Véritable ville dans la ville de 44 hectares et de 75.000 tombes, le Père-Lachaise continue, plus de deux siècles après, d’accueillir de nouveaux défunts. Tout en étant, depuis longtemps, un phénomène touristique dont la réputation dépasse de très loin les frontières hexagonales.
Car, bon an mal an, ce sont trois millions et demi de visiteurs qui défilent dans ses allées, à la recherche des nombreuses célébrités qui ont trouvé ici leur dernière demeure. Il faut reconnaître, pour tenter d’expliquer ce tourisme mémoriel de plus en plus envahissant, que ce cimetière est un prodigieux concentré d’art et d’histoire.
Rarement, en Occident, la mort aura inspiré aux humains autant de sculptures et de monuments fastueux. Mais rien n’est trop beau pour conjurer durablement l’angoisse de leur disparition.
Et, là encore, force est de constater que les inégalités sociales restent flagrantes.
Le surréalisme au-delà du Père-Lachaise
Pour mettre en avant les représentants, grands et petits, du surréalisme qui sont inhumés ici, il fallait sans doute se donner une feuille de route, afin de ne pas trop s’attarder sur les nombreuses séductions esthétiques de cet espace funéraire.
C’est ce qu’a fait Étienne Ruhaud (lauréat de la bourse Sarane Alexandrian), poussé par sa passion pour ce mouvement artistique majeur du XXe siècle [Étienne Ruhaud publie régulièrement des entretiens dans les colonnes d’ActuaLitté, Ndlr].
Pendant des années, il a patiemment enquêté sur tous ces créateurs qui ont voulu voir la vie sous l’angle du rêve, des plus obscurs aux plus glorieux, accumulant les articles rédigés avec une précision de bénédictin.
Le résultat de ce travail opiniâtre est aujourd’hui ce volumineux ouvrage de 324 pages, à la typographie serrée, que publient les éditions Complicités : Le Père-Lachaise surréaliste.
Un beau livre, certainement, agrémenté par les encres originales de l’artiste Jacques Cauda et qui se présente comme un dictionnaire amoureux avec de multiples entrées.
Son projet généreux mérite aussi d’être salué. Car il s’agissait, pour l’auteur, de redonner un peu de visibilité à des créateurs depuis longtemps recouverts par l’oubli — sort, hélas, le plus partagé.
Si tout le monde ou presque se souvient de Guillaume Apollinaire, Paul Éluard ou du précurseur Gérard de Nerval (tous trois logés au Père-Lachaise), qui se rappelle encore de Paul Revel, Jean Gaudry, André Delons, Francis Bouvet ou Albert Valentin ?
Eh bien, amis lecteurs, vous connaîtrez leurs vies et leurs œuvres si vous achetez le livre d’Étienne Ruhaud. Vous pourrez même aller à la découverte de leurs sépultures puisqu’il signale aussi, dans ses notices, leurs numéros d’allée, de division et de tombe.
Quand on sait qu’une vie d’homme se mesure aux mots qui la résument, ce n’est pas un menu cadeau qu’il leur a fait. À ces éloges mérités, il faut cependant apporter un bémol.
Car Ruhaud, en « thanatographe » inlassable, finit par excéder les limites spatiales de son sujet.
Si les 166 premières pages de son livre sont bien consacrées à des artistes surréalistes inhumés au Père-Lachaise, les 158 autres — soit quasiment l’autre moitié de l’ouvrage — entraînent le lecteur vers d’autres cimetières parisiens (Montparnasse, Bercy, Passy, Montmartre) qui hébergent aussi les tombes d’autres surréalistes, à commencer par le plus illustre d’entre eux, le fondateur André Breton, qui repose au cimetière des Batignolles.
La liste n’est pas close, puisqu’une troisième partie recense même ceux qui sont enterrés dans d’autres cimetières français — comme Antonin Artaud au cimetière Saint-Pierre de Marseille —, voire dans des cimetières à l’autre bout du monde, comme Wilfredo Lam à La Havane.
Sans remettre en question le remarquable travail d’érudition accompli par l’auteur, peut-être aurait-il fallu, de concert avec l’éditeur, prévoir une suite à cette originale enquête ?
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À moins de considérer le Père-Lachaise comme le cimetière qui englobe tous les autres, une sorte d’antonomase funéraire. C’est pour cette hypothèse que nous plaiderons in fine.
Crédit image : CC BY-SA 2.0 / Connie Ma from Chicago, United States of America
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