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Yémen : la guerre qui peut faire basculer le Moyen-Orient – Tribune d’Isaac Hammouch

LE YÉMEN REDEVIENT L’UN DES ÉPICENTRES DE LA GRANDE CONFRONTATION AU MOYEN-ORIENT

Le Yémen est peut-être en train de cesser d’être cette guerre oubliée que le monde avait fini par reléguer à l’arrière-plan. Depuis plusieurs jours, quelque chose de beaucoup plus grave se met en place au sud de la péninsule Arabique. Les forces du gouvernement yéménite internationalement reconnu ont repris l’offensive contre les Houthis, avec un soutien militaire saoudien de plus en plus visible, tandis qu’une nouvelle architecture régionale commence à apparaître derrière elles. L’Arabie saoudite n’est plus seule. Le Pakistan s’engage davantage. La Turquie se rapproche. Une alliance de défense collective, désormais communément associée à La Mecque, commence à prendre corps. Et derrière cette recomposition se trouve l’ombre immense des États-Unis, qui ne semblent pas vouloir mener eux-mêmes cette guerre mais qui apportent soutien politique, renseignement et garanties de sécurité à Riyad. Autrement dit, une nouvelle coalition régionale semble prendre forme face aux Houthis et, derrière eux, face à l’influence iranienne, avec la bénédiction stratégique de Washington. Le Yémen redevient ainsi ce qu’il n’a en réalité jamais cessé d’être : l’un des endroits où les grandes rivalités du Moyen-Orient se rencontrent, s’affrontent et risquent de provoquer des conséquences dépassant très largement les frontières du pays.

L’OFFENSIVE YÉMÉNITE N’EST PAS UNE SIMPLE OPÉRATION MILITAIRE : ELLE MARQUE LE RETOUR D’UNE GUERRE RÉGIONALE

Sur le terrain, les événements se sont accélérés brutalement. Les forces gouvernementales yéménites, soutenues par l’aviation saoudienne, ont lancé une importante contre-offensive après les avancées réalisées par les Houthis vers la côte occidentale. Les combats se concentrent notamment autour de Mokha, de Taïz et des accès à Bab el-Mandeb. Les forces gouvernementales revendiquent plusieurs gains territoriaux et cherchent manifestement à éloigner les Houthis de la côte de la mer Rouge. Mais il serait prématuré de parler d’effondrement du mouvement houthi. Celui-ci conserve Sanaa, son cœur territorial dans le nord-ouest, une organisation politique solidement implantée et surtout une puissance militaire considérablement supérieure à celle qu’il possédait au début de la guerre. Dans certaines zones autour de Taïz, ce sont même les Houthis qui maintiennent la pression. Le front est donc mouvant, fragmenté et extrêmement dangereux. Ce qui change surtout n’est pas encore l’équilibre militaire définitif : c’est l’ampleur des acteurs qui commencent à se positionner derrière les combattants yéménites.

BAB EL-MANDEB : LE VÉRITABLE CŒUR DE CETTE GUERRE

Pour comprendre l’urgence de l’offensive, il faut quitter un instant les montagnes du Yémen et regarder une carte du commerce mondial. À l’extrémité sud de la mer Rouge se trouve Bab el-Mandeb, l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète. D’un côté, la mer Rouge, Suez, la Méditerranée et l’Europe. De l’autre, le golfe d’Aden, l’océan Indien et les grandes routes commerciales conduisant vers l’Asie. Quelques dizaines de kilomètres séparent les côtes yéménites de la Corne de l’Afrique. Cette géographie donne au Yémen une importance disproportionnée par rapport à son poids économique. Celui qui peut menacer Bab el-Mandeb possède potentiellement un moyen de pression sur une partie considérable du commerce maritime entre l’Asie et l’Europe. Les attaques houthies contre la navigation depuis 2023 en ont déjà fourni la démonstration : il n’est même pas nécessaire de fermer physiquement un détroit pour provoquer des perturbations majeures. Il suffit que les armateurs considèrent la traversée comme trop dangereuse pour que des navires soient détournés vers le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les trajets, augmentant les coûts de carburant et d’assurance et répercutant progressivement cette instabilité sur l’économie mondiale.

