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Écrire et photographier le Liban, avec Orianne Ciantar Olive et Manal Salamé

Chacune à leur manière, Orianne Ciantar Olive et Manal Salamé questionnent les représentations du Liban, un pays où les guerres et les crises semblent se succéder inlassablement dans un cycle de violences sans fin. Dans Habibi Beyrouth, Manal Salamé conte l’histoire d’Amal, libanaise naturalisée française qui revient au pays du Cèdre après dix-sept ans d’absence et un rêve où elle voit son pays disparaitre des cartes. S’ensuit une quête identitaire pour la narratrice, qui retrouve une ville marquée par les stigmates de l’explosion du port d’août 2020 et un pays comme bloqué dans un équilibre communautaire précaire, daté mais inébranlable. Amal se réapproprie peu à peu son Liban et nous le fait connaître dans le même temps, à mesure qu’elle le sillonne de Beyrouth à Nabatieh, replonge dans l’histoire tortueuse de sa famille et de la région, et se met à la photographie.

C’est précisément par la photographie qu’Orianne Ciantar Olive aborde le Liban dans Les Ruines circulaires, une exposition présentée aux Rencontres de la Photographie d’Arles et dont les photos et les textes ont paru chez Dunes Editions. Inspirée par une nouvelle de Borges et par les poèmes de L’apocalypse arabe d’Etel Adnan, la photographe sonde l’éternelle répétition des violences dans la région. Elle saisit le sud du Liban en opérant un multiple retournement : l’orientation de la carte du pays est inversée, celui-ci est nommé par son anagramme, Nabil, et les clichés sont pris sur les versos des pellicules, qui se teintent d’une lumière orangée particulière, brûlées par le soleil.

Des images transformées par la guerre

Le projet d’Orianne Ciantar Olive est d’abord né d’un empêchement : la photographe, qui a vécu une dizaine d’années en Syrie, voulait y retourner en suivant l’ancienne ligne de chemin de fer Beyrouth-Damas aujourd’hui détruite. Mais elle n’est pas parvenue à traverser la frontière : « Je me suis trouvée prise au piège au Liban, j’ai alors changé de cap et pris la direction du sud pour remonter ce que j’ai appelé la route du désastre, jusqu’au mur de Kfar Kila à la frontière sud, que j’ai déterminé comme étant le point d’origine de ce désastre. »

C’est au cours de plusieurs voyages entre 2019 et 2023 que la photographe a saisi un Sud Liban toujours victime d’un conflit larvé, qui a été réactivé quelques mois plus tard, bouleversant le statut des images : « Chaque jour, ce qui se trouvait sur les photos, les gens, les lieux, les objets, étaient en train de disparaître en temps réel, donc les images devenaient des images d’archives en temps réel (…) ». La carte présente à l’entrée de l’exposition a, elle, été retravaillée jusque récemment : « Les zones habitées ont été rayées à la main à chaque fois qu’elles étaient attaquées ou bombardées, ou rasées. (…) Quand on regarde cette carte qui nous désoriente, avec ces mots déjà renversés dessus, en réalité on regarde du direct. Et on interroge aussi notre société du direct ».

Il apparaît ainsi au fil du travail d’Orianne Ciantar Olive une volonté de montrer la guerre différemment, d’en questionner les représentations : « Aujourd’hui, face à une image de guerre, la population civile est soit elle-même traumatisée, donc elle ne peut plus en regarder, soit elle est habituée puisque l’image est mise au même plan que d’autres régimes d’image et dans ce cas-là elle ne les voit plus. Ça a exactement la même conséquence : un désengagement face à une image de guerre et donc face à un conflit en cours qui est partie intégrante de notre propre histoire à tous. Cette question traverse toujours mes projets. Comment réengage-t-on face à une image de guerre sans nourrir des traumas déjà présents, ou en prenant par surprise cet effet d’habitude ? C’est tout ce travail là qui est à l’œuvre ».

Briser le cycle des drames et de la résilience

Dans son roman, Manal Salamé s’est elle aussi attelée à ne pas représenter la guerre frontalement : « Le fait de le faire à hauteur d’enfant permet de préserver aussi bien la narratrice que les lecteurs et les lectrices, ça apporte un regard plus naïf sur les choses, mais surtout, ça met en exergue l’absurdité des situations. (…) Ce qui m’intéresse, ce sont les histoires qui se passent dans les marges, c’est comment cette histoire collective vient justement résonner dans l’intime de chacun et chacune et ce sont ces histoires intimes finalement qui vont venir construire cette histoire collective au Liban, qui nous a longtemps manquée ».

L’autrice évoque également dans Habibi Beyrouth cette idée de spirale infernale qui retient le Liban dans le désastre : « Le personnage d’Amal compare ça à un vieux disque qui tourne et sur lequel elle se retrouve et dont elle doit s’éjecter pour sortir de ce cycle. (…) En effet, ces drames se répètent d’une génération à l’autre, sous différentes formes, mais le cycle lui-même, dans la manière dont il vient s’inscrire dans le quotidien des gens, est le même. En retournant au Liban, justement, son idée, c’est de pouvoir reboucler une sorte de boucle et passer par une case de réparation et d’acceptation de ces choses-là. »

Malgré les récits de la guerre, de la mosaïque communautaire libanaise et les interrogations de la mémoire, Manal Salamé a tenu à se défaire des clichés sur le Liban : « Je voulais vraiment éviter les écueils de l’orientalisme, que je cherche à combattre à travers ce roman. Il y a évidemment des passages très poétiques parce que le Liban reste pour moi une poésie en soi, néanmoins je voulais aller à l’encontre de ces clichés, notamment celui de la résilience. C’est un mot dans lequel on enferme souvent les Libanais et qui finalement fait qu’on accepte certaines choses. (…) Je voulais commencer par combattre à travers les mots ».

Plus d’informations

Habibi Beyrouth, roman de Manal Salamé, a paru le 4 mars 2026 aux éditions La Tribu.Les Ruines Circulaires, exposition photographique d’Orianne Ciantar Olive, se visite jusqu’au 4 octobre 2026 à la Maison des Peintres d’Arles dans le cadre des Rencontres de la Photographie.Les Ruines circulaires, livre de photographies accompagnées de poèmes, a paru en 2024 chez Dunes Editions.

Extraits sonores

Extraits de Habibi Beyrouth de Manal Salamé, lus par Zoé CouppéExtrait de L’apocalypse arabe d’Etel Adnan, lu par Marina Moncade dans L’art est la matière sur France Culture le 20 mai 2018Extrait d’un texte de Sabyl Ghoussoub présenté dans Les Ruines Circulaires d’Orianne Ciantar Olive, lu par Alice PuydeboisLa chanson de fin : On to Beirut (Toot, Toot a’ Beirut) de Marcel Khalifé, tirée de son album At the border, 1980


Source:

www.radiofrance.fr

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