Mardi 7 juillet, à 16h, les écrans diffusant la principale chaîne d’information publique hongroise sont devenus noirs. Un simple texte affiché à l’écran présentait des excuses pour «la haine et les mensonges» diffusés ces dernières années et promettait à l’avenir une couverture de l’actualité crédible et indépendante, rapporte le média d’investigation Balkan Insight. Le site d’actualité de la chaîne s’est également retrouvé vidé de son contenu, tandis que la radio, qui diffusait de la musique classique, a continué sans interruption.
Six semaines. C’est le temps qu’il aura fallu au nouveau gouvernement hongrois pour tenir sa promesse la plus emblématique: suspendre les journaux télévisés des médias publics, considérés par beaucoup comme un relais de propagande de l’ancien gouvernement populiste pro-russe de Viktor Orbán.
Le Premier ministre Peter Magyar s’est réjoui: «C’est un jour historique. Ils ont menti jour et nuit. C’est désormais terminé», a-t-il commenté sur Facebook. Son prédécesseur, Viktor Orbán, en revanche, n’a pas caché son mécontentement. «Un pas de plus vers l’autoritarisme du Tisza», a-t-il écrit, lui qui a dirigé le pays pendant seize ans, sans jamais essuyer la moindre question critique sur la télévision publique.
Une procédure légale
La suspension des journaux télévisés peut sembler tombée du ciel. En réalité, elle a suivi un cadre légal strict. «J’ai moi-même été surpris, confie le chercheur hongrois spécialiste des médias, Gabor Polyak. Mais avant l’adoption de la nouvelle loi sur les médias, et la nomination de la nouvelle direction, une telle décision aurait été impossible.»
Le parti Tisza, arrivé largement en tête des élections du 12 avril, a récemment fait adopter une nouvelle loi sur les médias ouvrant la voie à une restructuration de l’audiovisuel public. Les nouveaux dirigeants intérimaires n’ont été nommés que ce mardi et leurs premières actions ne se sont pas fait attendre: les rédacteurs en chef et présentateurs, jugés responsables d’avoir relayé la propagande du parti de Viktor Orbán, ont été licenciés sur-le-champ. La programmation habituelle a été suspendue et les programmes ont repris avec la diffusion de films hongrois emblématiques. Pour les journaux, il faudra attendre un peu plus longtemps.
«L’écran noir symbolise la fin d’une époque, indique le communiqué du diffuseur public, qui accuse le service public audiovisuel d’être tombé sous l’influence du pouvoir politique. Il a perdu sa fonction la plus essentielle: fournir au public une information crédible et objective. Il est devenu, à la place, une plateforme de propagation de la haine et des mensonges. À partir de maintenant, cela va changer.» Difficile d’estimer combien de temps cette coupure va durer, mais pour le spécialiste Gabor Polyak, ce ne sera pas plus d’une ou deux semaines.
Précédent polonais
La Pologne avait connu une telle restructuration de son service public en décembre 2023, après l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Donald Tusk. Les principales chaînes d’information publiques du pays avaient alors été retirées des ondes. Comme en Hongrie, elles étaient largement perçues comme un porte-voix du gouvernement précédent. Le changement s’était fait de manière tout aussi brutale: écran noir, journaux télévisés suspendus.
Dès le lendemain soir, un nouveau programme phare d’information avait remplacé l’ancien. Contrairement à la Hongrie, où la supermajorité parlementaire du nouveau parti lui a permis de réécrire le cadre légal avant d’agir, le gouvernement de Donald Tusk avait dû, lui, composer avec un paysage institutionnel et juridique bien plus contesté.
Selon Gabor Polyak, la suspension des journaux télévisés hongrois relève d’un geste hautement symbolique, typique de la manière dont le nouveau gouvernement cherche à imposer son récit. La route s’annonce encore longue avant que le diffuseur ne retrouve sa crédibilité. Les médias d’État comptent aujourd’hui cinq chaînes et plus de 2.000 employés et sont financés à hauteur de 154 milliards de forints (422 millions d’euros) par an, des chiffres appelés à être revus à la baisse.
Depuis l’arrivée au pouvoir du parti Fidesz en 2010, les médias d’État s’étaient effectivement faits porte-parole du gouvernement, donnant la parole à des «experts» pro-gouvernementaux relayant des théories du complot sur des thèmes récurrents: hostilité à l’égard de l’Union européenne, de l’Ukraine et des partis d’opposition. Orban n’avait pas non plus fait face au type de questions critiques, voire hostiles, auxquelles Magyar a dû répondre lors de sa première interview.
«Cela montre bien qu’ils avaient parfaitement conscience que ce qu’ils faisaient auparavant était inacceptable, estime Gabor Polyak. Ils auraient pu agir très différemment, et pourtant, ils ont choisi de servir le gouvernement.» Il espère que la nouvelle loi sur les médias posera les bases d’un service public plus équilibré. «C’est une réglementation plutôt généreuse, qui permettrait à la fois au gouvernement et à l’opposition de présenter leurs points de vue», conclut-il.
Source:
www.slate.fr