ORMUZ À L’EST, BAB EL-MANDEB À L’OUEST : LE CAUCHEMAR STRATÉGIQUE DE LA PÉNINSULE ARABIQUE

La gravité de la situation apparaît encore plus clairement lorsqu’on regarde l’ensemble de la péninsule Arabique. À l’est se trouve le détroit d’Ormuz, porte d’entrée du golfe Persique et passage essentiel des exportations énergétiques. À l’ouest se trouve Bab el-Mandeb, porte méridionale de la mer Rouge. Entre les deux : l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe. L’hypothèse stratégique qui obsède Riyad est donc évidente : voir simultanément deux grandes voies maritimes de la région placées sous une pression directe ou indirecte de l’Iran et de forces qui lui sont proches. Téhéran dispose depuis longtemps d’un formidable levier géographique autour d’Ormuz. L’existence d’une puissance houthie capable de peser durablement sur Bab el-Mandeb créerait, à l’autre extrémité de la péninsule, un second levier. Ce serait une forme d’encerclement maritime indirect particulièrement préoccupante pour les monarchies du Golfe. La bataille du Yémen ne concerne donc plus seulement Sanaa, Aden ou Saada. Elle touche désormais à la liberté de navigation entre l’océan Indien, la mer Rouge et la Méditerranée.

L’ARABIE SAOUDITE REVIENT DANS LA GUERRE QU’ELLE AVAIT PASSÉ DES ANNÉES À ESSAYER DE QUITTER

Le retour de Riyad au premier plan constitue un spectaculaire retournement stratégique. Lorsque l’Arabie saoudite intervient au Yémen en mars 2015, elle imagine une campagne relativement rapide permettant de rétablir le gouvernement renversé par les Houthis. Onze années plus tard, le bilan est beaucoup plus sombre. Les bombardements n’ont pas éliminé Ansar Allah. Sanaa est restée entre ses mains. Le mouvement a survécu, s’est institutionnalisé, s’est aguerri et a développé des capacités militaires que peu d’acteurs non étatiques possèdent : drones à longue portée, missiles balistiques, missiles de croisière, systèmes antinavires et capacités permettant de frapper profondément le territoire saoudien. L’Arabie saoudite s’était donc progressivement tournée vers la négociation et la recherche d’une sortie politique. Mais l’expansion houthie vers Bab el-Mandeb modifie radicalement le calcul. Riyad peut accepter un adversaire puissant à Sanaa dans le cadre d’un équilibre négocié ; il lui est beaucoup plus difficile d’accepter qu’une force hostile soit capable de menacer simultanément sa frontière méridionale, ses infrastructures et l’une des principales routes maritimes de la région.

LES HOUTHIS SONT DEVENUS BIEN DAVANTAGE QU’UNE RÉBELLION YÉMÉNITE

Ansar Allah n’est plus le mouvement insurgé relativement limité qui combattait autrefois le gouvernement yéménite dans les montagnes de Saada. En une quinzaine d’années, les Houthis se sont transformés en une organisation politico-militaire capable d’administrer des millions de personnes, de mobiliser des forces importantes et surtout de projeter la violence bien au-delà de leur territoire immédiat. Cette transformation serait incompréhensible sans le soutien iranien. Téhéran a fourni expertise, technologies, composants, formation et assistance qui ont contribué au développement de l’arsenal houthi. Mais réduire les Houthis à de simples soldats iraniens serait également une erreur. Le mouvement possède son histoire, ses intérêts, son implantation sociale et sa propre ambition de pouvoir au Yémen. La relation avec l’Iran fonctionne précisément parce que les intérêts des deux parties convergent : les Houthis obtiennent les moyens de résister à des adversaires infiniment plus riches ; l’Iran obtient, pour un coût relativement faible, une force alliée capable d’exercer une pression considérable sur l’Arabie saoudite et sur la mer Rouge.

