À Melbourne, les siècles se côtoient derrière quelques vitrines. Un objet remontant aux environs de 2000 avant notre ère peut y précéder un livre animé, un almanach du XVIIe siècle ou une publication punk australienne. Avec World of the Book: The Rare, the Sacred and the Iconic, la State Library Victoria entend moins dérouler une chronologie bien sage qu’exposer les métamorphoses matérielles de l’écrit.
La 21e édition, accessible depuis le 4 juillet dans les Dome Galleries, rassemble plus de 400 pièces rares, remarquables ou historiquement significatives, dont plusieurs n’avaient encore jamais été montrées. Dans son communiqué, l’établissement la décrit comme la plus vaste exposition australienne de livres rares, ainsi que celle organisée depuis le plus longtemps. Le parcours est entièrement renouvelé chaque année à partir des collections publiques de l’État de Victoria.
L’audience revendiquée donne la mesure du rendez-vous. Selon la bibliothèque, près d’un million de personnes l’ont visité durant les douze mois précédant la fermeture de sa vingtième édition, en mai 2026. Un record qui dépasse les 842.614 entrées enregistrées l’année précédente et porte à près de six millions le nombre de visiteurs accueillis depuis la création de la manifestation, il y a deux décennies.
Les autrices au premier plan
Le principal déplacement éditorial se joue toutefois ailleurs. Pour la première fois, plus de 120 titres acquis grâce au Women Writers Fund sont réunis dans le parcours. Créé en 2021, ce fonds doit corriger la sous-représentation historique des femmes dans les collections patrimoniales, particulièrement marquée pour les XIXe et XXe siècles. Soutenu par des donateurs privés, dont le Helen Macpherson Smith Trust, il a recueilli plus de 750.000 dollars australiens en cinq ans.
Une première édition d’Emma, publiée en 1816 et conservée dans sa reliure d’époque Régence, compte parmi les acquisitions majeures. L’exemplaire porte la dédicace au prince régent, futur George IV, que la bibliothèque présente comme un grand admirateur de Jane Austen. Il rejoint des éditions rares d’Orgueil et Préjugés, Raison et Sentiments et Persuasion, rassemblées pour suivre le parcours de la romancière, d’abord publiée anonymement avant de devenir une figure centrale de la littérature anglaise.
Le tout premier ouvrage acheté grâce au fonds, Une chambre à soi de Virginia Woolf, est également exposé. Octavia E. Butler, Charlotte et Emily Brontë prennent place dans un espace consacré non seulement aux lettres, mais aussi aux femmes actives dans les sciences, la philosophie et la politique.
Pour Roxanne Missingham, directrice des collections et bibliothécaire en chef, cette politique constitue « une étape majeure dans la transformation de la collection », appelée à remédier à un déséquilibre ancien. La sélection ne consiste donc pas seulement à rendre visibles quelques grands noms : elle révèle aussi la manière dont les orientations patrimoniales d’hier continuent de déterminer les œuvres accessibles aux chercheurs et au public.
Agatha Christie bénéficie d’un ensemble particulier, cinquante ans après sa mort. La bibliothèque avait lancé en 2025 un projet d’acquisition destiné à combler la faible présence de la romancière dans ses fonds, historiquement davantage tournés vers la recherche que vers la fiction populaire.
Plus de vingt premières éditions sont désormais présentées. Dans un billet publié à l’ouverture de l’exposition, la bibliothécaire Melissa Jones cite notamment Sparkling Cyanide, The Pale Horse, They Came to Baghdad, 4.50 from Paddington et A Caribbean Mystery. La sélection témoigne autant de la longévité éditoriale d’Agatha Christie que de l’évolution des critères de légitimité appliqués aux collections patrimoniales.
Le livre, bien au-delà du codex
Le reste de la visite déplace continuellement les frontières de l’objet-livre. Aux ouvrages miniatures succèdent des volumes à éléments mobiles et des blow books, dont les images varient selon la manière de les feuilleter. Des amulettes et talismans manuscrits ou imprimés, produits en Europe et en Mongolie aux XVIIe et XVIIIe siècles, rappellent que l’écrit a aussi servi à protéger, prédire ou conjurer.
Le patrimoine local occupe une place comparable. The Mystery of a Hansom Cab, roman policier de Fergus Hume publié à Melbourne en 1886 avant de connaître un succès international, côtoie les archives de Sugar and Snails. Fondée par un groupe féministe de la ville dans les années 1970, cette maison est présentée par la bibliothèque comme la première structure éditoriale consacrée aux livres jeunesse non sexistes.
Le parcours accueille encore des almanachs anglais imprimés au XVIIe siècle, de premiers héros de la bande dessinée australienne, des fanzines musicaux produits dans les années 1970 et 1980, ainsi que des livres d’artistes récemment acquis et montrés pour la première fois.
Gratuite, World of the Book est installée au quatrième niveau du Dôme de la State Library Victoria, au-dessus de la salle de lecture La Trobe. L’exposition doit rester accessible jusqu’en mai 2027, tous les jours de 10 heures à 18 heures, sauf le jour de l’An, le Vendredi saint, Noël et le lendemain de Noël.
Credits photo : Eugene Hyland
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
Source:
actualitte.com


