Alors qu’à ses débuts, l’œuvre de Niki de Saint Phalle exprimait souvent une grande violence, que ses toiles, ses sculptures évoquaient frontalement la noirceur et les cauchemars qui l’habitaient, un changement va s’opérer au milieu des années 1960 avec la création de ses Nanas. On sent alors, avec cette série de sculptures représentant des femmes rondes et colorées, un nouveau souffle dans son travail, celui de la joie comme réponse à la violence du monde. Une joie qui ne doit pas être confondue avec de la naïveté ou de la candeur, et qui n’empêche ni la révolte, ni l’engagement.
L’art est un jeu
Les Nanas de Niki de Saint Phalle incarnent une révolution par la joie, une révolution féministe, voire « pré-féministe » d’après l’historienne de l’art Camille Morineau. « Le féminisme tel qu’on l’a dans la tête aujourd’hui est un féminisme qui se formalise aux États-Unis dans les années 70. Niki de Saint Phalle est très en avance avec ses Nanas en 1964-1965. Elle est en avance dans l’idée que le féminisme va être porté par une joie et pas par une critique. » Drôle et percutante, son œuvre déploie de nouveaux imaginaires dans les années 80-90.
À cause de sa santé fragile, elle déménage aux États-Unis au début des années 90. De retour dans son pays natal, elle se sent libre d’expérimenter et de découvrir de nouvelles techniques. Ainsi produit-elle une série peu connue, les « tableaux éclatés », en hommage à Jean Tinguely qui décède en 1991. La méthode est inventive : Niki de Saint Phalle fixe un moteur derrière ses tableaux, qui se mettent à bouger, s’ouvrir, se refermer. Elle revient ainsi à la peinture, tout en y ajoutant du mouvement, ce qui produit un effet amusant. Elle dira à propos de ces tableaux dédiés à son ami : « Hymne d’amour. Cannibalisme. Communion. Jean, je te mange. Je prends ta force. Ton âme s’unit à la mienne. »
La vie est éternelle
Niki de Saint Phalle réalise plusieurs sculptures funéraires pour des amis décédés, notamment un chat joyeux d’un mètre cinquante de haut, en hommage à son ami Ricardo Menon, que l’on retrouve au cimetière du Montparnasse, ou encore un oiseau lumineux en hommage à Jean-Jacques Goetzman. L’historienne de l’art Lucia Pesapane rappelle que l’une de ses dernières lithographies s’intitule « Life is eternal », la vie est éternelle. C’est avec cette approche qu’elle conçoit et réalise ces sculptures qui parlent de la mort. « Pour elle, l’art est une consolation et en cela, elle est très proche de l’esprit mexicain du Jour des morts durant lequel les gens célèbrent le départ de leurs proches à travers la fête, la joie et la couleur. » La dernière pièce de Niki de Saint Phalle s’intitule La Cabeza. Il s’agit d’une tête de mort géante avec des mosaïques multicolores dans laquelle on peut entrer, comme si l’on entrait directement dans la mort.

Une artiste engagée
Niki de Saint Phalle mobilise la joie pour faire passer des messages politiques. C’est le cas de ses obélisques, de grands pénis colorés, qui lui permettent d’aborder l’épidémie du SIDA, qu’elle qualifie de « peste des temps modernes ». Avec son fils Philip, elle publie le livre Le sida, tu ne l’attraperas pas…, qui s’adresse aux enfants pour leur expliquer ce qu’est cette maladie. « Je pense que c’est une artiste dont on n’a pas compris, en tout cas dans la deuxième partie de sa vie, à quel point elle était engagée », estime Camille Morineau. « C’était une femme dans un monde artistique très patriarcal. En faisant de l’art public, elle construisait son chemin en dehors des narrations machos portées par le marché de l’époque. » C’est sans compter son engagement contre le racisme, visible dans sa série des Black Heroes, sculptures monumentales avec lesquelles elle rend hommage à des personnalités noires comme Louis Armstrong et Michael Jordan dans les années 90, ou encore avec l’une de ses premières Nanas, Black Rosy (1965).

Bibliographie sélective :
Niki de Saint Phalle : Le bestiaire magiqueOuverture dans un nouvel onglet (catalogue d’exposition organisée par l’Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence du 30 avril 2025 au 5 octobre 2025), Editions Hazan, 2025Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus HultenOuverture dans un nouvel onglet (catalogue de l’exposition du 26 juin 2025 au 4 janvier 2026 au Grand Palais à Paris)Niki de Saint Phalle – Les années 1980 et 1990. L’art en liberté (catalogue de l’exposition du 7 octobre 2022 au 5 mars 2023 aux Abattoirs à Toulouse)
Archives :
Extrait d’un reportage de l’ORTF de 1972 pour l’émission “Ombre et lumière”Extrait de Niki de Saint Phalle : artiste solaire et engagée, A Voix Nue, France Culture, 2002
Générique : « Buka », Live from Studio S2, Hania Rani, 2022 – « Tak tak to ja », Bila flaga, Hania Rani et Dobrawa Czocher, 2015
Source:
www.radiofrance.fr