POUR TÉHÉRAN, LE YÉMEN EST L’UN DES INVESTISSEMENTS GÉOPOLITIQUES LES PLUS RENTABLES DE LA RÉGION

La logique iranienne apparaît alors dans toute sa cohérence. Depuis plusieurs décennies, la République islamique a cherché à construire une profondeur stratégique en dehors de ses frontières. L’idée consiste à empêcher ses adversaires de pouvoir concentrer toute leur puissance directement contre le territoire iranien en disposant de partenaires armés capables d’ouvrir d’autres fronts. Le Liban, l’Irak, la Syrie et le Yémen ont, à des degrés très différents, participé à cette architecture. Dans cette stratégie, les Houthis occupent une position géographique exceptionnelle. Depuis le Yémen, une force alliée de Téhéran peut menacer l’Arabie saoudite par le sud, atteindre certaines infrastructures énergétiques et peser sur Bab el-Mandeb. Peu d’investissements stratégiques offrent un tel rapport entre les moyens engagés et les effets potentiels obtenus. C’est précisément ce levier que Riyad cherche aujourd’hui à réduire.

ET C’EST À CE MOMENT QU’ENTRE EN SCÈNE LA « COALITION DE LA MECQUE »

La nouveauté la plus importante de cette nouvelle phase de la guerre ne se trouve pourtant peut-être pas au Yémen lui-même. Elle se trouve dans le rapprochement accéléré entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. L’accord de défense conclu à La Mecque établit un principe de solidarité collective entre les trois États et prévoit le développement d’une coopération militaire beaucoup plus structurée. La portée symbolique est immense. L’Arabie saoudite, puissance financière et énergétique majeure du monde arabe ; la Turquie, puissance militaire membre de l’OTAN disposant d’une industrie de défense en pleine expansion ; et le Pakistan, géant militaire d’Asie du Sud et seule puissance nucléaire du monde musulman, commencent à construire une architecture commune. Il serait excessif d’y voir déjà une véritable OTAN islamique : il manque encore les décennies d’intégration militaire, le commandement permanent et l’interopérabilité de l’Alliance atlantique. Mais quelque chose est incontestablement en train de naître. Et le Yémen pourrait devenir son premier grand test.

LE PAKISTAN APPORTE À RIYAD CE QUE L’ARGENT SAOUDIEN NE PEUT PAS ACHETER SEUL : UNE PROFONDEUR MILITAIRE

La relation entre l’Arabie saoudite et le Pakistan n’est pas nouvelle. Les deux États entretiennent depuis des décennies des relations militaires, financières et stratégiques extrêmement étroites. Mais leur rapprochement actuel possède une dimension supplémentaire. Le Pakistan dispose d’une armée immense, d’une longue expérience opérationnelle et d’une culture militaire profondément institutionnalisée. Surtout, il est une puissance nucléaire. Cela ne signifie en aucune manière que l’arsenal nucléaire pakistanais soit désormais placé au service de Riyad ou qu’il entre dans la guerre du Yémen : aucun élément sérieux ne permet d’établir une telle conclusion. Mais l’association d’une puissance nucléaire à un mécanisme de défense collective incluant l’Arabie saoudite modifie inévitablement la perception stratégique de l’alliance. Le message adressé aux adversaires de Riyad devient plus large : l’Arabie saoudite cherche désormais à disposer de plusieurs profondeurs de sécurité et à ne plus dépendre d’un seul protecteur.

