémistes, cette frontière devient un instrument de délégitimation. L’adversaire n’est plus simplement une personne qui pense différemment : il peut être présenté comme un apostat, un ennemi de la foi ou un obstacle à l’établissement d’un ordre religieux jugé authentique. Lorsque cette logique est associée à une doctrine autorisant la violence, elle peut contribuer à justifier des persécutions ou des assassinats. La pensée de Qutb est importante pour comprendre cette évolution parce qu’elle relie étroitement la légitimité religieuse à l’organisation politique de la société. Elle permet de contester la nature islamique d’un État indépendamment de l’identité religieuse déclarée de sa population. Cette possibilité doctrinale ne produit pas automatiquement la violence. Les mouvements et les individus interprètent les textes dans des contextes différents, et plusieurs traditions musulmanes ont explicitement contesté les doctrines d’excommunication généralisée. L’analyse historique permet néanmoins d’identifier les mécanismes par lesquels une critique religieuse de l’ordre politique peut être transformée en doctrine d’exclusion individuelle, puis éventuellement en justification de la violence. Cette distinction est essentielle pour comprendre le radicalisme contemporain sans confondre les croyances religieuses avec les comportements criminels. Elle souligne également l’importance du pluralisme, de la liberté de conscience et des garanties juridiques dans les sociétés confrontées aux idéologies d’exclusion.
Conclusion — Sayyid Qutb, une figure déterminante dans la généalogie du radicalisme islamiste contemporain
L’itinéraire de Sayyid Qutb révèle une transformation intellectuelle majeure au sein de l’islam politique du XXe siècle. Né en 1906 dans un village de Haute-Égypte, formé à la littérature et à l’enseignement, il commence sa carrière comme écrivain et critique avant de s’orienter progressivement vers une conception religieuse de la réforme sociale. Son rapprochement avec les Frères musulmans l’inscrit dans l’héritage du mouvement fondé par Hassan al-Banna en 1928, tandis que son expérience de la répression sous Gamal Abdel Nasser et son long emprisonnement contribuent à transformer sa réflexion. Dans ses derniers écrits, notamment Jalons sur la route, Qutb développe une conception révolutionnaire fondée sur la souveraineté divine, la remise en question de la légitimité des sociétés contemporaines, la formation d’une avant-garde militante et une conception du jihad dépassant la seule défense territoriale. L’une des conséquences les plus importantes de cette pensée est la possibilité de considérer des sociétés majoritairement musulmanes comme appartenant à la jāhiliyya. Cette doctrine remet en question l’idée que l’identité musulmane déclarée suffit à garantir le caractère islamique d’un ordre social et politique. Certains mouvements apparus après la mort de Qutb ont repris cette distinction pour développer des doctrines d’excommunication plus systématiques et, dans certains cas, pour justifier des violences contre d’autres musulmans. Le takfir possède une histoire antérieure à Qutb, et les pratiques jihadistes contemporaines résultent de transformations doctrinales et politiques multiples. Son influence particulière réside dans l’articulation qu’il a donnée à plusieurs concepts : la jāhiliyya, la souveraineté divine, l’avant-garde et le jihad. Cette articulation a fourni à certains mouvements radicaux un langage permettant de contester la légitimité religieuse des institutions politiques et de présenter leur transformation comme une exigence doctrinale. Les débats internes aux Frères musulmans, les critiques de l’excommunication généralisée et les interprétations divergentes de ses écrits montrent également que son héritage n’a jamais été parfaitement homogène. Pour comprendre les formes contemporaines du takfirisme et du jihadisme, l’étude de cette généalogie intellectuelle demeure essentielle. Elle permet de distinguer les traditions religieuses, les projets politiques islamistes et les idéologies qui légitiment l’exclusion ou la violence. L’histoire de Sayyid Qutb dépasse ainsi celle d’un intellectuel égyptien exécuté en 1966 : elle révèle comment une conception exclusive de la souveraineté religieuse a pu contribuer à la formation de doctrines de rupture politique, puis être réinterprétée par certains mouvements pour justifier l’excommunication et la violence contre ceux qu’ils considéraient comme des ennemis de leur vision de l’islam.


