Les entrepreneurs de la tech aiment les histoires individuelles : les inventions sont souvent attribuées au génie d’un individu visionnaire – souvent un homme – tandis que le contexte socio-économique et politique est passé sous silence. Il arrive même que des personnes dont les travaux ont été décisifs soient oubliées. C’est ce qui est arrivé à la première programmeuse de l’histoire, une mathématicienne britannique du nom d’Ada Lovelace. Elle fut celle qui rédigea le premier algorithme fait pour être lu par une machine et l’une des premières à percevoir le potentiel de l’informatique, bien avant l’apparition des premiers ordinateurs.
C’est cette histoire que l’on vous raconte dans ce premier épisode, comment ce premier algorithme pensé par une machine au 19ᵉ siècle a conduit à la société numérisée actuelle, où les logiciels sont omniprésents, et où les programmeurs sont devenus les architectes de nos mondes connectés.
La mère des programmes informatiques
Aujourd’hui, les programmes informatiques sont partout, c’est ce que relève Gérard Berry, informaticien qui s’est intéressé aux langages de programmation dès les années 70 : « Par exemple dans une voiture vous en avez une centaine à l’heure actuelle, c’est très difficile de trouver un endroit où il n’y en a pas. » Pour comprendre ce qu’est un programme informatique, il faut revenir à la base, explique Isabelle Collet : « Lorsque vous suivez une recette de cuisine, vous suivez un algorithme (…). En les automatisant et en les faisant exécuter par des machines, c’est là que ça a pris toute sa puissance. »
Aujourd’hui, la plupart des programmes sont constitués de milliers de lignes de code. Mais à l’origine, le premier programme informatique faisait quelques lignes et fut rédigé par la mathématicienne Ada Lovelace entre les années 1842 et 1843, alors qu’elle traduisait des travaux portant sur la machine analytique de Charles Babbage, une machine révolutionnaire pour l’époque. « Elle invente le principe de la boucle, les données d’entrée, les données de sortie et la condition de sortie de la boucle, c’est fondamental en informatique », explique la sociologue Isabelle Collet.
Les mutations de la programmation au 20ème siècle
Ce premier programme informatique va inspirer les travaux de deux penseurs déterminants dans l’histoire de l’informatique, Alan Turing (1912-1954) et Alonzo Church (1903-1995), qui vont largement contribuer à faire progresser la discipline de la programmation dans les années 30. À côté de ces avancées théoriques, les premiers ordinateurs dans les années 40, des machines de plusieurs mètres et plusieurs tonnes, sont programmés par des femmes mathématiciennes. À l’époque, la programmation était bien différente d’aujourd’hui, Isabelle Collet explique : « Pour programmer ces machines, il fallait quand même avoir une bonne compréhension de comment marchait le matériel, parce qu’on programmait de manière très physique, au contact de la machine. (…). Elles ont inventé la programmation en la faisant. »

Une autre invention déterminante au cours du 20ᵉ siècle va généraliser l’accès à la programmation, celle du premier compilateur, mis au point en 1951 par Grace Hopper (1906-1992), une informaticienne de la marine américaine : « C’est une révolution parce que c’est adapté la machine à la pensée humaine, au lieu de faire l’inverse », explique l’informaticien Gérard Berry. À partir des années 80, alors que l’informatique s’invite dans les foyers et occupe une place de plus en plus importante dans nos sociétés, la programmation apparaît comme une activité plus lucrative, et le secteur se masculinise, c’est ce qu’explique Isabelle Collet : « La programmation prend de plus en plus d’importance (…), le métier prend de la valeur, et les hommes viennent en masse. »
Extraits sonores et archives
Extrait de Conceiving Ada, un film indépendant sélectionné au festival de Sundance 1997, de l’artiste Lynn Hershmann Leeson, avec Tilda Swinton dans le rôle d’Ada Lovelace, 1997Extrait du documentaire “Les grandes femmes méconnues de l’informatique : les « Computers »”, réalisé par Kathy Kleiman en 2014Archive – Interview d’un programmeur , Radio-Télévision Suisse, 1968
Références musicales
Pocket Calculator, de Kraftwerk (1981)
Pour aller plus loin
Isabelle Collet, Les Oublié.es du numérique (Ed. Le Passeur en 2019)Isabelle Collet, Le numérique est l’affaire de toutes (Éditions du Bord de L’Eau, 2025)Gérard Berry, L’hyperpuissance de l’informatique (Ed. Odile Jacob, 2017)Gérard Berry La pensée informatique (Eds du CNRS, 2019)Gérard Berry, Le Temps vu autrement (Editions Odile Jacob, 2025)
Source:
www.radiofrance.fr