LA TURQUIE APPORTE LES DRONES, L’INDUSTRIE DE DÉFENSE ET L’EXPÉRIENCE DES GUERRES MODERNES

Ankara constitue l’autre élément essentiel de cette coalition. Au cours des quinze dernières années, la Turquie a profondément transformé son industrie militaire. Drones, missiles, guerre électronique, blindés, systèmes navals et capacités de commandement sont devenus des instruments majeurs de son influence extérieure. Les opérations turques en Syrie, en Irak et son implication dans d’autres conflits ont également donné à ses forces une expérience de la guerre contemporaine dont Riyad peut tirer profit. Le rôle turc ne doit cependant pas être exagéré : une coopération militaire renforcée ne signifie pas automatiquement que des soldats turcs seront envoyés combattre dans les montagnes du Yémen. Ankara peut apporter beaucoup sans engager une seule brigade terrestre : renseignement, défense aérienne, technologies de drones, formation, planification, maintenance, coopération industrielle et soutien opérationnel. C’est précisément cette complémentarité avec les moyens saoudiens et pakistanais qui donne à la nouvelle coalition son intérêt.

RIYAD, ANKARA, ISLAMABAD : TROIS CAPITALES QUI N’ÉTAIENT PAS DESTINÉES À FORMER UN BLOC

Le rapprochement est d’autant plus remarquable que ces trois puissances ne constituent pas des alliés naturels sur tous les dossiers. L’Arabie saoudite et la Turquie ont connu de profondes tensions au cours de la décennie précédente, notamment autour des printemps arabes, du Qatar, de l’islam politique et de la compétition pour l’influence dans le monde sunnite. Le Pakistan, de son côté, a longtemps évité de s’engager trop directement dans les confrontations saoudo-iraniennes afin de préserver ses propres intérêts et sa stabilité intérieure. Leur rapprochement actuel signifie donc qu’un intérêt stratégique commun est en train de devenir suffisamment puissant pour dépasser une partie de ces divergences : empêcher que l’espace situé entre le Golfe, la mer Rouge et l’océan Indien ne soit dominé par des forces hostiles à leurs intérêts.

ET DERRIÈRE CETTE COALITION SE TROUVE LA BÉNÉDICTION DES ÉTATS-UNIS

Washington n’a pas besoin d’apparaître au premier rang pour être déterminant. Les États-Unis soutiennent la sécurité de l’Arabie saoudite, partagent du renseignement avec Riyad et ont clairement intérêt à empêcher les Houthis de transformer Bab el-Mandeb en instrument permanent de pression sur la navigation internationale. Mais la stratégie américaine semble désormais différente de celle des grandes interventions militaires du passé. Il ne s’agit pas nécessairement d’envoyer des dizaines de milliers de soldats américains ni de reprendre directement une guerre dont Washington porterait seul le poids politique et militaire. Une coalition capable de mobiliser des forces saoudiennes, pakistanaises et turques permet précisément de faire autrement : laisser les puissances régionales assumer une partie beaucoup plus importante de leur propre sécurité, tout en bénéficiant du renseignement, de la technologie, des garanties et de la puissance diplomatique américaine. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la bénédiction de Washington : moins comme l’annonce d’une nouvelle invasion américaine que comme l’acceptation — et potentiellement l’encouragement — d’une architecture régionale capable de contenir les Houthis et l’influence iranienne sans que les États-Unis soient systématiquement obligés de se placer en première ligne.

POUR LES ÉTATS-UNIS, CETTE NOUVELLE ARCHITECTURE EST À LA FOIS UNE OPPORTUNITÉ ET UN RISQUE

Une telle coalition correspond parfaitement à une vieille obsession américaine : le partage du fardeau. Depuis des décennies, Washington demande à ses alliés de consacrer davantage de moyens à leur propre défense. Voir l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan construire des mécanismes communs peut donc servir les intérêts américains. Mais cette évolution contient également un paradoxe. Plus Riyad possède de partenaires stratégiques, moins sa sécurité dépend exclusivement de Washington. Une Arabie saoudite capable de s’appuyer sur les États-Unis, mais également sur Ankara et Islamabad, acquiert une marge de manœuvre diplomatique et militaire beaucoup plus importante. La bénédiction américaine pourrait donc contribuer à faire émerger un système qui, à terme, donnera aux puissances régionales davantage d’autonomie par rapport aux États-Unis eux-mêmes.

TAÏZ : L’ENDROIT OÙ LA GUERRE PEUT ENCORE BASCULER

Pendant que l’attention internationale se concentre sur Bab el-Mandeb, une autre bataille peut devenir déterminante : celle de Taïz. La grande ville du sud-ouest constitue depuis des années l’un des points névralgiques du conflit. Les Houthis exercent une pression importante autour de ses accès et cherchent à contrôler ou couper les voies reliant la région aux territoires gouvernementaux du sud. Cette bataille montre pourquoi il serait dangereux de considérer les avancées gouvernementales sur la côte comme le début d’une victoire définitive. Les Houthis peuvent perdre du terrain à l’ouest tout en en gagnant ailleurs. Ils peuvent abandonner des positions difficiles à défendre sur le littoral pour concentrer leurs forces dans les montagnes et autour des grandes voies logistiques. La guerre yéménite a toujours été une guerre de géographie autant que de puissance de feu. Une montagne, une route ou un col peuvent valoir davantage qu’une vaste étendue désertique.

PRENDRE MOKHA EST POSSIBLE. PRENDRE SANAA EST UNE AUTRE GUERRE

C’est ici que réapparaît le piège qui avait déjà englouti la coalition saoudienne après 2015. La supériorité aérienne permet de détruire des infrastructures, d’appuyer des offensives et de rendre certaines positions intenables. Elle ne suffit pas nécessairement à conquérir et conserver le cœur montagneux du territoire houthi. Plus les forces gouvernementales remonteront vers le nord, plus elles entreront dans un environnement favorable aux défenseurs. Les Houthis connaissent le terrain, disposent de réseaux locaux et ont passé des années à préparer leurs positions. Repousser Ansar Allah loin de Bab el-Mandeb est donc un objectif très différent de la conquête de Sanaa. La première opération vise à neutraliser une menace maritime précise. La seconde signifierait tenter de renverser un pouvoir qui a survécu à plus d’une décennie de guerre. Entre les deux se trouve la possibilité d’un nouvel enlisement.

PLUS LES HOUTHIS SERONT MENACÉS, PLUS ILS CHERCHERONT À FAIRE PAYER LA GUERRE À L’EXTÉRIEUR DU YÉMEN

C’est probablement là que se situe le risque immédiat le plus important. Lorsque l’adversaire possède une supériorité aérienne et financière écrasante, la réponse rationnelle consiste à déplacer le champ de bataille. Les Houthis ont déjà démontré qu’ils pouvaient utiliser drones et missiles contre des objectifs éloignés. S’ils se sentent menacés dans leur survie politique ou militaire, ils pourraient chercher à transformer chaque avancée gouvernementale en coût économique pour l’Arabie saoudite et ses partenaires : infrastructures énergétiques, aéroports, ports, installations militaires et navigation maritime deviennent alors autant de moyens de représailles possibles. L’objectif ne serait plus simplement de défendre une ville yéménite. Il serait de convaincre Riyad que poursuivre la guerre coûte davantage que négocier.

LE SCÉNARIO LE PLUS DANGEREUX SERAIT QUE TÉHÉRAN DÉCIDE QUE LES HOUTHIS NE DOIVENT PAS PERDRE

Tout dépendra donc en partie de l’Iran. Si Téhéran considère que la survie stratégique d’Ansar Allah est menacée, la tentation d’augmenter l’aide pourrait devenir très forte. Davantage de technologies, davantage de composants, davantage de renseignement ou de capacités antinavires pourraient prolonger considérablement la guerre. Le véritable cauchemar serait alors la fusion progressive des fronts. Ormuz ne serait plus une crise distincte de Bab el-Mandeb. La mer Rouge ne serait plus séparée du golfe Persique. Les différentes zones de confrontation deviendraient les pièces d’un même système de pression régional. L’Iran n’aurait pas nécessairement besoin de gagner partout : il lui suffirait de rendre chaque théâtre suffisamment dangereux pour disperser les ressources de ses adversaires.

MAIS UNE VICTOIRE CONTRE LES HOUTHIS POURRAIT AUSSI RÉVEILLER LES GUERRES À L’INTÉRIEUR DU CAMP DES VAINQUEURS

Le paradoxe du Yémen est que la défaite éventuelle d’Ansar Allah ne signifierait pas nécessairement la paix. Les forces qui combattent les Houthis sont profondément divisées sur l’avenir du pays. Le gouvernement internationalement reconnu souhaite théoriquement préserver l’unité nationale, mais des mouvements puissants du Sud poursuivent leurs propres ambitions autonomistes ou séparatistes. Certaines forces ont historiquement été proches de Riyad, d’autres d’Abou Dhabi. Les intérêts tribaux, locaux et régionaux se superposent aux alliances internationales. Tant que les Houthis représentent une menace existentielle, ces divergences peuvent être contenues. Mais si le mouvement reculait fortement, une question longtemps repoussée reviendrait immédiatement : qui gouvernera le Yémen ? Et peut-être même : y aura-t-il encore un seul Yémen ?

LA POPULATION YÉMÉNITE RISQUE ENCORE DE PAYER LE PRIX D’UNE GUERRE QUI LA DÉPASSE

Derrière les calculs militaires et les alliances entre capitales se trouve un pays épuisé. Le Yémen a déjà traversé plus d’une décennie de guerre, de déplacements, de pénuries, d’effondrement économique et de destruction de ses infrastructures. La reprise des combats provoque de nouveaux déplacements de population et menace les routes utilisées pour acheminer nourriture, carburant et aide humanitaire. Chaque offensive militaire possède ainsi un double visage : quelques kilomètres gagnés sur une carte peuvent signifier des dizaines de villages abandonnés, des routes coupées et de nouvelles familles déplacées. C’est l’une des tragédies fondamentales du conflit yéménite : sa position géographique en fait un enjeu pour les grandes puissances, tandis que sa population demeure celle qui absorbe directement le coût de leurs confrontations.

CE QUI NAÎT AUTOUR DU YÉMEN POURRAIT REDESSINER TOUTE LA SÉCURITÉ DU GOLFE

Depuis plus de trois décennies, une règle presque intangible organise la sécurité de la péninsule Arabique : lorsque la menace devient existentielle, le dernier garant s’appelle les États-Unis. Cette règle n’a pas disparu. Mais elle commence à être complétée par quelque chose de nouveau. L’Arabie saoudite cherche à multiplier ses partenariats et à construire autour d’elle un réseau de sécurité plus diversifié. La Turquie possède les technologies et l’expérience militaire. Le Pakistan apporte une profondeur stratégique exceptionnelle. Washington reste derrière l’ensemble, avec ses renseignements, ses équipements et ses garanties. Cette combinaison pourrait donner naissance à un système inédit : non pas une alliance anti-américaine, mais une architecture régionale capable d’agir davantage par elle-même tout en demeurant compatible avec les intérêts occidentaux. Le Yémen pourrait être le premier laboratoire de cette transformation.

LA « COALITION DE LA MECQUE » POURRAIT ÊTRE BIEN PLUS QU’UNE ALLIANCE DE CIRCONSTANCE

Tout dépendra de ce qui restera de cette coopération une fois l’urgence passée. Si l’alliance entre Riyad, Ankara et Islamabad se limite à quelques consultations et à une assistance ponctuelle, elle restera un épisode de la crise actuelle. Mais si elle débouche sur une planification militaire permanente, des exercices conjoints, une intégration des défenses aériennes, des programmes industriels communs, des échanges de renseignement et des mécanismes de commandement, alors sa signification sera radicalement différente. Elle pourrait constituer le début d’un véritable pôle militaire au sein du monde musulman sunnite. Non pas nécessairement dirigé officiellement contre l’Iran, mais suffisamment puissant pour modifier les calculs iraniens. Non pas opposé aux États-Unis, mais suffisamment autonome pour ne plus dépendre exclusivement d’eux. Et non pas limité au Yémen, mais potentiellement pertinent de la mer Rouge à l’océan Indien.

LE YÉMEN DEVIENT AINSI LE PREMIER GRAND TEST D’UN NOUVEL ORDRE RÉGIONAL

C’est cela qui rend la crise actuelle tellement plus importante que les offensives précédentes. Sur le terrain, il s’agit de soldats yéménites, de positions militaires, de montagnes et de ports. À l’échelle régionale, il s’agit d’autre chose : l’Arabie saoudite cherche à empêcher qu’une puissance hostile domine son flanc sud ; l’Iran cherche à préserver l’un de ses principaux leviers stratégiques ; la Turquie affirme son statut de puissance militaire régionale ; le Pakistan approfondit son rôle dans la sécurité du Golfe ; les États-Unis accordent leur bénédiction à une architecture permettant à leurs partenaires d’assumer davantage eux-mêmes le coût de leur défense. Toutes ces dynamiques se rencontrent aujourd’hui sur le même territoire. Le Yémen devient ainsi beaucoup plus qu’un champ de bataille : il devient le laboratoire d’un nouvel équilibre de puissance.

ET AU CENTRE DE TOUT SE TROUVE TOUJOURS BAB EL-MANDEB

C’est finalement vers ce détroit qu’il faut tourner les yeux. Parce que Bab el-Mandeb transforme une guerre yéménite en problème mondial. Parce qu’il relie la sécurité de Riyad au commerce européen, la rivalité avec l’Iran au prix de l’énergie, la puissance militaire turque aux intérêts saoudiens, le Pakistan au Golfe et la bénédiction américaine à une coalition qui pourrait progressivement devenir beaucoup plus autonome. La bataille actuelle peut encore changer de direction. Les Houthis peuvent contre-attaquer. Les forces gouvernementales peuvent progresser davantage. Taïz peut devenir le centre de gravité du conflit. Téhéran peut choisir l’escalade ou la retenue. Ankara et Islamabad peuvent limiter leur implication ou, au contraire, l’approfondir. Mais la transformation stratégique est déjà visible : la guerre du Yémen n’est plus enfermée dans le Yémen.

CAR DERRIÈRE LA GUERRE DU YÉMEN SE JOUE DÉSORMAIS UNE QUESTION BEAUCOUP PLUS GRANDE : QUI CONTRÔLERA LES PORTES DU MOYEN-ORIENT ?

C’est peut-être là que se trouve la véritable gravité de ce qui commence. Entre Ormuz et Bab el-Mandeb se trouvent certaines des voies les plus sensibles de l’économie mondiale. Autour d’elles se font face l’Iran et ses partenaires, l’Arabie saoudite et ses nouveaux alliés, tandis que les États-Unis demeurent la puissance militaire extérieure indispensable mais cherchent de plus en plus à laisser leurs partenaires porter eux-mêmes une partie du fardeau. Si la coalition formée autour de Riyad, d’Ankara et d’Islamabad parvient à contenir les Houthis avec la bénédiction de Washington, elle pourrait devenir bien davantage qu’une réponse ponctuelle à une offensive yéménite. Elle pourrait constituer l’un des premiers piliers du nouvel ordre de sécurité qui cherche à émerger au Moyen-Orient. Mais si l’Iran décide que cette progression constitue une menace stratégique directe et augmente à son tour son engagement, alors Bab el-Mandeb et Ormuz pourraient devenir les deux extrémités d’un même affrontement. Et à ce moment-là, la question ne serait plus de savoir qui contrôle Sanaa ou Mokha. Elle serait de savoir qui possède la capacité de contrôler, de protéger — ou de fermer — les grandes portes maritimes du Moyen-Orient.

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